‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 163 sur 193 · IJBERTÉ VIS-A-VIS DE LA FIN · texte numérisé non relu

IJBERTÉ VIS-A-VIS DE LA FIN

(le nos sens, hi vue par l'iiarmonie des lignes et des couleurs, l'ouïe par le rythme et l'accord des successions ou des simultanéités sonores. Or, qu'est-ce qu'un organisme? C'est un ensemble qui se subordonne ses parties, c'est-àdire, comme l'a démontré Claude Bernard, une idée qui adresse des moyens à une fin. Par suite donc la finalité est un élément essentiel de la beauté. Mais la fin tend à se subordonner ses moyens" d'une façon si étroite et si rationnelle qu'elle tend à supprimer tout ce qu'ils ont de diversité et d'indépendance, tout ce qui en eux pourrait exister qui ne servirait pas au but assigné. Il est vrai que malgré tout il reste toujours des éléments du moyen qui ne servent de rien à la fin et qui pourraient aussi bien être autrement que comme ils sont. Le support d'un balcon peut être un bloc quelconque de fer, de pierre ou de bois, ou une colonne élégante et bien proportionnée, ou une cariatide superbe, le but sera toujours atteint. La beauté du support sera cependant bien différente dans ces cas divers. Cette beauté est donc quelque chose qui est venu s'ajouter à la fin comme un luxe ou un superflu, ce qui faisait dire à Kant que « le beau était une finalité sans fin ». Nous dirions plutôt que c'est un agrément imprévu ajouté par surcroit à l'accomplissement d'une fin. Nous ne demandions au moyen que de remplir son office, il fait plus et il fait mieux; au plaisir de la fin accomplie s'en joint un autre plus exquis et plus délicat, comme sont tous les plaisirs qui ne sont pas seulement la satisfaction d'un besoin mais qui dépassent cette satisfaction, la parent et la font charmante.

Or, ici, il faut bien reconnaître que ce qui nous plaît, c'est justement ce qui dans le moyen est libre vis-à-vis de la fin, ce qui échappe à l'asservissement, ce qui est indépendant. Il ne faut pas que la fin soit contredite sans doute, mais la beauté consiste à la réaliser avec aisance et facilité. Une cariatide écrasée sous le poids d'un balcon serait laide et ferait souffrir; elle sera belle, au contraire, si sa droite et ferme stature, si la position de son corps et de tous ses membres exprime que le poids qu'elle supporte ne l'incommode ni ne la gêne. C'est justement cette liberté du moyen vis-à-vis de la fin

560 CONSÉQUE>,GES ESTHÉTIQUES.

qu'il accomplit, le plaisir de surcroît qu'il nous donne et dont nous lui sommes reconnaissants, pour ainsi dire, qui fait sa grâce. La grâce est ainsi le rayonnement d'une force qui fait plus que ce à quoi elle est strictement tenue et qui pourrait faire plus encore qu'elle ne fait.

Même quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes.

Aux plus rapides allures, au galop de course, par exemple, alors qu'il donne tout ce qu'il peut donner, le cheval cesse d'être beau, il est gracieux au contraire quand il marque par ses allures la vive ardeur qu'il contient et qu'il pourrait dépenser.

Si ces considérations sont justes, nous ne devons pas nous étonner que le corps de l'homme offre une plus grande variété de contours, une plus grande beauté que celui des autres animaux. Les sinuosités merveilleuses de la ligne sculpturale font la beauté des statues antiques et dans les œuvres du v^ et du iv^ siècle l'art de la draperie ajoute encore aux ondulations naturelles du corps. Mais la beauté n'est pas nécessairement liée dans le visage de l'homme à l'harmonie des traits et à la régularité des lignes, il suflit pour qu'elle existe, qu'on voie apparaître sur la figure" le rayonnement d'une bonté intérieure. Tout visage est beau qui exprime la bonté et la vertu. C'est ce rayonnement intérieur qu'expriment si bien les figures des vieux maîtres chrétiens, les madones de Gimabue, de frà Angelico et du Pérugin, le S. Jérôme du Dominiquin. Ce n'est plus ici le corps, mais c'est l'àme qui est belle. Or, l'essence de sa beauté ne peut être différente de l'essence de la beauté corporehe. Cherchons donc de quoi dépend la beauté morale. En voici une admirable peinture :

(( Que d'àmes s'imaginent facilement atteindre à la beauté morale moyennant quelques deniers jetés en passant à la sébile d'un pauvre ! Consultez votre conscience. Vous distribuez chaque année aux malheureux une faible portion de votre superflu? N'en parlons pas : c'est trop aisé. Tout votre superflu? Ah! voilà qui est mieux, et cette fois je vous honore. Une part de votre nécessaire? Soit; à mon estime se mêle quelque admiration. Une

