LA GRACE
les colonnes de Pa^stum et de Sëlinonle; ainsi sont gracieuses les lignes enroulées et déroulées où se complaisait la fantaisie ornementale des Grecs. La grâce n'est pas un élément de la beauté, elle est la beauté même, ce qu'elle a de plus intime et de plus charmant. Et puisque la grâce ne peut recevoir son sens plein et entier que des considérations morales et qu'elle implique la liberté, nous sommes fondés à dire que la beauté est le reflet ou le symbole de la liberté, non sans doute de toute liberté, mais de cette liberté qui reconnaît la raison, accepte librement ses lois et les accomplit aisément. Les choses sont belles à proportion qu'elles manifestent davantage l'harmonie de la liberté et de la raison.
La beauté n'existerait plus dans l'homme si le libre arbitre cessait d'exister. Sans libre arbitre que devient l'héroïsme de Régulus, la charité de saint Vincent-de- Paul, le patriotisme de Jeanne d'Arc? Gela est si vrai que si l'artiste donne à ses figures l'aspect extérieur de l'absence de liberté, la beauté aussitôt s'envole. On a pu voir à l'un des derniers Salons une Jeanne d'Arc merveilleusement peinte et dessinée, mais dont la jolie ligure était enlaidie par la fixité et la dilatation étrange de ses yeux noirs. Le peintre avait cru devoir nous représenter une hystérique de la Salpêtrière au lieu d'une voyante, une malade au lieu de la libre héroïne soumise à ses voix, mais craintive d'abord et hésitante, très raisonnable et nullement exaltée, au sens de ce mot où il signifie qu'on a perdu la raison. Il est à remarquer qu'aucune passion dominatrice de l'àme au point de la rendre esclave n'est belle; l'extrême terreur, l'amour bestial, la fureur aveugle sont laides, la joie et la douleur poussées à l'excès ne le sont pas moins. Ge qui est beau dans l'homme, c'est l'émotion qui excite aux grandes œuvres, mais laisse maître de soi. Aussi les Grecs ne représentaient-ils que des émotions tranquilles qui, n'altérant pas les lignes essentielles du visage et du corps , montraient que le personnage se possédait en entier.
Si nous nous demandons maintenant quel est le monde le plus beau, le monde du déterminisme ou celui où règne le libre arbitre, il semble qu'il ne sera pas
difficile de répondre. En faisant évanouir la beauté morale le déterminisme a détruit la grâce, la beauté par excellence, celle qui donne à toutes les autres leur signification et leur valeur. Si, en effet, les lignes ne sont belles que par leurs enroulements gracieux, si les formes végétales et animales ne valent que par le plaisir de l'œil, pourquoi des entrelacs sont-ils moins beaux que le dessin d'une forme humaine? Pourquoi les plantes, les fleurs, les arbres, les animaux, sont-ils plus beaux que les combinaisons les plus variées du kaléidoscope? C'est qu'il y a sans doute dans l'aspect de la vie quelque chose de supérieur à l'aspect de la ligne géométrique, dans l'expression du sentiment et de la pensée quelque chose qui l'emporte sur l'expression de la vie purement sensible, et enfin dans l'expression de la charité libre quelque chose de plus intéressant encore. Gomment d'ailleurs sans quelque liberté et sans quelque indépendance le monde pourrait-il être beau puisqu'il n'offrirait qu'une désespérante et plate unité? Plotin l'avait déjà remarqué, la pure unité n'est pas susceptible de beauté et n'offre aucune prise à la sensation et au sentiment. Il est vrai que les êtres pourraient être indépendants vis-à-vis les uns des autres et différents par suite sans être indépendants vis-à-vis de la loi suprême, et que dès lors une certaine beauté pourrait subsister, mais alors le monde ne serait plus un monde purement mathématique, mécanique, athée, il serait l'œuvre d'une liberté première qui aurait pu poser la diversité des êtres. Dans un monde géométrique et mécanique, tout se réduit à des lignes et à des mouvements, c'est-à-dire à des trajectoires; or, toutes les trajectoires doivent se décomposer en éléments rectilignes, tous les mouvements du monde sont rectilignes, la hgne droite et ses diverses combinaisons doivent servir à expliquer l'univers. La trajectoire du monde est une ligne droite ou un composé de lignes droites. Or, nous l'avons vu, la hgne droite n'a par elle-même rien d'esthétique ; réduire donc le monde à un ensemble de lignes droites, c'est lui enlever tout ce qu'il a de beauté et d'harmonie.
