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CHAPITRE V Critique de l'idée de liberté

On peut api)li(|Uor à l'extension des idées la même reclicrchc de l'unité ([uc nous venons de voir appliquée à leur compréhension.— Résultats de cette lecherche.— L'individu. — Doctrines favorables au libre arbitre. — Épicuie et Hume, seuls représentants logiques de cette méthode. — L'atomismc d'Épicure admet le libre arbitre. — Le phé. noménisme de Hume admet rindélerminisme. — Inconséquence du phénoménisme de M. Uenouvier. — Tous les autres systi'mes qui ont admis le libre arbitre ont admis que les êtres libres seuls étaient des individus. — Ari.stole. — Saint Thomas.— Le spiritualisme contemporain. — Comparaison des deux procès dialectiques qui ont engendré les idées de nécessité et de liberté. — Conclusion critique.

Nous venons de voir que le besoin de la pensée qui nous pousse à unifier le multiple et à simplifier le divers nous conduit nécessairement, quand il s'applique à la compréhension des êtres, à rechercher parmi les attributs qui la composent l'attribut le plus simple, le plus un, celui qui paraît comme la raison d'existence de tous les autres, par conséquent le plus général, et à penser sous ce simple attribut la multiplicité infinie des êtres. Unifiée sous ce concept, s'il renferme vraiment rassemblée en lui l'essence intime de tous les autres, la multiplicité n'est plus qu'une apparence vaine, et la doctrine de la nécessité doit régner en maîtresse. Mais il faut considérer que tout ce que l'esprit se représente est idée et que dans toute idée il y a non seulement la compréhension ou la collection d'attributs que contient l'idée, mais encore l'extension ou le nombre plus ou moins grand d'êtres divers auxquels s'applique l'idée. Or, si l'esprit peut considérer dans les idées leur compréhension, il peut évidemment aussi s'appliquer à leur extension. Il suit alors la marche inverse qu'il suivait lorsqu'il cherchait l'attribut simple, un, raison d'existence de tous les autres; il cherche maintenant l'extension la plus simple, la plus une et par conséquent l'individu. Tout à l'heure, les difïé-

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rences des individus s'annulaient pour se confondre dans le concept d'espèce, les différences spéciales se confondaient dans les ressemblances génériques, tous les êtres perdaient enfin leur diversité pour ne garder que leur similitude sous le concept général, mais vide, d'être ou de substance; maintenant, les différences annulées vont reparaître, c'est gTcàce à elles seules que l'extension peut se singulariser et se simplifier.

L'extension du genre être est immense et presque infinie, il est impossible de penser tous les êtres qui la composent dans leur multiplicité innombrable, nous remarquerons donc que l'être est minéral, végétal ou animal. Mais combien nombreux sont les minéraux, les végétaux ou les animaux ! Il est encore nécessaire de simplifier l'extension de chacune de ces idées et on arrive alors aux genres, aux classes, aux espèces, aux races, aux familles, enfin aux individus, à cette pierre, à cette plante, à cet animal ou à cet homme. Dans tout ce procès en sens inverse du précédent, ce qui a paru le plus important, c'est, non pas l'essence commune qui tend sans cesse à augmenter l'extension, mais au contraire la difîérence spécifi<|ue qui tend à la simplifier et à l'amoindrir. Par conséquent, tandis que le procès de l'analyse compréhensive tendait à annuler les différences pour identifier tous les êtres, le procès de l'analyse extensive recherche, au contraire, ces différences pour séparer tous les êtres et les considérer dans l'unité de leur existence concrète. La diversité qui devait logiquement disparaître dans la première façon de considérer les choses, doit maintenant réapparaître. Nous devons donc à priori conclure que les systèmes de philosophie nés de la tendance de l'esprit que nous venons de décrire devront être favorables à l'existence de ce pouvoir de diversité et de changement qu'on appelle le lilDre arbitre. Voyons s'il en est ainsi.