LA BEAUTÉ MORALK. 504

grande part de votre nécessaire? Dès ce moment vous entrez dans la voie difficile du sacrifice, votre âme devient puissante à se priver, puissante à se vaincre, puissante à réparer les injustices de la fortune et les désordres de l'indigence. L'ordre matériel et moral, la santé et la lumière, la foi et le courage, l'apaisement et la patience naissent sous vos pas. Je vous admire enfin. Mais quoi! plus vous avancez, moins vous faites état de mes éloges et de mon admiration; vous n'y aspirez pas, vous n'y pensez pas. Vous vous dévouez seul, le soir, sans témoins; tout le monde l'ignore; nul ne le sait, excepté Dieu et ceux que vous soulagez? Ecoutez maintenant votre conscience ; regardez dans votre cœur : il y brille quelque chose du ciel.

» Et pourtant ce n'est pas encore là le sublime de la vertu céleste qu'on nomme charité. Il y a parmi les trésors dont nous disposons librement un trésor qui, par sa valeur, l'emporte sur tous les autres. Le jeter au hasard, c'est un crime. C'est un devoir de charité, sinon de justice, de le risquer et môme de l'abandonner, lorsqu'à ce prix on peut sauver d'autres trésors semblables : je veux parler de notre vie. Celui qui la donne pour le salut de ses frères, quels qu'ils soient, consomme le sacrifice suprême. Mourir pour son pays est difficile. Mais mourir, ou seulement en courir le danger, pour des inconnus, pour des étrangers, pour des ennemis même, quel effort et quelle puissance! Nos soldats l'ont fait naguère; nos sœurs de charité l'ont fait; nos missionnaires le font tous les jours, libres victimes, mourant à mille lieues de la patrie, afin d'enseigner à des barbares ignorants qu'il faut s'aimer les uns les autres. Paroles d'harmonie et de paix, puissantes entre toutes à répandre dans l'univers l'ordre moral, source de tout ordre : actions sublimes; sublimes vertus ('). )^

Ainsi la vertu est belle, nous venons d'en donner la preuve éloquente. Mais d'où lui vient cette beauté? Non pas seulement de ce qu'elle est la vertu, car un degré

(1) Ch. Lévèffiie, la Science du Uuau, 1. 1, p. 273. 2 vol. in-S"; Paris, Durand,

ordinaire de vertu ne mérite pas d'être appelé beau, mais de ce qu'elle est une certaine vertu. Or, il y a deux sortes de vertus, l'une qui se contente de faire ce à quoi elle est strictement tenue, qui ne vise qu'à faire son devoir et à remplir la justice, l'autre qui veut, non seulement remplir son devoir, mais le dépasser, non pas seulement suivre l'ordre, mais se dévouer, cette dernière vertu mérite vraiment le nom de charité, et c'est en elle seule que réside la beauté morale. Et ce qui fait la beauté de la charité, c'est ce qu'elle donne en dehors de la fm qui lui était strictement imposée par le devoir. Or, comment la charité dépasse-t-elle ainsi le devoir? Par la même force qui le lui fait remplir, mais par une force que le but ne suffit pas à épuiser, où par conséquent il reste quelque chose de disponible qui se donne, au lieu de se réserver. Mais la force qui permet d'accomplir le devoir est le libre arbitre, c'est donc encore le libre arbitre qui fait la beauté de la charité , du don de soi-même, du sacrifice et du dévouement. Et nous comprenons alors pleinement la signification des choses belles. Le don libre de soi-même excite la gratitude, nous devons le reconnaître et lui rendre grâces, ce don est un don gracieux et la grâce extérieure n'est que le rayonnement de cette grâce intérieure. Or, comment pourra s'exprimer la liberté de la charité sinon par des mouvements libres eux-mêmes qui, par suite, ne tendront pas à la fin avec une rigidité inflexible, mais avec de souples et sinueuses ondulations. Voilà le symbolisme secret qu'exprime la ligne courbe. Elle va vers le but, mais avec aisance et liberté. Cette libre aisance mérite bien le nom de grâce. Les choses qui pouvaient n'être qu'utiles et sont belles par surcroît, sont gracieuses par cela même. Nous devons de la reconnaissance à l'agrément qu'elles nous donnent et qu'elles ne nous devaient pas. C'est ainsi que la beauté se rattache à la vertu. Ainsi est gracieux l'homme qui, faisant son devoir, l'accompagne d'un sourire; ainsi est gracieuse la femme qui sait mettre un charme aux plus vulgaires occupations; ainsi sont gracieux l'oiseau qui chante et la fleur qui brille ; ainsi est gracieuse la courbe insensible qui rend comme vivantes

Page 1