C'est justement à l'école de ce déterminisme géométrique qu'a voulu se mettre une certaine école d'artistes
LA DKAUTÉ DANS l'ENSEMBLE. obo
pour expliquer la beauté des lignes de la sculpture ou du dessin. Prenez une tête quelconque de Raphaël ou du Corrùge : en faisant un quadrillé assez fin, vous pouvez arriver, pour ainsi dire, mécaniquement, à reporter sur un papier les traits de cette tête, à peu près comme on copie un dessin sur une tapisserie ; croyez-vous que vous aurez vraiment dessiné, que vous aurez reproduit la grâce exquise ou la morbidesse délicate de Toriginal? C'est absolument comme si vous disiez que compter c'est sentir et comprendre, c'est envoyer l'école des Beaux-Arts aux Gobelins. Expliquer la beauté de cette façon, c'est la détruire. Mais c'est la détruire précisément parce que c'est introduire dans l'art le principe ruineux du déterminisme mécanique (^). C'est méconnaître la portée profonde et hautement spiritualiste de l'art. Si dans les sciences il est vrai de dire que les phénomènes n'existent que par la loi, combien n'est- il pas plus vrai de dire que dans l'art la beauté n'existe que par la forme? Or, la forme c'est l'ensemble; les détails, les matériaux n'ont de valeur que dans et par cet ensemble. Les cubes de marbre jaune, rouge ou vert, qui doivent entrer dans la composition d'une mosaïque, sont par eux-mêmes insignifiants, ils n'ont de valeur qu'à la place qui leur est assignée par l'artiste dans l'ensemble du dessin.
Ainsi ce qui est beau dans l'œuvre d'art c'est la forme, l'ensemble, la manière dont les détails concourent à former l'impression unique qui doit exciter en nous le sentiment de la beauté. Or, où se trouve cette forme, cet ensemble? Elle ne se trouve évidemment que dans la pensée, dans l'âme de l'artiste. Aussi l'artiste peut-il se servir de matériaux géométriques et déterminés, son œuvre restera belle, eût-elle pour but de représenter la nécessité et môme le désordre et la laideur. Pourquoi? Parce que ce qui est beau, c'est non pas l'œuvre ellemême, mais la liberté qui se montre en elle, l'âme qui se fait voir au travers. Devant le Silène de Jordaens ce que
(1) Voy. l'article Dessin dans la I"^*^ partie du Dictionnaire pédagogique de M. i3uisson, Hachette. M. Guillaume et M. Ravaisson y ont l'un et l'autre exposé magistraleuienl leurs vues. Nous nous rangeons à l'avis de M. Ravaisson.
j'admire, ce n'est ni la forme ni la couleur du visage, c'est la fougue et l'habileté du pinceau (^). Boileau disait :
Il n'est point de serpent ni de monstre odieux Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux;
à plus forte raison un ensemble où rien n'est discordant, mais où tout est nécessairement enchaîné pourra plaire à l'esprit et lui procurer des satisfactions esthétiques. Telle est la beauté des systèmes scientifiques ou philosophiques qui montrent le monde emprisonné dans les liens de l'universelle nécessité. Tout système cohérent et qui tente sans lacune d'expliquer le monde a la beauté d'une épopée. Je comprends la beauté du système de Spinoza, c'est un immense édifice dont l'ordre me plaît et dont la grandeur m'étonne; je comprends la beauté du système de Leibnitz, c'est un universel concert où tous les instruments et toutes les voix, bien qu'indépendants les uns des autres et faisant chacun sa partie, se répondent et s'accordent de manière à former une profonde et imposante harmonie. J'avoue même que la beauté de ces systèmes est de beaucoup supérieure à celle de certains systèmes indéterministes contemporains dont les auteurs semblent prendre à tâche de morceler le monde en une poussière de phénomènes sans continuité et sans lien. Mais ce qui est beau dans ces systèmes, c'est la puissance de pensée de leurs auteurs, la liberté et l'audace même de leurs conceptions. Gomme les sceptiques font œuvre de raison au moment même où ils nient la vérité de la raison, ces philosophes font œuvre de liberté au moment même où ils la nient. C'est leur pensée et non la nécessité qui est belle. Quelle beauté peut-on voir dans l'immobilité éternelle et absolue, dans l'être pur de Parménide ou de Zenon?
