‹ Essai sur le médiateur plastique de CudworthChapitre 2 sur 4 · SUR LE · texte numérisé non relu

SUR LE

DE CUDWORTH.

^ Dans ses excellentes Leçons de philosophie, M. de

Laromiguière passe en revue les diiïérentes hypothèses proposées par les philosophes pour expliquer Tunion de l'âme et du corps. Il en compte quatre principales : V Influx physique d'Euler ; le Média-ieur plastique de Gudworth ; les Causes occasion'' neUes de Malebranche, et V Harmonie préétablie de Leibnitz; et depuis, cette classification s'est perpétuée dans la plupart des traités ou des précis de philosophie. Notre intention dans ce travail est de nous arrêter à Tune de ces hypothèses, celle du Média-teur^ assez mal comprise généralement. Mais avant de l'expliquer d'après Gudworth lui-môme, voyons

s LE MÉDIATEUR

d'abord comment M. Laromiguière Tèxpose et la

juge.

(( Pour rendre raison de ce commerce entre l'esy> prit et la matière, quelques philosophes modernes, » et particulièrement Cudworth et Leclerc, ont admis, » d'après les anciens, un agent intermédiaire, ou » un médiateur entre l^âme et le corps. Interposé >) entre deux substances de nature contraire, ce mé- » diateur participe de Tune et de l'autre . il est en )) partie matériel, et en partie spirituel. Comme il est » matériel, le corps peut agir sur lui; et comme il » est spirituel, il peut agir sur l'âme. C'est le moyen » terme entre les deux extrêmes d'upe proportion » continue. C'est un pont jeté sur les deux bords de » l'abîme qui sépare la matière de Tesprit.

f> Un pareil médiateur n'est bon a rien. Pour vou-« » loir réunir en une seule nature deux natures op-* » posées, il s'anéantit lui-même. Entre une substance r> étendue et une substance inétendue, il n'y a pas 7) de milieu. Si le médiateur n'est ni esprit ni corps, » c'est une chimère : s'il est, tout à la fois, esprit et » corps, c'est une contradiction ; ou si , pour sauver » la contradiction, vous voulez qu'il sdt, comme « nous, la réunion de l'esprit et de la matière, il a ii> lui-*méme besoin d'un médiateur. i»

Il est impossible d'exposer une opinion avec plu» de clarté, et de la juger avec plus de finesse. Mais

en lisant cette page, un doute nous vient à Tesprit.

Les objections que soulève Thypothèse sont $i évidentes , elles sautent tellement aux yeux , qu^on est surpris qu^ane opinion aussi déraisonnable et aussi peu judicieuse se soit rencontrée dans un esprit de quelque valeur. Car, quoique Cicéron ait dit qu'il n'y jà rien de si absurde qui n'ait été soutequ par quelques philosophes, cependant on voit toujours que les plus grandes absurdités ont quelque apparence de raison. En outre, en supposant même que Cudworlh ait pu soutenir ou avancer une pareille erreur, il y a lieu de s^ étonner qu'on ait pu placer une hypothèse aussi puérile à côté des grandes hypothèses, chimériques sans doute, mai^ profondes et originales, de Leibnitz et de Malebranche. '*h

Il y a plus, Leibnitz lui*méme, dans plusieurs passages de ses écrits, parle des divers systèmes de son temps sur F union de Tâme et du corps, et il n'en cite que trois, sans jamais parler de ce prétendu médiateur plastique.

« Leur accord ou sympathie (de Tâme et du corps) arrivera, dit-il, par une de ces trois façons. La voie de V influence est celle de la philosophie vulgaire; mais comme on ne saurait concevoir des particules matérielles, ni des espèces ou qualités immatérielles qui puissent passer de Tune de ces substances dans Tautre, on est obligé d'abandonner ce

senliment . La voie de V assistance est celle des causes occasionnelles; mais je liens que c'est faire venir Deum ex machina dans une chose naturelle et ordinaire. Ainsi, // ne reste que mon hypothèse^ c'està-dire que la* voie de V harmonie préétablie, v

