‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 80 sur 193 · J.-.T. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

J.-.T. ROUSSEAU

matériel n'est actif par lui-même, et moi je le suis. On a l)eau me disputer cela, je le sens, et ce sentiment qui me parle est plus fort que la raison qui le combat. J'ai un corps sur lequel les autres agissent et qui agit sur eux ; cette action réciproque n'est pas douteuse, mais ma volonté est indépendante de mes sens; je consens ou je résiste, je succombe ou je suis vainqueur, et je sens parfaitement en moi-même quand je fais ce que j'ai voulu faire, ou quand je n'ai fait que céder à mes passions. J'ai toujours la puissance de vouloir, non la force d'exécuter. Quand on me demande quelle est la cause qui détermine ma volonté, je demande à mon tour quelle est la cause qui détermine mon jugement : car il est clair que ces deux causes n'en font qu'une; et si l'on comprend bien que l'homme est actif dans ses jugements, que son entendement n'est que le pouvoir de comparer et de juger, on verra que sa liberté n'est qu'un pouvoir semblable, ou dérivé de celui-là; il choisit le bon comme il a jugé le vrai : s'il juge faux, il choisit mal. Quelle est donc la cause qui détermine sa volonté? C'est son jugement. Et quelle est la cause qui détermine son jugement? C'est sa faculté intelligente, c'est sa puissance de juger; la cause déterminante est en lui-même. Passé cela, je n'entends plus rien.

» Sans doute, je ne suis pas libre de ne pas vouloir mon propre bien, je ne suis pas libre de vouloir mon mal; mais ma liberté consiste en cela même, que je ne puis vouloir que ce qui m'est convenable ou que j'estime tel, sans que rien d'étranger à moi me détermine. S'ensuit-il que je ne sois pas mon maître parce que je ne suis pas le maître d'être un autre que moi (^)? »

Rousseau aftirme le libre arbitre; en soumettant la volonté au jugement, il ne veut point la soumettre au déterminisme intellectuel, il croirait plutôt que le jugement est libre, comme le prétend une école contemporaine. Pour lui, ce n'est pas le mot de liberté qui ne siii:nifie rien, « c'est celui de nécessité » (-). La liberté est

(•) Ibiil.

(2) Ibid.

le fond de tout, elle explique l'existence du monde, elle est la propriété essentielle de l'homme moral.

Nul n'a donc le droit de contraindre ou de limiter cette liberté sans qu'elle ait accepté cette contrainte ou cette limite. Nul n'a donc le droit de lui imposer des lois si elle-même ne les a pas acceptées. Toute association d'hommes, toute société politique dont la base n'a pas été un contrat librement consenti, s'est formée en dehors de l'intervention de la liberté, elle est nulle de plein droit. Le pouvoir a donc sa source dans la liberté de ceux qui l'acceptent, le peuple est souverain et sa souveraineté est inaliénable comme sa liberté même. Tels sont les principes politiques de Rousseau que la Révolution française s'efforça de mettre en pratique.

Telles sont aussi les idées fondamentales de Kant. On ne sait pas assez de combien de suggestions fécondes Kant est redevable à notre Rousseau. Sans entrer dans le détail de ce qui n'est pas de notre sujet, il est bien évident ici que la liberté, telle que la comprend Rousseau, inaliénable, inamissible, fondatrice de la loi, est la même que Kant appellera plus tard autonome et sur laquelle il fondera sa morale. Rousseau est le promoteur éloquent de la Révolution française, Kant en est en réalité le théoricien le plus profond et le plus hardi.

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