LE NOUMÈNE
suppose la croyance à la liberté, cette croyance est en particulier « la pierre angulaire de la religion et de la morale » (i). Cette croyance a de plus pour elle un intérêt spéculatif, puisqu'elle seule termine la série des questions que l'on peut poser sur la production d'un événement. Le sens commun enfin croit i)lutôt à la liberté qu'à la liaison nécessaire des choses selon la loi de causalité. « Mais cette liaison nécessaire a pour elle un grand avantage spéculatif, elle seule permet la science ; en dehors d'elle on ne peut véritablement plus fonder aucune science de la nature (^). »
Il semble donc que la raison humaine se contredise elle-même en nous forçant de croire à la fois et à la liberté et à la causalité nécessaire. Il n'en est rien cependant. Ce qui lève la contradiction, c'est la distinction que nous avons déjà faite entre les phénomènes et les noumènes. Dans le monde de l'expérience et des sens, tous les phénomènes sont liés les uns aux autres par une causalité invincible ; dans le monde idéal des noumènes, la liberté peut exister. L'antinomie est donc levée parce qu'elle est réduite à une apparence de combat P). Ainsi est possible la Uberté, ou « faculté de commencer par soi-même un état » (^). Cette hberté dans l'homme est un libre arbitre, a arhitrium liberum, parce que la sensibilité ne rend pas une action nécessaire, mais qu'il y a dans l'homme une faculté de se déterminer par soimême, indépendamment de la coaction par des motifs sensibles » (^).
Maintenant, à quelle condition cette liberté, ce libre arbitre pourrait-il exister? A la condition de demeurer purement intelligible, de ne jamais devenir phénomène, de ne jamais troubler dans le monde empirique la loi de causalité. Pour que l'homme soit libre, il faut qu'on puisse le considérer comme la cause déterminante de ses actes. Or, il suffit pour cela qu'il ait librement posé
(^)IbUL, 110 558, ibid., p. 110.
Q)Ibid., n" 557-564, \bid., p. 109-1J4.
(3) Ibid., n» 606, ibid., p. Wl.
(*) Ibid', n« 640', ibid., p. 164.
O Ibid., 11° 641, ibid., p. 165.
lui-même la formule selon laquelle ses actes se dérouleront dans le temps. Ces actes sont des phénomènes soumis comme tels à la loi du temps et par conséquent à la loi de causalité, il faut donc qu'ils se déterminent les uns les autres; mais, en dehors du temps, la liberté intelligible a pu poser librement la loi même selon laquelle les phénomènes se succèdent, ce que Kant appelle son caractère. Ainsi l'homme serait double, il y aurait un homo noximenon et un homo phœnomenon ; Vhomo noumeyion poserait librement son caractère intelligible ; ce caractère intelligible, formule intemporelle des phénomènes qui doivent se dérouler dans le temps, donnerait naissance à un caractère sensible, à Vhomo phœnomenon^ dans lequel tous les phénomènes se dérouleraient selon des lois fixes mais qui auraient été librement posées par Vhomo noumenon. En dehors du temps, l'homme aurait librement posé la totalité de ses actes futurs, les conséquences de cette libre position se dérouleraient maintenant dans le temps avec les apparences de la nécessité. Étant donné le caractère d'un homme on pourrait prévoir certainement toutes ses actions, mais ces actions n'en seraient pas moins libres puisqu'elles auraient été librement posées. Pour que la monade leibnitzienne soit hbre, il suffit qu'elle ait librement posé elle-même la loi selon laquelle ses appétitions et ses perceptions se succéderont infailliblement dans le temps (*).
Ainsi la liberté peut être conçue, mais à la condition seulement qu'elle soit intelligible, qu'elle appartienne au monde intemporel des noumènes ; « la nature de la causalité par liberté n'impUque pas alors une contradiction » (J). Cette liberté est très différente du libre arbitre pratique. Celui-ci est (c l'arbitre qui peut être déterminé indépendamment de mobiles sensibles, par conséquent par des causes motrices qui ne peuvent être représentées que par la raison» (^). Or, nous savons par l'expérience que nous préférons souvent les motifs
(*) Ibid., n» 645 et suiv., ihid,, p. 169 et suiv.
(2) Ihid., n" 666, ihid., p. 186.
(3) Ibid., 110 947, ihid., p. 389.