‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 53 sur 193 · MOLINA · texte numérisé non relu

MOLINA

libre arbitre de Thomme. C'est en 1588 que i)arut à Lisbonne le livre intitulé : Liberi arbitrii cum gratiœ donis concordia (^), où le jésuite Molina exposait son système. Toute l'économie de ce système repose sur la théorie de la science moyenne. Les théologiens avaient déjà distingué en Dieu deux sortes de sciences : 1» la science de simple intelhgence, par laquelle Dieu voit les choses purement possibles qui n'ont jamais existé et n'existeront jamais; 2'' la science de vision, par laquelle Dieu voit tout ce qui a existé, tout ce qui existe ou existera dans le temps. La science de simple intelligence est donc la science du possible qui n'est que possible^ celle de vision est la science du réel. 11 semble qu'il n'y ait pas de milieu entre ces deux sciences. C'est ce milieu que Molina a voulu trouver (^). 11 y a, dit-il, des choses qui ne sont futures que sous certaines conditions ; si les conditions doivent avoir lieu, l'événement qui en dépend deviendra objet de la science de vision. Si la condition de laquelle cet événement dépend ne doit point avoir lieu, il n'existera jamais, c'est alors un futur purement conditionnel, il ne peut donc être l'objet ni de la science de vision, puisqu'il n'existera jamais, ni de la science de pure intelligence, puisque, sa condition nécessaire étant ôtée, ce futur n'est plus possible.

On prévoit l'usage que va faire Molina de cette science moyenne ou conditionnée. Dieu, parla science de simple intelligence, voit tous les ordres infinis des choses possibles; par la science moyenne, il voit certainement ce que fera, dans chacun de ces ordres, chaque volonté créée, si elle reçoit telle ou telle grâce, et il réserve les grâces efficaces aux hommes dont la volonté libre doit s'accorder avec elle (^). Au fond, dans ce système, malgré tous les efforts de son auteur, c'est de la liberté de l'homme que dépend non pas l'efficacité de la grâce, mais la distribution des grâces efficaces; c'est du libre arbitre de l'homme que dépend la volonté de Dieu {^).

(i) 111-4". Dédié au prince Albert d'Autriche, cardinal, 512 pages.

O Yoy. Op. cit., q. 14, art. 13. Disp. 47 et 48, p. 294-314. Disp. 50, p. 319.

(}; Ibid., quœst. 13, art. 4 et 5. Disp. I, m. q., p. 455.

(*) Il dit expressément : « Liberum arbitrium creatum non ideo efficiet hoc,

Siiarez (^), l'inventeur du congruismc, a tâclié d'éviter cet inconvénient. Il conserve la science moyenne (^) et soutient que Dieu, avant de donner ses grâces, connaît par cette science moyenne ce que fera chacune de ses créatures, quelle que soit la grâce qu'il lui donne. Dieu voit donc quelle grâce sera congrue ou incongrue, c'està-dire aura ou n'aura pas un rapport de convenance avec les dispositions de la volonté de chaque homme en particulier, il prévoit par conséquent quelle gï'àce sera efficace ou inefficace. 11 accorde aux élus des grâces congrues (3), c'est-à-dire dont il a prévu l'efficacité. Ainsi la grâce est toujours efficace quand Dieu le veut, et le lihre arbitre demeure sauf, puisque la grâce n'est efficace que lorsque Dieu a prévu son accord avec la libre volonté.

Ceux qui s'appelèrent les thomistes allèrent beaucoup plus loin. Ils admirent une prédétermination physique à l'égard des actions naturelles et une grâce efficace par ehe-même à l'égard des actions surnaturelles. C'est par un décret absolu, efficace, que Dieu sauve ou perd, et ce décret est antécédent à toute détermination libre des volontés créées, (c Dieu fait immédiatement en nousmêmes que nous nous déterminons d'un tel côté, mais notre détermination ne laisse pas d'être libre parce que Dieu veut qu'elle soit telle. Car, lorsque Dieu, dans le conseil éternel de sa providence, dispose des choses humaines, et en ordonne toute la suite, il ordonne, par le même décret, ce qu'il veut que nous souffrions par nécessité, ce qu'il veut que nous fassions librement... Dieu donc veut le premier, parce qu'il est le premier être, et le premier libre, et tout le reste veut après lui, et veut à la manière que Dieu veut qu'il veuille... Ainsi, ce décret divin sauve parfaitement notre liberté, car la seule chose qui soit en nous, en vertu de ce décret, c'est

vel illud, quia Deus prœscivit : sed ideô Deiis prœscivit quia ita libéré erat futurum. » — lUd., q. 14. art. 3. Disp. 49, p. 32-2. — Voy. Bergier, Dict. de Théol., art. Grâce, MoUnisme. — Bossuet, Traité du Libre Arb'Urc, c, VI.— Pascal, 5» Provinciale, où le molinisme est assez inexactement exposé. (') De Divinà Gratlâ, 3 vol. in-f"; Lyon, 1620.

(2) Ihid., t. I, p. 35-90.

(3) Ibid., 11=» pars, 1. V, c. 28, t. II, p. 414-ii8.

l'augustinianisme. 1 43

que nous lassions lil)rement tel ou tel actc(^). » Il est ekiir que nous avons ici le conli'e-pied du molinisme, le libre arbitre de l'iiomme dépend de la volonté de Dieu.

D'autres théologiens, qu'on appela augustiniens, donnèrent à la grâce une efficacité entière, selon les décrets absolus de la providence ; cette grâce agissait par une délectation souveraine et victorieuse, et entraînait ainsi infailliblement l'assentiment de la volonté. Cependant la volonté délibérait toujours sur son assentiment h donner ou à refuser, et c'est dans cette délibération que ces théologiens faisaient résider le libre arbitre. Il est clair que cette théorie est tout près de nier le libre arbitre et d'en conserver seulement le nom ; elle prétend cependant admettre encore dans la délibération une certaine activité de l'esprit.

Mais un système plus outré encore fut celui que Jansénius, le célèbre évêque d'Ypres, crut trouver dans S. Augustin et qu'il développa dans le volumineux et savant ouvrage intitulé : Augustiniis. Pour expliquer l'accord de la grâce avec la liberté humaine, Jansénius supprime le libre arbitre et le soumet tantôt à l'action divine, tantôt à la concupiscence, de sorte que, comme le dit Bergier, « s'il raisonne conséquemment, il est forcé d'avouer que l'acte de la volonté qui cède à la grâce est aussi nécessaire que le mouvement du bassin d'une balance lorsqu'il est chargé d'un poids supérieur à celui du côté opposé » ('^).

Dans l'état de nature intacte, l'homme possédait une liberté d'indilYéœnce, il pouvait choisir entre le bien et le mal; dans l'état de nature déchue, l'homme a perdu cette liberté, il ne peut plus choisir librement entre les contraires, mais il le peut entre les contradictoires, pour nous servir des mots de l'P^cole : « L'arbitre des hommes déchus ne cesse nullement d'être libre en péchant, quoiqu'il soit enchaîné par une nécessité générale de pécher. Il est libre quant à l'exercice, nécessité quant

(') Bossuet, Traité du Libre Arbitre, c. VIII. (-) Dictionnaire de Théologie, art. Jansénisme.

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