‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 5 sur 193 · ORIGINE DU MAL · texte numérisé non relu

ORIGINE DU MAL

consacré une curieuse dissertation à montrer le rapport des idées antiques avec celles qu'il soutient lui-même (i).

Eûiir le mal, la chose est moins claire. Il est évident ^ue les Grecs ont hésité à faire de Zeus la...caus©-4u mal moral. On ne peut dire absolumentfnous l'avons vu, qu'Até, la fdle de Zeus, soit l'origine première du crime. Ainsi la religion hellénique, comme devait le faire plus tard la tteôlôgie chrétienne, -^^mble ne laisser qu'une chose au pouvoir de l'homme, \la puissance de mal faire.

Mais cela même, l'homme le peut-il? — Que tout cède à la Loi, tel est l'idéal antique. La Loi domiiie le monde et soumet toutes choses a sa puissance ; quand Zeus semble vouloir la méconnaître, elle est plus forte que lui; les dieux sont soumis à Zeus; les éléments, les plantes, les animaux, tout obéit aux lois éternelles, et l'homme seul pourrait leur désobéir! Sans doute, puisqu'il y a des crimes qui se commettent, puisque l'innocence périt, que la vertu est souvent sacrifiée au plaisir et à l'intérêt. Il y a là un problème redoutable que s'est posé dès les premiers jours la sagesse antique.

::::;p>Pindare croit que la nécessité domine toutes les actions, mais les dieux ne sont pas pour cela les auteurs du crime. Par le fait même qu'une action est imposée par la nécessité, elle cesse d'être criminelle, puisqu'elle est ordonnée par la Loi souveraine qui domine l'univers. « La Loi, dit-il, reine des mortels et des immortels, justifie et exécute d'une main souveraine les actes les plus violents : j'en tire la preuve des travaux d'Héraklès, car il a traîné les bœufs de Géryon jusque dans le palais d'Eurysthéus, sans les avoir ni demandés ni achetés (^). »

Il semble en effet que, dans l'hypothèse d'une nécessité inéluctable, la qualification morale des actions doive disparaître, mais le sens commun de l'humanité a

(1) De l'action de Dieu sur les créatures, par Boursier. 2 vol. iii-i", Lille- Paris, 1713. La dissertation dont il est ici question forme la note i du tome I, p. 401.

(') Pindare, fragm., éd. Bergk, 151, cité par Bouché Leclercq, Hist. de la Divinat. dans l'antiquité, t. I, p. 20.

toujours protesté contre cette doctrine. Nous ne pouvons regarder le criminel avec la même douloureuse sympathie que nous inspire un malade : on peut fuir un pestiféré, mais on le plaint, on ne le rend pas responsable de la peste dont il soufYre et qu'il répand, on ne peut pas ne pas accuser le criminel. Et si nous faisons remonter l'origine du crime à la volonté des dieux, n'est-ce pas les dieux mêmes que nous accusons et ne proférons-nous pas un blasphème? 11 faut donc que l'homme soit l'auteur de sa faute, qu'il l'ait produite lui-même. Elle dépasse alors la destinée, elle est ûzlpij.opcv, selon l'expression d'Homère (^).

. Si donc le besoin d'ordre, d'harmonie, inclinait les anciens vers la croyance à la nécessité, d'un autre côté l'instinct moral les poussait à croire au libre arbitre. Plus on étudie l'humanité, plus on trouve qu'au fond, sous les différences apparentes, elle se ressemble à ellemême. On dirait que l'antinomie entre la puissance de l'homme et celle de Dieu, qui a frappé si vivement la théologie chrétienne, se soit imposée dès les premiers temps aux poètes de l'antiquité. Il serait chimérique de leur dehiander une solution de cette antinomie. Selon le moment, selon l'inspiration de leur poésie, ils penchent tantôt du côté de la nécessité divine, tantôt du côté de la liberté humaine; mais même dans ce dernier cas, c'est difficilement et comme à regret qu'ils relâchent les chaînes qui relient l'homme à la divinité. Tout pesé, c'est la nécessité qui domine, l'homme appartient aux dieux, il ne leur échappe qu'en de bien rares instants pour mal faire, et il retombe aussitôt en leur puissance pour expier par la douleur le trouble qu'il a porté dans l'universeUe harmonie.

Pour la tradition païenne tout est réglé, harmonieux et soumis aux lois. Les forces brutes de l'univers obéissent aux lois immuables, les hommes doivent obéir aux dieux, les dieux à Zeus et Zeus lui-même obéit à la Raison. Cette Raison est lui-même et il s'obéit à luimême. En ce sens, il est indépendant et libre. Il fait la

(}) Odyssée, l, 34.

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