‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 79 sur 193 · VOLTAIRE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE

réside dans le choix entre deux actions; la délibération prépare le choix et le rend libre en mettant la statue à même de ne pas suivre l'impression immédiate des objets. Mais, comme devait nous le faire prévoir la nature toute passive de la statue, cette délibération se passe en elle sans qu'elle y prenne part; elle n'a aucune force propre qui fixe son choix, et ce choix dépend en dernière analyse des impressions des objets. « La liberté consiste donc dans des déterminations, qui, en supposant que nous dépendons toujours par quelque endroit de l'action des objets, sont une suite de délibérations que nous avons faites, ou que nous avons eu le pouvoir de faire (*). »

Il y eut cependant chez nous, au xviiP siècle, des partisans du libre arbitre, d'abord beaucoup de théologiens, puis des auteurs classiques qui maintenaient dans les universités et certains collèges les traditions aiîaiblies de la scolastique; on peut y joindre un certain nombre de cartésiens, par exemple, l'abbé de Lignac, qui, dans son Témoignage du sens intime, livre intéressant et trop oublié, insiste sur ce que nous nous sentons libres et trouve dans ce fait la preuve que nous le sommes. Il réhabilite ainsi la preuve du sentiment vif interne si vivement critiquée par Spinoza et Leibnitz. Mais le hbre arbitre n'a pas eu que ces défenseurs. Les deux esprits qui ont eu le plus d'intluence sur le xviii^ siècle ont tenu à honneur de soutenir la cause de la liberté de l'homme. Voltaire l'a défendue contre les attaques de Frédéric II, alors prince royal; J.-J. Rousseau a fait reposer sur l'existence de cette liberté tout le système de sa politique.

Voltaire prouve l'existence du libre arbitre par le témoignage de la conscience; c'est là sa principale, son unique preuve, et il s'attache à dissiper les difficultés que son royal correspondant tire de l'influence des motifs sur la volonté et de la prescience de Dieu. Les répliques de Voltaire ne sont pas d'ailleurs plus originales que les attaques de Frédéric. Voltaire triomphe surtout des fatalistes en montrant avec sa verve railleuse

(0 Ibid., 18. — Ibid., p. 432.

qu'à tout moment ils démentent eux-mêmes leur opinion par leur conduite. Il résume les arguments moraux dans cette apostrophe pressante : « Daignez, au nom de l'humanité, penser que nous avons quelque liberté; car si vous croyez que nous sommes de pures machines, que deviendra l'amitié dont vous faites vos délices? De quel prix seront les grandes actions que vous ferez? Quelle reconnaissance vous devra-t-on des soins que Votre Altesse Royale prendra de rendre les hommes plus heureux et meilleurs? Gomment, enfin, regarderez-vous l'attachement qu'on a pour vous, les services qu'on vous rendra, le sang qu'on versera pour vous? Quoi! le plus généreux, le plus tendre, le plus sage des hommes verrait tout ce qu'on fait pour lui plaire du même œil dont on voit des roues de moulin tourner sur le courant de l'eau, et se briser à force de servir (*)! »

Les idées de Rousseau présentent plus d'originalité et les conséquences sociales et juridiques qu'il tire le premier de l'existence du libre arbitre, étaient bien loin de la pensée de Voltaire. Ce n'est pas seulement le mouvement de l'homme, c'est tous les mouvements de la nature que Rousseau ne peut expliquer sans avoir recours à une libre volonté : « Plus j'observe, dit -il, l'action et la réaction des forces de la nature, agissant les unes sur les autres, plus je trouve que, d'eftets en effets, il faut toujours remonter à quelque volonté pour première cause; car supposer un progrès de causes à l'infmi, c'est n'en point supposer du tout. En un mot, tout mouvement qui n'est pas produit par un autre ne peut venir que d'un acte spontané, volontaire ; les corps inanimés n'agissent que par le mouvement, et il n'y a point de véritables actions sans volonté. Voilà mon premier principe. Je crois donc qu'une volonté meut l'univers et anime la nature. Voilà mon premier dogme et mon premier article de foi (^). » Il ajoute : « Nul être

(1) Corresp. avec Frédéric, lett. 39. — Malgré lautorité de Beisot (Phïlosophie de Voltaire), il paraît certain que Voltaire s'est converti sur le tard à la doctrine de la nécessité. — Voy. en particulier le Philosophe ignorant, c. XIII, et quelques autres opuscules.

(2) Emile, 1. IV : Prol'ession de foi du vicaire savoyard.

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