Et ceci même nous amène à examiner l'influence que les théories déterministes peuvent exercer sur les œuvres d'art. Les sons dont se sert le musicien, les lignes et les matériaux que l'architecte met en œuvre, les lignes et
(i) On trouvera des réflexions analogues dans une thèse récente et distinguée où M. Adam s'efforce précisément de montrer les rapports de la liberté avec les sentiments esthétiques. — Essai sur le jugement esthétique, 1 vol. in-8o; Paris, Hachette, 1885.
l'art déterministe. 567
les couleurs que le peintre emploie pour représenter un paysage sont entièrement déterminés. Que le musicien, que l'architecte ou le peintre soient ou non déterministes, qu'importe? Pourvu qu'ils expriment ce qu'ils sentent, qu'avons-nous à leur demander de plus? Leur théorie ne peut rien sur leur art, ils sont libres et dans leur ardeur artistique ils agissent avec Uberté. Le déterminisme ne pourra exercer son influence que sur les représentations artistiques du seul être qui soit libre, de l'homme. Il est clair qu'un déterministe convaincu, peintre, sculpteur, poète ou romancier, ne pourra représenter que des hommes asservis. Il semble donc que le peintre et le sculpteur déterministes ne pourront nous donner que des figures où manqueront la grâce, la libre allure, reflet extérieur de la liberté. Leurs œuvres peuvent cependant être belles et mériter l'admiration, mais cette admiration s'attachera moins à l'œuvre elle-même qu'à son auteur.
Mais dans le drame et le roman les théories déterministes ou indéterministes pourront avoir une influence plus grande encore. C'est là en effet qu'est représentée la vie de l'homme avec la variété infinie de ses travaux, de ses amusements et de ses passions. Or, nous savons que le déterminisme nous ofïre une conception de la vie tout autre que le système du libre arbitre. Aussi un auteur contemporain célèbre a-t-il soutenu (^) que la forme nouvelle adoptée depuis une ti^entaine d'années par les romanciers et qui doit s'appeler « le naturalisme » , est entièrement déterministe. Si, en effet, l'art a pour but essentiel de reproduire la nature vraie et que, d'autre part, la science contemporaine montre que le déterminisme des tendances, des désirs acquis ou héréditaires, explique toutes les actions humaines, il est clair que tout l'art du romancier doit se ramener à faire succéder les actions de ses personnages selon l'ordre de leur détermination. Au contraire, les anciennes formules idéalistes du théâtre et du roman étaient, d'après lui, des formules indéterministes. En même temps, toute une école de poètes dont le chef illustre vient d'entrer à l'Académie, soutient aussi
0) Zola, le Roman expérunental.
que le poète ne doit être qu'un traducteur passif des impressions passives qu'il éprouve en face des événements déterminés de la nature.
Poètes et romanciers, tous ne veulent qu'éveiller dans l'esprit du lecteur les mêmes sensations, les mêmes impressions qu'ils ont ressenties eux-mêmes à la vue de l'objet qu'ils décrivent ou de l'événement qu'ils racontent. Aussi leur poésie est-elle surtout objective. Décrire l'objet, faire naître par le jeu des mots et le cliquetis des métaphores les images visuelles, sonores, tactiles, odorantes, sapides que produirait l'objet même, voilà leur but, et il faut avouer que souvent ils l'atteignent avec un bonheur surprenant. L'àme du poète est un écho sonore qui répercute les bruits des choses extérieures mais qui ne s'y mêle pas. S'il y a une idée sous la sensation, c'est au lecteur, au spectateur à la retrouver : l'artiste a rempli son rôle, il a été un miroir fidèle et complet de la nature. Toutes les mollesses du pinceau, toutes les subtilités de la langue, toutes les ciselures de l'expression, tous les procédés les plus raffinés de l'art ne devront servir qu'à reproduire avec une vérité plus grande la valeur des tons, la délicatesse infinie des teintes. L'artiste n'est plus une âme, mais une « organisation», c'est-à-dire un système de sens. Il ne doit pas être ému, mais rester calme et froid en face des choses extérieures. Ce sont les choses mêmes qui doivent exciter l'émotion, et non ce que l'artiste leur peut ajouter : Sunt lacrymœ rerum.
