CRITIQUE DES OBJECTIONS MORALES
tement libre et sera convaincue qu'il n'y a pas d'autre cause que sa volonté propre qui la fasse persévérer dans le mouvement. Voilà cette liberté humaine dont les hommes sont si fiers » (').
On fait encore à Spinoza des objections au nom de la morale. Oldenburg (^) et Blyenbergh (^) s'accordent pour lui dire qu'en enlevant à l'homme toute liberté, il lui enlève par là môme toute responsabilité. <( Si dans nos actions, tant morales que physiques, dit Oldenburg, nous sommes en la puissance de Dieu, comme l'argile dans les mains du potier, de quel front, je le demande, pourrait-on accuser un homme quel qu'il soit d'avoir agi de telle manière, quand il lui a été absolument impossible d'agir autrement? » — « Puisque c'est Dieu qui est l'unique cause de tous les événements, ajoute Blyenbergh, il s'ensuit ou qu'il n'y a rien de mal dans le monde, qu'il n'y a aucun mal dans le mouvement ou la volonté de l'âme, ou que ce mal. Dieu lui-même le produit immédiatement. » A ces objections, Spinoza répond en rappelant la doctrine constante de V Éthique, que le mal n'a aucune réalité, qu'il n'est qu'une limite et que par conséquent aucune action n'est mauvaise que si on considère ce qui lui manque ; tout ce qu'elle a de réalité est bon (*). « Je prends pour exemple le dessein ou la volonté déterminée d'Adam de manger du fruit défendu. Ce dessein ou cette volonté déterminée, considérée en elle-même, renferme précisément autant de perfection qu'elle exprime de réalité (^). » D'ailleurs, la notion que nous avons du mal est toute relative ; nous louons chez d'autres ce que nous blâmons chez nous, nous méprisons la jalousie dans l'homme et nous l'admirons chez les colombes ; les guerres entre les hommes nous semblent cruelles et les combats que se livrent les abeilles nous paraissent une preuve de leur perfection. On peut donc dire en toute vérité que le mal
0) Let., XXIX, ibid., p. 437.
(2) Let., XI, ibid., p. 374.
(3) Let., XVI, ibid., p. 392.
{^) Éthique, P^ part., Appendice, t. IV, p. 45; IP part., prop. 35, ibid., p. 82.
(3) Let., XVII, ibid., p. 396.
n'est pas et « les impies expriment à leur manière la volonté de Dieu, mais ils ne doivent pas pour cela entrer en comparaison avec les gens de bien » ('). Les êtres ont, en effet, différents degrés d'être, différents degrés de perfection; les uns valent plus, les autres valent moins; il y a donc entre eux des ditférences réelles, et l'on a raison d'estimer l'homme de bien et de mépriser le méchant. Celui-ci ne peut cependant se plaindre ni accuser Dieu. (( De môme qu'il serait absurde que le cercle se plaignît de ce Dieu lui a refusé les propriétés de la sphère, ou que l'enfant qui souffre de la pierre se plaignît de ce qu'il ne lui a pas donné un corps bien constitué, de même un homme dont l'àme est impuissante ne peut être reçu à se plaindre, soit de n'avoir pas eu en partage et la force et la vraie connaissance, et l'amour de Dieu, soit d'être né avec une constitution tellement faible qu'il est incapable de contenir et de modérer ses passions {^). »
Ainsi, chacun est ce qu'il peut être, ce que sa nature veut qu'il soit, et cette nature même est une conséquence nécessaire de l'ordre universel. S'ensuit-il que les récompenses et les châtiments n'aient plus aucune efficacité pour encourager l'homme à la vertu ou pour le retenir dans la voie du mal? Point du tout. «Que nos actions soient libres ou nécessitées, n'est-ce pas toujours la crainte et l'espérance qui nous conduisent? Le bien qui résulte pour nous de l'exercice de la vertu et de l'amour de Dieu, soit que Dieu nous le donne à titre de juge, soit qu'il découle nécessairement de la nature même de Dieu, en est-il, je le demande, dans l'un ou l'autre cas, plus ou moins désirable? Et de même les maux qui résultent des actions mauvaises sont-ils moins redoutables parce qu'ils en résultent nécessairement?. . . C'est donc faussement qu'on affirme que dans ma doctrine je ne laisse aucune place aux préceptes et aux commandements moraux; oii encore qu'il n'y a (dans ma doctrine) aucun espoir de récompenses y aucune crainte de punition (^). »
Il est vrai que le sens de ces mots change entièrement.
(1) Le/., XVII, ihid., p. 39:).
(2)LeA., XII, ifjiVf., p. 376.
(3) Lel., XXm, ibuL, p. 4-2'k