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CHAPITRE III Spinoza

Spinoza part de raisons abstraites et métaphysiques. — L'essence de la substance enveloppe son existence. — L'idée de contingence est contraire à la raison. — Elle vient des variations de rcxpériencc. — Mais oUc est inintelligible. — Objections expérimentales. — Réponses de Spinoza. — La croyance à la liberté vient de Tignorancc des causes qui nous font agir. — Objections morales. — Réponse. — Les ordres, les récompenses, les punitions. — Le bien se confond avec la science. — Le système de Spinoza est le nécessitarisme même.

La phrase que nous venons de citer nous indique sans doute la pente qui entraînait malgré lui Malebranche au déterminisme, mais elle nous montre aussi parfaitement comment Spinoza est arrivé à refuser à l'homme tout libre arbitre. C'est bien en « ne faisant attention qu'à des raisons abstraites », en se plaçant en dehors et au-dessus de l'observation intérieure, que Spinoza a construit sa métaphysique, d'où il déduit ensuite, à la manière des géomètres, une doctrine de l'homme et de ses puissances.

L'Éthique s'ouvre par le traité de Dieu ou du principe général des choses, et le traité de l'àme ne vient qu'après. La psychologie de Spinoza se présente comme une déduction qui sort logiquement de ses principes métaphysiques. Nous devons donc exposer d'abord ces principes pour montrer ensuite comment ils réduisent le monde à une suite d'événements nécessaires. Nous indiquerons après les explications par lesquelles Spinoza s'etïbrce de montrer que l'expérience intérieure n'est en rien contraire à ses théories.

« La substance, dit Spinoza, est ce qui existe en soi et est conçu par soi, c'est-à-dire dont le concept n'a besoin d'aucun autre pour être formé (^). » La substance ne

■ V (*) Éthique, Ir<= part., dclin. II, trad. Saisset, t. Ul, p. 3.

peut être produite par une autre substance, elle est donc cause de soi, et ainsi son essence enveloppe l'existence, ou, ce qui est la même chose, l'existence appartient à sa nature (i). Cette substance est infinie (^), se confond avec Dieu même {^) et par conséquent est unique ('*). Elle se développe par une infinité d'attributs, dont nous ne connaissons que deux, la pensée et l'étendue f). Ces attributs à leur tour se développent en un nombre infini de modes; les modes de l'étendue sont les corps, les modes de la pensée sont les cames. Quand un mode de pensée s'unit à un mode d'étendue, un homme est formé (^). Cet homme peut-il être libre?

La substance est une, c'est-à-dire qu'elle est la seule possible, il ne peut y avoir dans le monde deux substances. Cette substance n'existe que par ses attributs et ces attributs à leur tour n'ont de réalité que par leurs modes. Si un seul des attributs de la substance venait à changer, la substance changerait d'essence et ne pourrait plus exister, puisque c'est de son essence que son existence est déduite. Et pour qu'un attribut fût changé que faudrait-il? Qu'un mode quelconque de cet attribut fût changé. Que mon encrier, au lieu d'être à droite, soit à gauche, et l'étendue sera changée dans son essence. Si, au lieu de penser actuellement à Spinoza, je pensais à un autre philosophe, les modes de l'attribut pensée étant changés, la pensée changerait aussi; dans les deux cas, les attributs de la substance seraient changés, avec eux l'essence de la substance, et la substance périrait, le monde entier et Dieu même tomberaient dans le néant, ou plutôt ils n'en seraient jamais sortis C').

Ainsi, tout est réglé, fixé d'avance éternellement et pour toujours, la contingence de certaines choses n'est qu'une apparence qui nous vient de la faiblesse de

(i) Éthiq., prop. 6 et 7, ibid., p. 6.

(') Ibïd., prop. 8, ibid.y p. 7.

(3) Ibid.^ prop. 11, ibid., p. 11.

(*) Ibid., prop. 14, ibid., p. 15.

(^) Ibid., IP part. prop. 1, % ibid., p. 51.

(6) Ibid., prop. 13, ibid., p. 60.

(J) Ibid., l'-e part., prop. 29, ibid., p. 31.