Quels sont les systèmes qui ont voulu expliquer le monde par les unités extensives qu'il contient? — Nous n'en connaissons que deux : l'atomisme et le phénoménisme. Les êtres du monde apparaissent, en effet, dans le temps et dans l'espace. Si on ne regarde le temps que

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comme la mesure des mouvements qui s'elTectuent dans l'espace, la seule réalité à expliquer sera la réalité spatiale, étendue, et les unités indivisibles par lesquelles on devra tout expliquer seront les atomes. Si, au contraire, par une vue plus juste des choses, on considère que rien n'existe que par rapport à la conscience, que par conséquent l'espace est construit à l'aide de représentations temporelles, on sera amené à expliquer l'espace par le temps et la seule unité réelle et indivisible sera l'unité temporelle, l'état de conscience, le phénomène. Vouloir expliquer le monde par les atomes ou par les phénomènes, c'est donc suivre le procès de l'analyse extensive et tout expliquer par les individus. Mais il faut encore ici distinguer l'apparence de la réalité : les atomistes qui, comme Démocrite et tous les mécanistes, soumettent le jeu des atomes à une loi supérieure, à une nécessité, à une àvay/.*/; inexorable, exphquent par elle toutes les diversités des choses; cette loi, conçue selon les procédés de l'analyse compréhensive, attire alors à elle la véritable réalité et ne laisse plus aux atomes qu'une existence imaginaire et fantasmatique. De même, ceux des phénoménistes qui s'appellent des monistes expliquent tout par la loi unique dont tout dérive; pour eux comme pour les panthéistes, c'est la loi qui explique tout, qui par conséquent est tout et les phénomènes se sont plus rien.

A notre connaissance, le seul système atomâste qui exphque véritablement toutes choses par les atomes est celui d'Épicure, de môme que le seul système phénoméniste qui explique véritablement toutes choses par les phénomènes est le système de Hume et de Mill. Rappelons donc en quelques mots les idées de ces deux systèmes et voyons s'ils sont en réalité aussi favorables à l'indépendance du pouvoir individuel qu'à priori ils paraissent le devoir être.

La conception générale du système d'Épicure est loin de lui faire honneur, nous avons déjà eu occasion de le remarquer; cependant, on ne peut lui refuser une certaine rigueur sèche de logique et, en se plaçant à son point de vue, on ne découvre pas de contradiction dans la suite de ses pensées. Épicure a besoin de l'indépendance de

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l'homme afin d'assurer son bonheur; mais rhomme est un composé d'atomes, il faudra donc que les atomes soient libres, indépendants, pour que l'homme puisse l'être. Les éléments unitaires et divers dont le monde est formé portent en eux-mêmes la raison de leur diversité. Ils sont dans un état d'indépendance réelle vis-à-vis les uns des autres, de là vient ce clinamen qui forme le monde, mouvement absurde puisqu'il est complètement inintelligible, mais qui doit cependant appartenir en propre à l'être éternel dont l'essence est d'être dilTérent des autres. Outre que sans ce clinamen le monde ne pourrait s'exphquer par les seuls atomes, qu'il faudrait recourir à un moteur transcendant, à YTfiyATt de Démocrite ou à la chiquenaude de Descartes, comment les atomes qui se meuvent et qui sont différents les uns des autres, pourraient-ils se mouvoir d'une façon véritablement identique? Ils sont pensés séparés les uns des autres, comme éléments du monde, ils ne peuvent donc être que divers; il résulte de leur diversité même que chacun doit se mouvoir autrement que les autres et que par conséquent tous jouissent d'une véritable indépendance vis-à-vis les uns des autres et vis-à-vis de toute loi. Le clinamen est insensible, parce que la régularité constitue l'apparence extérieure des choses, mais il est réel, il est même la source de toute réalité dans les événements du monde, parce que la diversité est le fond de tout et que rien n'existe qui ne soit divers.

Voilà bien le résultat cohérent de la recherche de l'unité extensive. Que cette recherche ait été consciente ou inconsciente chez Épicure, c'est ce que nous n'avons pas à examiner, mais il est bien évident que c'est ce procès analytique en extension qui forme la logique immanente du système. Or, ce système est-il favorable à l'indépendance des êtres? Évidemment, puisqu'il soutient que tous les atomes sont indépendants. Dira-t-on que c'est parce qu'Épicure voulait à priori trouver des êtres indépendants et libres qu'il a imaginé son système et qu'il n'est pas prouvé qu'il eût abouti à la même indépendance s'il avait conduit ses recherches en commençant par l'étude de la nature au lieu de supposer dès

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l'abord le libre arbitre de l'homme? Mais qu'importe qu'Épicure soit allé de l'indépendance des atomes au libre arbitre ou du libre arbitre à l'indépendance des atomes, pourvu qu'il soit établi qu'il y a une liaison logique inévitable entre la représentation des atomes comme éléments du monde et la représentation de l'indépendance ou de la liberté? — Voici, d'ailleurs, le phénoménisme qui, par l'étude môme des unités indivisibles qui forment le monde, est amené à attribuer l'indépendance à ces unités.

