STUART MILL
arbitre ou au point de vue de la nécessité. 11 commence par distinguer entre la croyance à notre imputabilité future et la croyance que nous sommes imputables à juste titre. Nous avons appris par l'expérience ou par l'enseignement que de chacune de nos actions découlait une conséquence bonne ou mauvaise, cela a suffi pour nous faire attendre la conséquence de notre action, dès que cette action a été posée. Les partisans du déterminisme peuvent très bien admettre cette croyance, elle s'explique même mieux dans leur hypothèse que dans celle du libre arbitre. — Mais ce que les déterministes ne peuvent admettre, c'est la croyance « que nous sommes imputables à juste titre, que la faute mérite châtiment » (^). Stuart Mill conteste donc que cette sorte d'imputabilité soit la conséquence de l'autre. « On ne voit pas d'ordinaire que les despotes de l'Orient, à qui personne ne peut demander compte de leurs actions, aient un sentiment bien vif de leur responsabilité... Dans les sociétés au sein desquelles les distinctions de castes sont réellement tranchées,... on voit tous les jours des personnes montrer le sentiment le j^us vif de leur responsabilité vis-à-vis de leurs égaux qui peuvent leur redemander compte, et ne pas en laisser voir la plus petite trace à l'égard de leurs inférieurs qui ne le peuvent pas {^). » Ainsi où manque l'attente d'un châtiment futur manque aussi la croyance à la responsabilité morale; celle-ci n'est donc pas fondée sur des idées transcendantes de justice ou de liberté, elle vient simplement de l'expérience ou d'une association habituelle, fruit de l'enseignement ou des mœurs. Gela ne veut pas dire cependant qu'il n'y ait plus aucune différence entre l'homme bon et l'homme méchant, le premier sera toujours aimable et utile à ses semblables, le second leur sera toujours nuisible; punir le premier sera juste parce que cette punition attendue, prévue, pourra influer sur ses actions futures ou sur les volitions de ceux qui seraient tentés de l'imiter; récompenser le second sera
(«) Ibid., p. 558.
(«) Ibid., [). 559.
également juste parce que cette récompense attendue, prévue, pourra le déterminer à agir de nouveau de la même façon ou engager d'autres hommes à imiter son action. « Avec ou sans libre arbitre, conclut Stuart Mill, d'accord en cela avec Spinoza dont il rappelle une comparaison célèbre, la punition est juste dans la mesure où elle est nécessaire pour atteindre le but social, de même qu'il est juste de mettre une bête féroce à mort (sans lui infliger des souffrances inutiles) pour se protéger contre elle (1). »
Cette doctrine « de la causation des actions humaines », comme la nomme Stuart Mill, ne doit cependant pas se confondre avec le fatalisme oriental. Nous ne sommes point, comme Œdipe, soumis à une puissance supérieure qui nous mène comme il lui plaît, nous n'avons pas non plus reçu de la nature un caractère tout formé, auquel nous ne pouvons rien changer, comme le croyait Leibnitz, « nous pouvons, au contraire, en employant les moyens convenables, améliorer notre caractère,... nous sommes donc moralement obligés de travailler à son perfectionnement » (^). Comment pourrons-nous y arriver? En le voulant bien. « Notre caractère est formé par les circonstances de notre existence (y compris notre organisation particulière), mais notre désir de le façonner dans tel ou tel sens est aussi une de ces circonstances, et non la moins influente (3). » Nous pouvons donc réformer notre caractère, si nous le voulons. Et, « si nous y regardons de près, nous reconnaîtrons que ce sentiment de la faculté que nous avons de modifier, si nous le voulons^ notre propre caractère, est celui même de la liberté morale dont nous avons conscience » (^). Il semble qu'ici Stuart Mill se contredise lui-même (^). Le désir de changer notre caractère est sans doute une circonstance de notre existence, mais ce désir lui-même ne vient pas de nous,
(1) Ibid., p. 56i. — Voy. aussi Bray, Philosophtj ofnecessity, c. 1.
(3) Système de logique, loc. cit., p. 423. (*) Ihid., p. 425.
(S) L'importance de la restriction, si nous le voulons, pour la critique de Mill, a été signalée par M. Caro dans son bel et profond ouvrage intitnlô : Problèmes de morale sociale, c. VIII, 3, p. 249.