Par conséquent, selon Leibnitz, il n'y a que trois systèmes pour expliquer l'union de Tâme et du corps, et après Thypothèse de Virifluence et de 1'^^sistance^ il n'en reste plus qu'une, la sienne, Vhar^ morde préétablie. Non-seulement Leibnitz ne mentionne pas r hypothèse du médiateur plastique , mais il ne parait pas même croire qu'il y ait une quatrième hypothèse possible. Or si cette hypothèse eût existé, comment comprendre que Leibnitz qui était si eu*rieux de* toutes choses, qui lisait tout, qui relevait jusqu'aux plus petites opinions, eût ignoré une opinion aussi importante d'un personnage célèbre de son temps sur une question qui lui tenait si fort au cœur, et qu'il avait profondément méditée? Ajoutez à cela que Leibnitz connaissait' parfaitement 1e livre de Cudworth, qu'il en faisait grand cas, qu'il connaissait en particulier son opinion sur les natures plastiques, qu'il était très au courant de la polémique soulevée à ce sujet entre Bayle et Leclerc. Puisqu il connaissait cette théorie, et que même il l'approuvait dans une certaine mesure, comment croire que ce fAt riiypolhèse dont on parle, et sur-

tout comment croire qu'il eût négligé de la mentionner en parlant des hypothèses sur le commerce de l'âme et du corps ?

Au xvui* siècle, Euler, dans ses lettres à une princesse d'Allemagne, expose à son tour, à un autre point de vue que Leibnitz, les divers systèmes des philosophes pour expliquer l'union de l'âme et du corps. Il n'en compte également que trois, et les mêmes que Leibnitz, V Jnfluencephysique^ les Causes occasionnelles j V Harmonie préétablie. Pas un mot du Médiateur plastique de Gudworth. Euler, à la vérité, n'estpasungrandéruditen philosophie ; mais il connaissait les questions, il s'y intéressait, il avait en particulier une opinion sur cette question, puis-^ qu'il défendait contre Leibnitz la doctrine de VJn^ fluence. Il faut avouer qu'une hypothèse qui ne serait pas arrivée jusqu'à lui n'avait pas grande importance.

Cherchez maintenant dans rEncyclopédie de d'Alembert et de Diderot, au mot de Natures plastiques^ vous y trouverez une exposition exacte et fidèle de la théorie de Gudworth, mais rien qui res-^ semble à la prétendue hypothèse du Médiateur, Enfin une dernière épreuve est de recourir à Gudworth lui-même, et au fameux Système intellectuel de ce savant auteur. On découvrira que l'expression célèbre de médiateur ne s'v trouve moine pas. Cuil*

6 LE &IED1âT£UR

worth en effet intercale une longue et curieuse dissertation sous ce titre z de la f7e plastique de la nature (of life plastik of natur) ; ce que le savant Mosheim traduit ainsi : De natura génitrice^ expression qui ne répond en aucune façon au sens attribué par M. de Laromiguière au Médiateur plastique.

Enfin, M. Laromiguière cite cette doctrine comme étant commune à Gudworth et à Jean Leclerc qui a été en effet un des partisans les plus décidés de la doctrine de Gudworth , et qui Ta défendue contre Bayl^. Or, voici comment Leclerc lui-même s'ex* prime sur Tunion de l'âme et du corps. On verra si son opinion a le moindre rapport avec celle que Ton désigne sous le nom de médiateur plastique :

Xi Comment est-il possible que des êtres qui n^ont rien de commun, soient naturellement unis ensemble ? Gomment une simple pensée peuL^lle produire du mouvement dans la matière de nos corps, et comment une matière émue , de quelque manière que Ton conçoive ce mouvement, peu^elle faire nattre des pensées dans notre esprit ? J'awue que je ne le comprends pas^ et que cela est une des raisons qui me persuadent que les sujets^ dans lesquels les propriétés des corps et des esprits existent, nous sont tout à fait inconnus, puisque les idées que nous nous formons de ces deux sortes d'êtres par leurs

propriétés, ne suffisent niiUeoient pour expliquer les phénomènes de leur union.

» II y a des liaisons secrètes entre les sujets cachés des propriétés des esprits et des corps, que nous ne pénétrerons jamais en cette vie; et peut-être que des substances qui nous s(mt tout à fait inconnues, intciviehnenl dans cette union sans que nous le sachions» r>

Leclerc, à ia vérité, laisse bien entrevoir la possî^ biljté que des substances intermédîaîrés seiTeot à ToDion de Tâmeet du corps; mais il ne dit pas que ces substances existent ; il ne dit rien de leur nature; et surtout il n'affirme pas qu'elles soient mi-partie matéridles, mi^partîe spirituelles. En un mot, il est sur les questions de ce genre d'une circonspection toute i^iilosoj^ique.

De toutes ces considérations il résulte que le médiateur plastique^, non-seuiemeot est une chimère, mais encore que c'est une chimère qui n'a jamais été rêvée par aucun philosophe. C'est là une absurdité de moins qu'il faut retrancher du compte de la philosophie* Mais enfin, si cette doctrine n'est pas celle que Ton suppose, quelle est-elle ? C'est ce que nous allons examiner.

Quelques mots d'abord sur Cudvvorlh, sa personne et ses écrits.

LE MÉDIATKLR

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