Dans le roman, l'analyse psychologique la plus minutieuse, les influences physiologiques devront être mises en œuvre à chaque instant pour nous expliquer les actions des personnages. Au théâtre, il n'en devra pas être autrement. Les acteurs devront nous expliquer leurs actes par des suggestions ('), des idées fixes (2), des influences héréditaires (^), ou des maladies de la volonté (^). La vie entière doit être expliquée par des infiniment petits, par une
(1) J. Claretie, Jean Monias.
(■2) Bonri^et, Crime d'cDnoiw, Cruelle énhjuis, André Cornélis.
(3) Zola, Renée, la Famille des Roiujon.
0) A. Daudet. Sapho.
l'a HT DÉTERMINISTE. 560
foule de détails et de phénomènes ténus dont l'importance est très grande et que les romanciers et les dramaturges avaient autrefois trop négligés. L'art réaliste ou naturaliste a rendu ainsi à la vie humaine, avec la complexité réelle qui la constitue, un intérêt véritahle que les conceptions idéalistes trop simples avaient trop souvent fait évanouir.
11 ne faudrait cependant pas croire, comme semhle le faire M. Zola, que l'art idéaliste n'admet pas le déterminisme. L'Oreste et l'Hermione de Racine, pour être autrement déterminés que le l3aron Hulot et Nana, ne le sont pas moins, et Phèdre est tout aussi entraînée à l'inceste que le peut être Renée. Mais tandis que le déterminisme naturaliste va du détail à l'ensemble, le déterminisme des idéalistes vient d'une conception d'ensemble et va de l'ensemble au détail. C'est ce qui explique la simplicité et en même temps la belle ordonnance de quelques-unes des grandes compositions classiques. Ce n'est pas tant la conception déterministe ou indéterministe du monde qui sépare l'art nouveau de l'art ancien, que la conception rationaliste ou empiriste. Mais la question n'en existe pas moins, et récemment encore un esprit distingué concluait que le déterminisme était bien plus favorable que l'indéterminisme à la fécondité et à la puissance de l'art ('). Un des maîtres de la critique contemporaine, M. Brunetière, écrit au contraire : « Qu'y a-t-il de commun entre V indéterminisme ou le déterminisme et le roman ou l'art dramatique? » Ce sont deux manières de concevoir la vie. Quelle que soit celle qu'on adopte, on peut écrire de belles œuvres. « Vous écrivez le Marquis de Villemer, dans le premier cas, si vous êtes George Sand; et, si vous êtes Balzac, dans le deuxième cas, vous écrivez la Cousine Bette i^). »
Il nous paraît, en effet, et c'est la conséquence de ce que nous avons dit plus haut, que la représentation d'un homme entièrement soumis au déterminisme peut être belle; l'être nécessité n'est pas beau, mais sa représentation artistique le peut être. Mais il faut toujours recon-
(1) Paulhan, le Libre Arbitre dans la littérature conteinponnne. — Revue bleue, 3 avril 1886.
(') Le Roman naturalmte, p. 113.
naître que Fartiste, par sa théorie même, se sera interdit de représenter la pure et parfaite beauté et par suite aura diminué, comme de gaieté de cœur, la valeur esthétique de son œuvre. Si habile que soit le sculpteur qui reproduira la Vénus hottentote du Muséum, on préférera toujours une reproduction, même médiocre, de la Vénus de Milo.
Si cependant le libre arbitre venait gâter par son intervention l'ordonnance de l'œuvre d'art, si les personnages démentaient trop fortement leur caractère, on se récrierait. M. Paulhan le remarque avec juste raison : « Si les spectateurs voyaient Harpagon faire à l'improviste un trait de générosité, ils préféreraient croire à une maladresse de l'auteur qu'invoquer le libre arbitre des personnages. La conversion de Félix dans Polyeucte produit un mauvais effet parce qu'elle est mal préparée, mal amenée et qu'on ne la comprend pas. » Mais d'où vient cela? C'est que le libre arbitre ne produit pas communément des effets aussi extraordinaires que des traits de générosité chez un avare ou l'héroïsme chez un peureux.
