CRITIQUE DE I/IDÉE DE NÉCESSITÉ
matière vivante, c'est aussi mettre en opposition le changeant et le non-changeant et par conséquent penser la matière vivante comme une suhstance, c'est-à-dire comme une unité.
Que nous dit maintenant le monisme contemporain? Que les phénomènes du monde changent perpétuellement, mais que la quantité de force reste constante. S'appuyant sur les résultats de la science, le monisme s'empare du principe de la conservation de l'énergie et l'érigé en loi universelle et métaphysique. Or, « le principe de la conservation de l'énergie affirme que le total de toutes les diverses énergies est une quantité constante, c'est-à-dire, pour adopter le langage de l'algèbre :
(A) + (B) + (C) 4- (D) -h (E) -+- (F) + (G) + (H) = Constante.
» Ce principe ne signifie pas évidemment que (A) de lui-même est constant, pas plus qu'aucun autre terme de l'équation précédente; en réalité, ces termes se transforment éternellement les uns dans les autres. Tantôt de l'énergie visible se change en chaleur ou en électricité, tantôt de la chaleur ou de l'électricité repassent à l'état d'énergie visible; ce principe signifie que la somme de toutes ces énergies est constante. Nous avons huit quantités individuellement variables et nous affirmons que leur somme est invariable (^). » Le monisme affirme que la somme invariable des quantités de force contenues dans l'univers est « la force dont nous avons conscience comme corrélatif nécessaire de la force que nous connaissons ». Ainsi, par la persistance de la force, nous entendons la persistance d'un pouvoir qui dépasse notre connaissance et notre conception.
« En affirmant la persistance de la force, nous affirmons une réalité inconditionnée, sans commencement ni fin. » Ainsi parle M. Herl>ert Spencer (^). Quelle différence y a-t-il entre cette force absolue et la substance de Spinoza? Ici encore c'est la conception de l'unité qui se svmbolise sous Fima^e de la force dont nous avons
(') Balfour Stewart, La Constirvalion de l'én'i'ai:', 3« éilit., p. 8i. (^) Les Premiers Principes, trad. Gazelles, p. 173.
conscience et qui forme l'essence du concept de la persistance de la force, car c'est l'unité qui forme l'essence de tout concept qui s'oppose au changement.
Si, changeant de position, le monisme devenait phénoméniste et prétendait n'admettre comme constante que la somme de mouvement réalisée par les phénomènes, nous retrouverions toujours l'unité et même la substance. Le phénoménisme monistique n'est pas plus soustrait aux lois de la pensée que le monisme substantialiste. Distinguer entre le changeant et le non-changeant, c'est, de quelque façon qu'on parle, distinguer la substance de l'accident et affirmer l'unité de la substance. Que la substance soit imaginée comme une étendue, ou comme une force, ou comme une quantité constante de mouvement, cela ne change rien au fond de la conception, c'est toujours l'un qui s'oppose au multiple et qui est conçu comme la véritable réalité, tandis que le multiple n'est que l'apparence et le fantôme.
L'être est un et seule l'unité est être, le multiple n'est qu'une apparence, telle est donc la formule commune de toutes ces philosophies si diverses en apparence. Nous pouvons maintenant voir clairement et comme toucher du doigt pourquoi tous ces systèmes sont hostiles au libre arbitre. Par essence et par nature le libre arbitre refuse de se laisser réduire à l'unité absolue, l'être libre refuse de se laisser absorber par l'être unique, éternellement immuable et simple. Le libre arbitre est une puissance de changement, capable d'introduire dans l'univers quelque chose d'original, de vraiment nouveau. Tous les systèmes unitaires, substantialistes ou phénoménistes, doivent être d'accord pour le nier. C'est aussi ce que l'histoire nous a découvert. Les stoïciens, les alexandrins, Spinoza, Hobbes, Diderot, Fichte, Schelhng, Hegel, Herbert Spencer, Hîpckel, Wirchow, Buchner, tous sont d'accord pour proscrire cette puissance indéterminée qui viendrait détruire l'unité absolue qui forme, d'après eux tous, la seule réalité et le fond éternel des choses.
Tous raisonnent d'après le principe analytique d'identité. D'après eux, ce principe qui domine l'entendement
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domine aussi tous les êtres. La substance est identique à elle-même, dit Spinoza; le moi est identique à lui-même, dit Fichte ; l'identité est l'apanage de l'absolu, continuent Schelling et Hegel ; la quantité de matière reste constante, c'est-à-dire identique, disent à leur tour les matérialistes; la force est identique à elle-même, disent maintenant les monistes. Or, comme la substance est tout et que les manifestations attributives et modales ne sont rien en debors d'elle, comme le moi est tout et que le reste n'est rien, comme l'absolu, la matière, la force existent seuls et que les phénomènes ne sont que de pures apparences, il s'ensuit que le divers a une valeur égale à zéro^ rigoureusement nulle, et qu'un état quelconque du monde doit être rigoureusement identique à un autre état quelconque. En effet, la diversité des états ayant une valeur nulle en tant que diversité, la seule chose qui reste c'est l'invariabilité de la substance, du moi^ de l'absolu, de la matière ou de la force, de la Chose-en-soi, pour l'appeler d'un seul mot. Or, cette Ghose-en-soi étant par définition invariablement la même, il s'ensuit que tous les états du monde sont rigoureusement égaux entre eux dans leur être véritable.
Le phénoménisme n'échappe pas à ces conséquences. Il soutient qu'un état quelconque du monde est l'équivalent rigoureusement exact de l'état précédent, de sorte que l'avenir est véritablement identique au présent et que le présent est identique au passé. On pourrait donc, par l'analyse du présent, retrouver le passé et construire l'avenir, comme par l'analyse de la défmition d'une figure géométrique on découvre toutes les propriétés de cette figure. Telle était la pensée de Laplace, quand il imaginait une intelligence universelle qui pourrait prédire tout l'avenir et retrouver tout le passé. Ici encore c'est une application pure et simple du principe analytique d'identité. Pour que le non-identique ne puisse pas apporter à la pensée un élément de contradiction et de trouble, il faut qu'il disparaisse. On le nie donc, on ne considère dans les choses que ce qui les fait unes et qui les identifie ; on unifie les événements sous leur attribut le plus général, sous celui de relation et de loi. Les phénoménistes pensent