ABSURDITE 1)1-: LA CONTIXGKNGE. 187

l'esprit; pour l'homme qui connaît véritablement, qui sait les raisons des choses, il n'y a point dans le monde de contingence, mais une inéluctable nécessité. « 11 n'est point, en efiét, de la nature de la raison de percevoir les choses comme contingentes, mais bien comme nécessaires... Il suit de là que c'est la seule imagination qui nous fait percevoir les choses comme contingentes, au regard du passé comme au regard de l'avenir (^). » Spinoza explique comment l'expérience, ne nous donnant pas toujours des relations identiques entre les objets, nous « livre à une sorte de fluctuation, nous fait associer à un certain événement, tantôt une idée, tantôt une autre, c'est-à-dire aucune d'une manière certaine, de façon que nous les apercevons l'une et l'autre comme contingentes » (2). L'idée de contingence, pour Spinoza comme pour Hume, ne nous vient donc que des variations de l'expérience. Mais, pour Spinoza, c'est la raison et non l'expérience qui est la règle de la vérité des choses (^). Les choses sont donc nécessaires et a leur nécessité est la nécessité même de l'éternelle nature de Dieu » {^). — Le seul principe qui domine l'entendement et régisse l'univers est le principe de contradiction. Ce qui n'existe pas ne peut être ; non seulement il y a des raisons qui montrent pourquoi ce qui est a été choisi préférablement à ce qui n'est pas, mais ce qui n'est pas n'était pas même concevable et renferme en soi une absurdité et dès lors une impossibilité complète. L'homme ne peut donc être « un empire dans un autre empire » (^), il ne peut se soustraire aux lois universelles, « car nous ne sommes qu'une partie de la nature et il faut suivre l'ordre universel (^). — Les lois de la nature, en effet, enveloppent l'ordre entier de la nature dont l'homme fait partie » C').

(1) Éthiq., Ile part., prop. 44, ibid., p. &1.

(2) Ibid., Corollaire 1, ibid., p. 92.

(3) Ibid., prop. 7 : « L'ordre et la connexion des idées est le même que Tordre et la connexion des choses. » — Ibid., p. 55.

0) Ibid., prop. 44, Corel. % ibid., p. 93.

(^) Ibid., in« part., préface, ibid., p. 107. ~ Cf. Traité politique, c. IL n^e etsuiv., t. II, p. 357.

(«) Ibid., IV« part., c. XXXII, t. III, p. 256. C) Ibid., prop. 57; Scholie, ibid., p. 233.

Telle est la doctrine que l'honnête Oldenburg conseillait à Spinoza « d'éclaicir et d'adoucir », dans sa lettre du 16 novembre 1675 (*), et que Spinoza déclare être « le fondement du traité qu'il avait dessein de publier » {^), c'est-à-dire de YÊthique.

Quelle est, en effet, l'idée-mère de VÉthique et de toute la philosophie de Spinoza? C'est que toutes les réalités du monde sont des vérités et que les vérités sont enfermées tout entières dans une seule et première vérité. Dès lors, toutes les vérités s'entretiennent les unes les autres avec la nécessité d'un syllogisme. La contingence doit donc être bannie de l'univers. Le libre arbitre n'existe ni dans l'homme ni même en Dieu. Le libre arbitre de l'homme rendrait contingentes certaines choses (3), le libre arbitre de Dieu les rendrait toutes contingentes (^). Il y aurait donc dans le monde une possibilité qui échapperait à toute explication, à tout calcul, à toute prévision, à toute science. Il ne serait pas possible de construire la science de l'être, la métaphysique, d'exphquer les choses « par leur essence ou par leurs causes immédiates, ce qui seul peut conduire l'homme à la souveraine perfection de sa nature » (^). La possibilité des contraires dans l'avenir échapperait à l'unité que l'esprit réclame pour être satisfait. L'esprit doit être satisfait, le monde doit être intelligible, il doit l'être absolument, il doit donc être absolument un, il faut donc ramener tous les êtres à un seul être qui les comprenne et les embrasse, toutes les idées à une seule dont les développements successifs reconstitueront ensuite l'apparente diversité. De même que les géomètres avec l'espace et le point en mouvement reconstruisent toutes les lignes, toutes les surfaces, tous les volumes, de même avec la substance seule Spinoza prétend tout refaire et tout expliquer. Le monde est donc un, rien ne vient troubler son unité parfaite, nulle contingence, nulle liberté, nulle indépendance. L'indépendance d'un seul

(*) Let., VII, ibid,, p. 365.

(2) Let., X, ibid., p. 370.

(3) Éthiq., IP part., prop. 48, ibid., p. 96. (i) Ibid., I"-" part., prop. 32, ibid., p. 33.

(^) Réforme de V entendement, ibid., p. 30i, 302.