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable,
or, l'art représente, non le vrai réel et accidentel, mais le vrai commun et vraisemblable. Le libre arbitre chez un avare se manifeste par de petites générosités et de petits sacrifices, aussi Harpagon donne-t-il à dîner et entretient-il un carrosse, le tout au meilleur compte. Chez un peureux, le libre arbitre se traduira par des tergiversations, des lenteurs et de timides compromis. Aussi Félix fait-il d'abord exécuter Néarque et retarde-t-il l'exécution de Polyeucte dans l'espoir de le sauver.
Et d'ailleurs, n'est-il pas vrai que le but principal du romancier ou de l'auteur dramatique est d'attacher et d'intéresser le lecteur? Or, s'il y a quelque chose qui soutienne l'intérêt, c'est l'imprévu des événements. Mais cet imprévu ne peut être obtenu que de deux manières, ou en le faisant provenir de circonstances extérieures et accidentelles, ou en le faisant dépendre des personnages. Mais il est bien évident que faire jouer aux circonstances extérieures le principal rôle, c'est disperser l'intérêt
i/art dramatique. 571
et l'éloigner de l'acteur qui devrait en être le sujet central. Au contraire, faire dépendre l'issue incertaine des événements des incertitudes mômes des personnages, c'est concentrer l'intérêt et par conséquent le rendre plus fort. Tout l'intérêt de Britannicus n'est-il pas attaché aux incertitudes de Néron? N'est-ce pas par la décision libre de Néron que le sort de tous les acteurs sera fixé? Aussi Racine n'a-t-il fait Néron ni tout à fait vicieux, ni tout à fait vertueux. Il a un tempérament faible et porté au mal, il reçoit des conseils perfides, mais il a reçu de hautes leçons de morale, il est encore retenu par
Sénèque, Rome entière et trois ans de vertus,
il est libre. Tout le dénouement d'Athalie n'est-il pas suspendu au libre arbitre d'Abner? Et dans Renée, n'estce pas l'influence balancée des deux hérédités qui fait l'intérêt du caractère de l'héroïne? Or, comme le remarquait un critique (*), qu'importe que l'indétermination vienne de la lutte des globules du sang ou de la lutte des sentiments? N'est-ce pas toujours cette indétermination qui fait l'intérêt? — Et pourquoi l'art dramatique, selon la vue profonde d'Aristote, ne peut-il représenter des êtres parfaits, sinon parce que leur achevée perfection peut être objet de contemplation et d'élans lyriques, mais n'est plus susceptible de susciter l'intérêt? Ni l'esclave de ses vices et de ses passions, ni le saint confirmé dans sa sainteté ne sont dramatiques. Tous deux sont sans mouvement, l'un est enseveli dans son vice, l'autre se repose dans sa vertu. Or, le drame, c'est la lutte et le mouvement. De là vient la suprême beauté de certaines scènes qui nous offrent le spectacle des luttes morales. Est-ce que tout l'intérêt de Cinna n'est pas comme concentré dans le monologue d'Auguste? Cette éloquente délibération est le drame même, le drame sans décors, sans autre appareil extérieur que les beaux vers où s'exprime ce combat d'une conscience avec ellemême; rien de pareil n'existe à la scène. Les stances du Cid, par leur forme rythmique et trop artistement balan-
(^) Ganderax, Revue des Deux-Mondes, l«'" mai 1887.
cée, ont quelque chose de voulu et d'artificiel; ici, c'est l'àme même qui joue à la fois d'une façon grandiose et tragique les deux personnages. Et le résultat de ce drame intérieur éclate dans ces vers où le libre arbitre s'affirme avec une force sublime et embrasse le monde dans son envergure :
Je suis maître de moi comme de l'univers :
Je le suis, je veux l'être....
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie.
Il nous paraît donc que l'art déterministe peut exister à la condition de nous représenter des modèles de qualité inférieure et qui par suite ne peuvent remplir l'idée du beau. L'art déterministe peut atteindre plutôt au sublime par l'horreur secrète qu'inspire une nécessité invincible et inexorable, mais ce qui lui manque de la beauté, c'est le parfum et comme la fleur exquise. Sa Vénus peut avoir et les lis et les roses.
