‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 48 sur 193 · LUTHER · texte numérisé non relu

LUTHER

les scolasliques eux-mêmes, ces maîtres sophistes, et Pierre Lombard leur maître ('), à l'exception des pélagiens, que sans la gi'àce de Dieu le libre arbitre ne peut faire que le mal. Il est vrai que ces mêmes théologiens ne veulent pas dire avec Luther que le libre arl)itre n'est rien (^) ; cependant, « après qu'on a accordé et avoué que le libre arbitre a perdu sa liberté, qu'il est réduit dans la servitude du péché, et qu'il ne peut rien vouloir de bien, je ne puis entendre par ces mots que ceci : le libre arbitre est un vain titre dont la réalité est perdue » (^).

A l'argument tiré des ordres de Dieu qui deviendraient inutiles dans l'hypothèse de l'absence du libre arbitre, Luther fait une réponse analogue à celle des déterministes modernes : « Les paroles de la loi avertissent l'homme de ce qu'il doit, non de ce qu'il peut, c'est-àdire sont faites pour lui faire connaître le péché, non pour lui faire croire qu'il a quelque force... Vous autres, théologiens, vous débitez ainsi des inepties, comme de doubles enfants; dès que vous trouvez un verbe à l'impératif, vous en inférez un indicatif, comme si, dès qu'une chose a été commandée, elle devenait ainsi nécessairement faite ou possible à faire (^). »

Et Luther conclut : « Si nous croyons qu'il est vrai que Dieu sait et ordonne d'avance toutes choses, que sa prescience et sa prédestination ne peuvent ni se tromper, ni être empêchées, ensuite que rien n'arrive sans sa volonté, ce que la raison elle-même est forcée d'admettre, le témoignage même de la raison nous avertit en même temps qu'il ne peut y avoir aucun libre

(1) Ibld., p. 110.

{') Non enim illi liberum arbitrium, siciit ego, iiihil esse dicunt. — IbiiL, p. 111.

(3) Postquarn enim concessum ac ratnm est, liberum arbitrium, amissâ lil)ortate, cogi in servitute peccati, nec posse quicquam velle boni, ego ex his verbis nihil aliud possum concipere, quam liberum arbitrium esse inanem voculam, cujus res amissa sit. — IbicL, p. 120.

(*) Verbis legis moneri ac erudiri liominem, quid debcàt, non quid possit, id est, ut cognoscet peccatum, non ut credat sibi esse aliquam vim... Vos Tbeologi sic ii:eptiatis sicut bis pueri, ut mox apprehenso uno verbo imperativo, inférât is indicativum, quasi statim ut imperatum sit, etiam necessario factum aut factu possibile sit. — Ibid., p. 134, 135. Cf., p. 157, 251.

arbitre ni dans un homme, ni dans un ange, ni dans aucune autre créature (i). »

On voit que Luther dépasse de l)eaucoup S. Augustin et les docteurs scolastiques. Ceux-ci admettaient que, bien que ne pouvant plus choisir le bien, et obligé de se décider au mal, l'homme déchu pouvait encore choisir librement entre des actions inégales en valeur morale et que cette liberté de l'homme s'accordait avec la prescience de quelque façon inconnue ; Luther n'attribue à l'homme rien autre chose que la conscience de sa volition au moment que Dieu ou Satan le fait vouloir; d'ailleurs, considérant d'un point de vue temporel la prescience de Dieu, il devait fatalement conclure à la négation de toute contingence véritable dans les actes de tous les êtres. C'est le même raisonnement qui trompera Calvin.

Pour le réformateur français, Dieu est tout-puissant et dirige toutes les choses du monde. La toute-puissance de Dieu n'est pas « telle que les sophistes (les scolastiques) l'imaginent, vaine, oisive et quasi assoupie, mais toujours vaillante, pleine d'efficace et d'action. Aussi il n'est pas seulement en général et comme en confus le principe du mouvement des créatures (comme si quelqu'un ayant une fois fait un canal et adressé la voie d'une eau à passer dedans, la laissait puis après couler d'elle-même), mais il gouverne même et conduit sans cesse tous les mouvements particuliers..., d'autant que gouvernant le ciel et la terre par sa providence, il compassé tellement toutes choses que rien n'advient sinon ainsi qu'il l'a déterminé en son conseil » (2). — « Quand on parle de la providence de Dieu, ce mot ne signifie pas qu'étant oisif au ciel, il spécule ce qui se fait en terre, mais plutôt qu'il est comme un patron de navire qui tient le gouvernail pour adresser tous événements; ainsi ce mot s'étend tant à sa main qu'à ses yeux; c'est-à-dire que

(^) Si enim credimus verum esse, quod Deus prœscit et prœordinat oinnia, tum neque falli neque impediri potest sua prœscientia et prwdestinatione, deindè nihil fieri, iiisi ipso volente, id quod ipsa ratio cogitur concedere, simul ipsa ratione teste, nullum potest esse liberum arbitrium in homine vel angelo aut ulla creatura. — Ibid., p. 354.

(') Institution de la Religion chrétienne, 1. I, c. [6, sect. 3. — Un vol. in-fo; Genève, Jacob Stoer, 1609, p. 83.

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