‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 112 sur 193 · LA PRESCIENCE · texte numérisé non relu

LA PRESCIENCE

ne voudniit-il i)as précisément un monde où le libre arbitre pût se mouvoir? Est-ce qu'il ne serait. pas digne de la bonté de Dieu, de sa moralité suprême, de laisser au moins à quelques êtres le privilège d'imiter de loin sa puissance en leur permettant d'être vraiment les pères de leurs actions, selon la belle expression d'Aristote? Il n'aurait pas d'avance fixé la limite de la perfection du monde, il aurait laissé à quelques êtres le pouvoir d'élever ou d'abaisser à leur gré cette perfection. Lui cependant, quoi qu'il arrivât, verrait sa volonté s'accomplir, car cette liberté, cette indétermination même serait le résultat de son libre choix. Si l'on affirme, au contraire, à priori que la volonté de Dieu ne peut qu'être absolument déterminée, on soumet Dieu et, par lui, le reste des choses à une nécessité absolue, et on fait par conséquent une Idétition de 'principe.

Mais alors, dira-t-on, vous admettez, avec JoufTroy et M. Secrétan, que Dieu ne sait pas d'avance tout ce qui doit arriver, vous lui ôtez la connaissance des actions libres dans l'avenir. C'est la vieille objection de la prescience, qui vient renforcer l'argument tiré de la providence.

Nous n'avons garde de refuser à Dieu aucune perfection, nous reconnaissons donc en lui la complète et souveraine intelligence, et par conséquent nous avouons qu'il peut, s'il le veut, à chaque instant faire connaître ce qui doit être. Nous n'oublions nullement que nous avons reconnu que les actions ne sont plus libres si, dans un temps distinct de leur réahsation, elles peuvent être prévues. Mais nous devons ajoutei^ que nous ne voyons pas, quant à nous, la contradiction souvent signalée entre la prescience et l'indétermination des actions libres. — Dieu les connaît sans doute, mais comment les connaît-il? En Dieu évidemment, non en homme, en être intemporel par conséquent, non en être temporel. Dieu voit tout dans un éternel présent, c'est-àdire qu'à parler à la rigueur, il ne prévoit pas, il voit. Or, en' quoi celui qui voit mon action intlue-t-il sur cette action? en quoi[la connaissance détermine-t-elle la chose connue? C'est bien plutôt la chose connue qui détermine

la connaissance. Vous n'osez ainsi parler et de plus vous faites remarquer que Dieu existait avant moi et qu' « il m'avait nommé avant ma naissance » . Façons anthropomorphiques de s'exprimer. En réalité, Dieu n'existait pas avant moi; avant moi, on pouvait dire : il est, après moi, on dira encore : il est, voilà la vérité ; mais qui dit cela? Des hommes. Et par rapport à qui? Par rapport à un homme. Dieu par rapport à lui-même est, c'est tout ce qu'on en peut dire. Sa pensée s'exerce dans le même éternel présent qui est son existence, c'est-à-dire de la même façon absolument incompréhensible à l'intelligence humaine.

Bayle a dit : Les difficultés viennent moins de ce que nous ne comprenons pas que de ce que nous comprenons. Cette remarque n'est pas exacte. Les difficultés viennent toutes de l'impossibilité de penser comment le temporel peut être représenté dans l'intemporel. M. Renouvier et son école croient que le problème renferme une contradiction in terminis et que la distinction réelle des actes devrait s'évanouir dans une représentation intemporelle ; ce n'est pas ici le lieu de discuter cette opinion qui nous paraît ériger en loi de la raison une pure fonction de l'imagination (*); nous ne croyons pas pouvoir refuser à Dieu , s'il est bien l'Être que l'univers adore sous ce nom, la connaissance intemporelle des événements. Ainsi, penser hors du temps les choses qui se déroulent dans le temps, voilà le problème que Dieu résout. Mais est-ce que ces paroles mêmes offrent un sens à notre pensée? J'en doute. Pour moi, je les assemble, forcé par la logique, mais je n'entends plus que des mots, syllabarum strepitus. Je n'en conclus pas que cela ne veut rien dire, j'en conclus que cela ne veut rien dire 2^0 itr moi^ ce qui n'est pas la même chose. Je n'entends rien à ce qu'on veut me dire par prescience, par cette représentation hors du temps des choses qui sont dans le temps. Il se peut bien qu'il y ait au fond de cette formule une objection contre la liberté, mais je ne la vois pas, faute de comprendre la

(i) On trouvera sur ce point des remarques suggestives dans la thèse de M. Derepas, Les Théories de l'Inconnaissable, 1 vol. in-S, Thorin,1883, p. 202,

Page 1