Et l'assemblage exquis des plus aimables choses, Et ce charme secret dont l'œil est enchanté.
Mais il lui manque
La grâce, plus belle encore que la beauté!
C'est que la grâce, en ce qu'elle a d'essentiel, manifeste un libre don et par conséquent une liberté. Qu'est-ce qu'un don qui n'est pas libre? Et en quoi mérite-t-il mon amour? Si la grâce lui manque, Vénus est encore la déesse puissante qu'a chantée Lucrèce; elle symbolise la loi féconde et génératrice des êtres, mais elle a perdu son charme et sa poésie, parce qu'elle a perdu sa vertu. C'est la Vénus Pandème et non la Vénus Uranie.
Les conséquences que la logique nous a permis de tirer de l'existence du libre arbitre, tiennent en quelque façon à la démonstration de cette existence. Le monde sans la liberté est un monde scientifique, où règne seule une force aveugle et brute qui va son chemin, semant au hasard la douleur et le plaisir; cette force n'est que puissance, elle n'a rien de ce qui attire l'amour et mérite le
respect. La régularité constante des phénomènes qu'elle produit ne satisfait qu'une partie de la raison, celle qui construit les sciences positives, que Malebranche nommait l'entendement pur et que Kant appelait la raison pure. Cette raison même ne peut entièrement être satisfaite, car la diversité des phénomènes refuse de se laisser réduire à une intelligibilité absolue. Le mécanisme constate que les conséquents suivent invariablement les antécédents, mais rien en lui ne permet de comprendre pourquoi il en est ainsi. Le développement déterministe de la force qui fait le monde demeure obstinément mystérieux. Nous pouvons relever les colossales avenues où s'alignaient immobiles les sphynx.
Mais la science ne renferme pas en elle la vérité tout entière, elle n'en est que le support et comme le squelette. L'ordre qu'elle découvre est un ordre nécessaire et simple, abstrait de la complexité infinie des choses ; elle néglige ainsi volontairement l'ordre qui fait la valeur véritable du monde, l'ordre du bien. La raison complète pénètre, au contraire, cet ordre nouveau et c'est grâce à lui qu'elle explique tout. C'est par le bien que nous expliquons nos actes, car il constitue la fin d'après laquelle nous posons les lois de notre conduite. Ces lois sont des moyens et leur valeur est empruntée à la valeur même de la fin. Or, il se trouve que toutes les lois découvertes dans le monde par la science, quand elles sont observées, procurent le bien des êtres sensibles qu'elles régissent; n'avons-nous pas alors le droit de dire que ces lois dépendent d'une loi première et souveraine qui pose le bien des êtres, parce qu'elle dérive d'une suprême Bonté? C'est par un libre don que cette Bonté a communiqué son être; les lois ont été posées, nécessaires pour la fin, mais libres par la liberté même de la fin qu'elles servent à réaliser. Les lois s'expliquent alors, et, si tout mystère n'est pas levé, nous pouvons espérer de voir un jour les derniers voiles tomber devant nous. La bonté de la loi, qui la rend intelligible, ne lui a rien fait perdre de sa puissance, le sentiment de vague terreur et de mélancolique faiblesse qu'elle inspirait se change en alTectueux respect. Tous les êtres qui peuvent librement
participer à raccomplissement de la loi méritent aussi d'être respectés. Ainsi renaissent le devoir, le droit, la vertu, l'admiration et l'estime. Le squelette se revêt de chairs brillantes; au lieu de l'image de la mort, nous avons la vie, la grâce envolée du monde revient à tire d'ailes et sur ses traces l'amour. Le cœur, attiré vers le monde de la vertu, de la grâce et de l'amour, complète ainsi la raison. Rien en elle ne s'oppose à ce que le cœur suive son penchant ; elle a découvert un vice caché dans tous les raisonnements où s'appuie le déterminisme; elle a montré que certains faits ne pouvaient s'expliquer sans le libre arbitre. Moralement nécessaire, le libre arbitre est donc aussi métaphysiquement certain et scientifiquement possible. Le cœur achève, par ses raisons pénétrantes, intimes et persuasives, l'œuvre de la raison pure, et l'âme se repose dans une confiante et certaine affirmation.