INCERTITUDE DE LA RAISON PURE
qui nous sont inspirés par la raison aux mobiles que fait naître en nous la sensibilité, nous avons donc le pouvoir de surmonter les impulsions sensibles; l'expérience suffit donc à nous assurer de l'existence de ce libre arbitre. Mais celui-ci n'est pas le vrai; il échappe sans doute au déterminisme des impulsions sensibles, mais pour céder à son tour au déterminisme des motifs de la raison. Le vrai libre arbitre au contraire est absolu, indépendant, ne relève que de lui-même, est à lui seul son maître et sa loi. Mais un libre arbitre de cette nature existe-t-il en réalité? La raison pure nous a montré, non pas même qu'il était possible en eiTet, mais simplement que nous pouvions le concevoir, nous devons maintenant nous demander s'il est réellement possible et existant, ou, pour parler le langage de Kant, s'il a une existence objective.
La Critique de la Raison pure est muette sur ce point. Elle nous fait découvrir des noumènes et nous démontre la possibilité de leur conception. Mais elle ne va pas plus loin. Nous ne savons d'eux ni s'ils sont, ni ce qu'ils sont. La métaphysique a prétendu démontrer leur existence et déterminer leurs attributs, elle s'est acharnée à une tâche impossible. « La colombe légère, lorsqu'elle fend d'un vol rapide et libre l'air dont elle sent la résistance, pourrait croire qu'elle volerait mieux encore dans le vide (^). » Semblable à cette colombe, la métaphysique a voulu s'élancer au-dessus de l'atmosphère de l'expérience, indispensable à la science humaine, et elle s'est perdue dans le vide. La Critique démontre que nous n'atteignons que nos pensées et point du tout les objets de ces pensées. Nier l'existence des noumènes, c'est faire œuvre de dogmatisme; affirmer cette existence, c'est encore faire œuvre de dogmatisme. La raison pure ne nous permet ni l'un ni l'autre. Elle n'a pas un intérêt assez grand pour décider notre affirmation ou notre négation. Seule la raison pratique, comme le fait déjà pressentir Kant dans la dernière partie de la Critique de la Raison pure, peut nous présenter un intérêt assez
(1) Ibid., Introduction n» 10, ibid., 1. 1, p. 39.