Pour le phénoménisme, en effet, tel qu'il a été conçu par Hume, chaque phénomène est un état de conscience complètement différencié par sa constitution intérieure et ses relations avec les autres, chaque état de conscience est original et véritablement nouveau ; il peut y avoir des analogies, des ressemblances, il n'y a jamais identité, la diversité existe seule. Le phénomène est le véritable atome, le véritable être indivisible, la véritable unité expérimentale qu'ont cherchée, sans la trouver, tous les systèmes empiriques autres que celui de Hume. Chaque phénomène naît comme un monde, sans autres relations avec ses antécédents et ses conséquents que des relations expérimentales, qui peuvent être habituelles à l'esprit, l'incliner même et presque le contraindre, mais sans jamais l'asservir absolument. On peut toujours penser que ce qui a été n'a pas été et se représenter comme existant ce qui n'a jamais existé. Aussi le phénoménisme de Hume et de Stuart Mill est-il très résolument opposé, nous l'avons vu, à la thèse de la nécessité universelle. Si, par une apparente contradiction, il soutient qu'en fait il n'y a point de liberté, il soutient, avec non inoins de force, qu'en droit il n'y a point de nécessité. En fait, les successions de phénomènes sont invariables, mais en droit elles ne le sont point; en fait, les phénomènes semblent dépendre les uns des autres ; en droit, ils sont indépendants. L'apparence ici est donc la nécessité et la réalité véritable est, si on ne veut pas dire une liberté, au moins une indépendance, une puissance de diversité et de changement. Or, n'est-ce point là le fond positif de l'idée de liberté?

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Le système qui compose le monde de purs phénomènes, c'est-à-dire d'états de conscience indépendants les uns des autres et n'ayant aucun rapport substantiel, le phénoménisme, est donc éminemment favorable à la doctrine du libre arbitre. C'est, sans doute, une des raisons qui ont fait adopter ce système au philosophe contemporain le plus convaincu de l'existence de ce pouvoir. M. Renouvier se déclare, en effet, phénoméniste et prétend bannir de son système l'inintelligible Choseen-soi, la substance absolue et contradictoire. Seuls, les phénomènes existent, ce sont des points de force, des atomes de conscience, chacun de ces points de force possède le libre arbitre, peut réagir d'une façon ambiguë et imprévisible. C'est la collection d'une série de ces phénomènes qui constitue l'homme. Nous ne sommes, pour M. Renouvier comme pour Hume, qu'un faisceau de phénomènes; seulement, M. Renouvier soutient que, pour que l'homme soit une personne, pour qu'il puisse dire moi, il faut que dans chacun des phénomènes qui le composent s'exerce une loi à priori , la loi de personnalité, grâce à laquelle chacun de ces phénomènes ne se sentira plus isolé, mais sera forcé de se considérer comme faisant partie d'un seul être, d'un seul moi. Tous s'attribueront ainsi à ce moi qui paraîtra dominer les phénomènes et qui n'existera point. C'est ainsi que M. Renouvier explique le consensus de plusieurs phénomènes s'unissant pour donner naissance à un seul acte libre, à une volition précédée d'une délibération longue et pénible. C'est ainsi qu'il explique encore tous les phénomènes moraux impossibles à expliquer avec le phénoménisme pur.