(^.RITIQUr: T)K l'exi^épjexce. J89

être les détruirait tous en les rendant inexplicables. S[)in()za aime mieux renoncer au libre arbitre de riiommo qu'à l'explication du monde. Ainsi faisaient autrefois les Éléates quand ils démontraient l'absurdité du mouvement parce que le mouvement ne peut satisfaire le besoin d'unité qui domine la raison.

Les adversaires de Spinoza n'ont pas manqué de relever tout ce qu'il y avait en apparence de contraire à l'expérience et à la morale dans une telle doctrine et il a dû transporter lui-même le débat sur ce terrain. « On peut nous objecter, dit-il, que s'il est une cliose que l'expérience semble nous enseigner clairement, c'est que nous pouvons suspendre notre jugement, et ne point adhérer aux choses que nous percevons ; aussi on ne dira jamais qu'une personne se trompe en tant qu'elle perçoit un certain objet, mais en tant seulement qu'elle y donne son assentiment ou l'y refuse. Par exemple, celui qui se représente un cheval ailé ne prétend pas pour cela qu'un cheval ailé existe réellement; en d'autres termes, il ne se trompe que si, au moment qu'il se représente un cheval ailé, il lui attribue la réalité. Il parait donc que rien au monde ne résulte plus clairement de l'expérience que la liberté de notre volonté. Ma réponse, c'est que je nie que nous ayons le libre pouvoir de suspendre notre jugement... Il nous arrive chaque jour quelque chose d'analogue dans les songes, et je ne crois pas que personne se puisse persuader qu'il possède, tandis qu'il rêve, le libre pouvoir de suspendre son jugement sur les objets de ses songes, et de faire qu'il ne rêve point en effet ce qu'il rêve; et toutefois, pendant les songes on suspend quelquefois son jugement, par exemple quand il arrive de rêver qu'on rêve(\). » Ainsi l'expérience ne prouve point que nous soyons libres, puisque nous rêvons souvent que nous sommes libres et que nous ne le sommes pas pour cela.

Dira-t-on maintenant que les hommes ont évidemment le pouvoir de parler ou de se taire à leur gré? Spinoza répond : <( L'expérience est là pour nous enseigner,

vO Éthiq., II« part., prop. 49, Scholie, iblcL, p. 100-103.

malheureusement trop bien, qu'il n'y a rien que l'homme gouverne moins que sa langue, et que la chose dont il est le moins capable, c'est de modérer ses appétits. » Notre prétendue liberté est une illusion, nous agissons spontanément, sans sentir aucune contrainte extérieure, et nous croyons agir librement. « C'est ainsi que l'enfant s'imagine qu'il désire librement le lait qui le nourrit ; s'il s'irrite, il se croit libre de chercher la vengeance; s'il a peur, libre de s'enfuir. C'est encore ainsi que l'homme ivre est persuadé qu'il prononce en pleine liberté d'esprit ces mêmes paroles qu'il regrettera tout à l'heure, quand il sera redevenu lui-même; que l'homme en délire, le bavard, l'enfant et autres personnes de cette espèce sont convaincus qu'ils parlent d'après une libre décision de leur âme, tandis qu'il est certain qu'ils ne peuvent contenir l'élan de leur parole. Ainsi donc, l'expérience et la raison sont d'accord pour établir que les hommes ne se croient libres qu'à cause qu'ils ont conscience de leurs actions et ne l'ont pas des causes qui les déterminent (^). » Notre croyance à la liberté vient donc de l'ignorance où nous sommes des causes qui nous font aç^ir. Nous avons conscience d'un élan de l'âme vers une action, d'une forme particulière de ce désir <( qui forme l'essence même de l'homme conçue comme déterminée » (^), l'action désirée s'accomplit et nous ne sentons aucune cause intermédiaire étrangère à nous; puisque le désir est notre essence, qu'il est nous-mêmes, nous devons nous attribuer la production de l'action, nous croire libres. Une pierre qui tombe, par exemple, est évidemment entraînée dans sa chute par les lois nécessaires de la pesanteur. Cependant « concevez maintenant, je vous prie, écrit Spinoza à un anonyme, que cette pierre, tandis qu'elle continue de se mouvoir, soit capable de penser, et de savoir qu'elle s'efforce, autant qu'elle peut, de continuer de se mouvoir. Il est clair qu'ayant ainsi conscience de son effort, et n'étant nullement indifférente au mouvement, elle se croira parfai-

(1) Éthique, III« part., prop. 2; Scholie, ibicl^, p. 115. — Cf. Ibid., pe part. Appendice, ibid., p. 40; II« part., prop. 35; Scholie, ibid., p, 82, etc.

(2) Ibid., Ill^part., Appendice, ibid., p. IGG.

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