LE JANSÉNISME
à sa spécification (■). » Quoi que ce soit que nous fassions, nous péclions, mais nous pouvons choisir entre différents péchés. S. Augustin avait la même opinion, nous l'avons vu, mais il admettait que nous pouvons pécher plus ou moins, et cela seul suffisait pour lui permettre d'accorder une force plus grande à la volonté. Faute de faire cette remarque, Jansénius s'est de plus en plus enfoncé dans le déterminisme.
Pour que l'homme puisse bien faire, il a besoin de la grâce divine; l'homme ne résiste jamais à la grâce, et il ne coopère en rien avec elle, sinon en se laissant faire (^). La grâce agit par une délectation victorieuse sur laquelle la volonté ne délibère même pas,(^), à laquelle elle cède comme elle cède à l'attrait du bonheur (^). La ressemblance avec les doctrines de Calvin devient ici tehement évidente que Jansénius s'est préoccupé de répondre au reproche d'hérésie. Il reconnaît lui-même qu'il y a quelque ressemblance entre les deux théories, mais tout ce que disent les hérétiques n'est pas hérétique; il soutient cependant qu'il y a entre Calvin et lui une différence capitale. Calvin dit : On ne peut résister à la grâce. Jansénius se contente de dire : On n'y résiste jamais (^). Il y a sans doute une nuance entre les deux formules, mais il faut bien avouer que ce qui ne se fait jamais est bien près de ne pouvoir se faire, si même ce n'est pas parce qu'il ne peut se faire que jamais il ne se fait. D'ailleurs, Jansénius dit lui-même que « le secours du Christ détermine et même prédétermine physiquement la volonté à vouloir et à vouloir plus ardemment » Q.
(^) Arbitrium lapsorum homiimm nullo modo in peccando desinere esse liberum quamvis generali quadam peccandi necessitate vinciatur. Erit eniin liberum quoad exercitimn, necessitalum quoad spec'iiiaitionem. — Augustinus, t. Il, 1. IV, c. 19; in-fo. Rhotomagi, 1G43, p. 259.
O Ibid., t. III, liv. III; 1. VIII, c. 20, 21.
(^) On voit que, quoi qu'en ait dit Pascal pour les besoins de sa cause (2e Provinciale), les thomistes (jacobins) et même les augustiniens n'ont nullement les mêmes idées que Jansénius.
(*) Aîigiistinus, t. III, 1. IV, c. 6.
(5) Ibid., t. III, 1. VIII, c. 21. — Ici encore, PixscA\ (i 8^ Provinciale) tronque le texte de Jansénius.
(6) Adjutorium Christi déterminât, ac prédéterminât etiam physice voluntatem, ut velit et ardentius velit. — Ihid., t. III, 1. VIII, c. 3.
Or, déterminer physiquement lu volonté, c'est la faire obéir infailli])lement à ce (jui est déterminé.
Jansénius conserve cependant le nom de libre ai'bitre, mais il réduit la liberté, selon les termes mêmes d'une des propositions condamnées, à la liberté opposée à la contrainte. 11 est contradictoire, et Jansénius le reconnaît, de dire que nous sommes libres, quand nous faisons quelque chose malgré nous, comme quand nous sommes emportés par une force qui nous contraint extérieurement, ce serait dire que nous voulons alors que nous ne voulons pas; mais, pour Jansénius, peu importe comment nous voulons; pourvu que nous vouhons, nous sommes libres ('). L'aiguille aimantée de Leibnitz, qui désii'e se tourner vers le nord en vertu des mêmes petites perceptions qui la tournent de ce côté, est libre de cette libeité; ainsi elle est libre, Tàme sans la grâce, entraînée par la concupiscence à la({uelle elle obéit toujours en vertu de sa nature déchue; elle est libre encore, l'àme dont la grâce de Dieu entraine la volonté par une délectation céleste. 11 est clair que c'est là changer le sens des mots et que personne n'a jamais admis le libre arbitre en le réduisant à ce point. Quand Platon, Aristote et S. Thomas disaient que la volonté de l'homme se tourne naturellement vers le bien extérieur à elle et dont elle subit l'attrait, aucun d'eux n'a prétendu qu'elle s'y tournât librement. Le déterminisme théologique de Luther et de Calvin reparaissait donc avec quelques adoucissements dans YAugiistinus et soulevait les vives querelles que l'on sait. Au fond du débat qui passionna le xviie et une partie du xviii® siècle, c'est la question du libre arbitre qui est en jeu. Tout ce qui en France tient une plume écrit pour ou contre les jansénistes. Arnaud (2), Bossuet (^), Fénelon (*), Boursier (^), Malebranche (^) traitent la question moitié en
(1) IbUL, t. III, 1. VI, c. 6.
(*) ArnauUl, Œuvras, et en particulier Apologie pour les Saiuts-Pères. (^) Tr'ilé du Libre Arbitre.
(*) Lettre II, c. 3, sur la métaphysique et la religion. — Lettres nu P. Lomy, sur la grâce et la prédestination. (•^) L'Action de Dieu sur les créatures. Lille, 1713, 2 vol. in-t". (S) Bépc.rions .si/r la prémotion physique. Paris, I7iô, 1 vol. in-12.