Gomment, en effet, si tous les phénomènes sont réellement indépendants les uns des autres, mon désir ou ma pensée peuvent-ils être considérés comme le mobile ou le motif de ma résolution? Le désir est un phénomène distinct, par conséquent séparé, comment intluera-t-il sur l'action avec laquelle il ne communique pas? De même pour la pensée. La délibération même, qui est aussi un phénomène, ne pourrait servir de rien à l'action, A chaque instant l'être cesserait d'être et immédiatement après apparaîtrait un autre être qui n'aurait aucune

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relation avec le premier. La responsabilité serait, s'il se peut, dans un tel système, encore plus inexplicable. Comment les phénomènes de demain porteraient-ils la peine des phénomènes d'hier ou de ceux d'aujourd'hui dont ils sont complètement indépendants? Enfin, ces faits si importants de la vie morale, que M. Renouvier luimême a désignés sous le nom de solidarité morale et qui nous ont valu, naguère, un si bon livre (•), comment les expliquer dans le phénoménisme absolu? Comment des choses qui n'ont aucune relation les unes avec les autres peuvent-elles être solidaires? Comment ce qui est essentiellement séparé peut-il former un quid solidum, un tout cohérent quelconque?

M. Renouvier a donc été bien inspiré en inventant cette loi de personnalité pour relier les phénomènes les uns aux autres. Ainsi, en effet, s'expliquent, par la représentation actuelle des phénomènes passés ou futurs unis par la loi aux phénomènes présents, et l'action des motifs et des mobiles, et la délibération, et la responsabilité, et la solidarité morale. Mais cependant n'est-il pas à craindre qu'en faisant de la loi de personnalité une loi purement subjective de l'esprit, M. Renouvier n'ait évité qu'en apparence la difficulté et qu'il n'ait élevé devant le morale, pour la défendre des dangers auxquels l'expose le phénoménisme, une muraille de carton? — En effet, si la loi de personnaKté est purement subjective, si elle ne répond à rien de réel, M. Renouvier ne nous aura-t-il pas appris, en nous démontrant cette vérité, à nous défaire de toute croyance aux sentiments qui en sont la suite? Sans doute, nous ne pourrons nous défaire ni du sentiment de la responsabilité, ni du remords, ni du repentir, mais nous saurons que ces phénomènes ne répondent à rien de réel et nous prendrons alors très aisément notre parti d'un sentiment que nous saurons illusoire. Si, pour échapper à ces conséquences, M. Renouvier accordait une valeur objective quelconque à la loi de personnalité, il rétablirait l'existence de ces entités qu'il veut détruire, et à parler franchement, on ne pourrait plus voir aucune différence

(i) La Solidarité morale, par H. Marion, déjà cité. Voy. p. 292.

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entre rame du spiritualisme et cette loi de personnalité inventée par les criticistes.

Le phénoménisme de Hume nous paraît donc beaucoup plus cohérent et plus logique que celui de M. Renouvier. C'est lui qui représente pour nous le résultat légitime de la recherche de l'unité extensive poussée jusqu'à ses plus extrêmes limites, comme le système de Parménide nous parait être le seul qui représente le résultat légitime de la recherche de l'unité compréhensive poussée jusqu'au bout.

On voit donc que la conception de l'indépendance des êtres, de l'indéterminisme du monde, accompagne constamment la représentation des êtres comme des unités extensives, de même que la conception de la nécessité accompagne la représentation des êtres sous l'unité compréhensive. Et, pour nous convaincre plus encore de cette vérité, nous n'avons qu'à examiner les principaux systèmes qui ont admis le libre arbitre, nous verrons que pour tous ces systèmes la véritable individualité ou indivisibilité extensive ne se trouve que dans les êtres auxquels ils accordent le libre arbitre. L'indéterminisme de l'être se trouvera partout le compagnon inséparable de son individualité.

Dans notre essai d'histoire du libre arbitre nous avons trouvé en dehors d'Épicure et de M. Renouvier, qu'Aristote, S. Thomas et les spiritualistes contemporains étaient les partisans les plus résolus du libre arbitre. Or, Aristote ne considère comme véritablement existants que les êtres individuels, c'est ce qui est communément accordé par tous les historiens de la philosophie ; en dehors de l'actualisation individuelle, il n'y a que puissance et par conséquent non-être. Tous les êtres de la nature, les minéraux, les végétaux, les animaux, les hommes, tous sont actualisés par une forme, mais cette forme essentiellement changeante et mobile dans les minéraux est un minimum d'acte; plus durable et plus constante dans les végétaux, elle devient une entéléchie, une àme, mais dans le végétal la forme est encore bien plus la forme de l'espèce que la propriété particulière de l'individu; ce n'est que chez les animaux, et surtout chez les animaux supérieurs, que la forme varie d'être à être dans une

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