STUART MILL
(( est-il forcé de les suivre? J'avoue que je n'en sais rien, que le phénomène soit moral ou physique; et en conséquence, je condamne l'emploi du mot nécessité dans ce cas: tout ce que je sais, c'est que les choses se passent toujours ainsi ('). » Ailleurs, il ajoute : « Bien comprise, la doctrine de la nécessité philosophique se réduit à ceci : qu'étant donnés les motifs présents à l'esprit, étant donnés pareillement le caractère et la disposition actuelle d'un individu, on peut en inférer infailliblement la manière dont il agira; et que si nous connaissions à fond la personne et en même temps toutes les influences auxquelles elle est soumise, nous pourrions prévoir sa corîduite avec autant de certitude qu'un événement physique (^). » Stuart Mill se contente donc d'affirmer que « les volitions humaines suivent, en fait, des antécédents moi'aux déterminés, avec la même uniformité, et (quand nous avons une connaissance suffisante des circonstances) avec la même certitude que les effets physiques suivent leurs causes physiques (^). » Il vérifie ses affirmations par « l'observation que chaque personne fait de ses propres volitions,... parle pouvoir que possède tout individu de prévoir des actions avec un degré de précision proportionné à son expérience préalable et à la connaissance qu'il a de l'auteur de ces actions... » Il les vérifie, en outre, par « les résultats statistiques relevés sur des groupes d'hommes assez nombreux pour éliminer les influences qui n'opèrent que sur un petit nombre, et qui sur une large échelle se neutralisent mutuellement, et laissent en somme le résultat total à peu près ce qu'il eût été si les vohtions de toute la masse avaient été atïéctées par les seules causes communes à tous les individus. Dans les cas de cette espèce, les résultats se présentent aussi uniformément, et on peut les prédire aussi exactement que dans les (juestions de physique, où l'elïet dépend de causes multiples (*). »
(1) Ibid., p. 549.
(^) Système de logique, l. VI, c. 2, tiad. Peis^^c, 2 vol. in-8; G.-Baillière, 1880, t. II, p. 419. (^) Exam. de la philos, de Hamilton, ibid., p. 5i>^. (*) Ibid.
Oppose-t-on à Mill le témoignage de la conscience? Il le récuse. « La conscience me dit ce que je fais ou ce que je sens. Mais ce que je suis capable de faire ne tombe pas sous la conscience. La conscience n'est pas prophétique : nous avons conscience de ce qui est, non de ce qui sera ou de ce qui peut être (i). » La conscience de l'effort n'est que la conscience d'un conflit entre les motifs qui nous sollicitent « et nous savons tous qu'un conflit entre des sentiments énergiques épuise d'une manière extraordinaire les forces nerveuses » (2).
D'ailleurs, le libre arbitre est absurde, inintelligible, on le donne comme cause possible et unique de différentes actions humaines. Or, « la loi reconnue de la causation est qu'une cause qui est la même sous tous les rapports est toujours suivie des mêmes effets. Mais dans la théorie du libre arbitre, le je est le même, toutes les autres conditions sont les mêmes, et pourtant l'effet peut non seulement être autre, mais encore contraire » {^). Le partisan du libre arbitre est donc forcé, ou bien de contredire la loi même de la causation en même temps qu'il prétend donner une cause à nos volitions, ou bien de renoncer à la loi universelle de causalité. Dans les deux cas, il se met en opposition avec les lois de l'intelligence humaine.
Pas plus que Hume, Mill n'aime à porter le débat sur le terrain des conséquences morales ; comme son prédécesseur, il accuserait volontiers ses adversaires d'avoir de perfides intentions (^), cependant il essaie de leur résister sur le terrain même qu'ils ont choisi. Stuart Mill ne dit pas, comme Hume, que la responsabilité morale ne peut s'expliquer que dans l'hypothèse déterministe, il reconnaît au contraire que la responsabiUté change de sens selon qu'on se place au point de vue du libre
(1) Ibid., p. 55L
(2) Ibid., p. 555. (^)Ibid., p. 542, notel.
(♦) « On viole toutes les règles dune saine philosophie; on fait plus, on compromet gravement la moralité de la science, quand on se permet de circonvenir l'intelligence de l'auditeur et de lui faire accepter un dogme métaphysique, en lui faisant espérer ou craindre que de ce dogme seul dépend la démonstration dune conclusion préconçue. » — IbkL, p. 538.