‹ Essai sur le médiateur plastique de CudworthChapitre 3 sur 4 · VIE ET TRAVAUX DE CUDWORTH · texte numérisé non relu

VIE ET TRAVAUX DE CUDWORTH

Ralph Cudwbrth est né à AUer^ dans le comté de Sommerset, en 1617. Son père était un homme savant et éclairé, d'abord membre da collège de

Saint-Emmanuel à Cambridge, puis ministre du saint ïlvangile à Aller, où naquit Cudworth. Celui-ci perdit son père de bonne heure; mais sa mère s'étant remariée avec le docteur Stoughton , l'un des orateurs sacrés les plus habiles du temps, et éga^ lement membre du collège de Saint-Emmanuel, le jeune Cudworth fut élevé dans la science, et préparé de bonne heure aux honneurs universitaires. Il eut d'ailleurs une enfance très -précoce et très -brillante : car à Tâge de treize ans, en 1630, il obtint le premier degré de l'initiation compliquée par laquelle on entrait alors dans les écoles, et fut atta^ ché lui-même au collège de Saint-Emmanuel ; en 1639, il obtint avec le plus grand éclat le titre de maître es arts, ce qui était alors le plus haut degré de la science laïque, et il fut nommé définitivement associé du collège de Saint-Emmanuel, et membre par conséquent de la grande et illustre université de Cambridge : il s'y fit une très-grande réputation,

forrûa de nombreux élèves, et paroii lesquels le célèbre Guillaume Temple, aussi habile diplomate que savant écrivain. Je passe sous silence les différents honneurs que Gudworth obtint dans T Académie de Cambridge , et les fonctions qu'il y exerça* Il mourut en 1688, laissant la réputation d'an des hommes les plus savants et les plus profonds de son temps.

L'Université de Cambridge était alors composée de quelques hommes éminents, qui méritent un souvenir dans Thistoire de la philosophie. Tandis qu^O^lford conservait soigneusement la tradition péripatéticienne, et que Samuel Parker, ^on plus célèbre écrivain, s'élevait contre la philosophie de Platon; Cambridge, au contraire, formait une sorte d'académie platonique, comme il s'en est rencontré à diverses époques, par exemple à Florence au xvi* siècle, sous la direction de Marcile Ficin*, et la protection de Laurent de Médicis ; à Amsterdam au xyu!"" siècle, avec Van Heusde et les Hemsterhuys. Il y eut donc à Cambridge, au xvn" siècle, une colonie platonicienne. Elle combattait Hobbes et l'athéisme; elle connut la philosophie- de Descaries, et s'y intéressa, plutôt à la vérité en adversaire qu'en amie- Platon, Cicéronet Plotin, tels étaient, suivant Gilbert Burnet qui y fut élevé et nous a transmis ces détails, les auteurs consacrés par l'admiration des philo-

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sopbes de Cambridge. On n'y distinguait pas ie pia-* tornsme véritable et primitif da néo^piatonisme d'Alexandrie : en cela, on était fidMe à la tradition de saint Âagustin. Les principaux membres de cette petite société I diversement célèbres, furent Henri Morus, le mystique, Tun des contradicteurs de Descartes, Théophile Gale, Thomas Bumet, Whitcok, ami de Gudworlh, Tillotson, le fameux prédicateur, et enfin Cudworth lui-même le plus célèbre de tous. Un autre trait curieux de cette même société de Cambridge ) c'est l'esprit tolérant ^ libéral en matière religieuse. On les accusait, nous dit Gilbert Bumet, de pencher vers les doctrines des Uiiitu^ dinaires, secte dont le nom indique assez le carac* tère, et dont le chef était Tillnstre théologien Chillingworth. « Leur principale ambition était de mieux » connaître la nature qu^on n'avait fait avant eux. » Ils résistaient d'une part à la superstition et de » Tautre à l'enthousiasme (c'est-*à-dire au papisme » et au puritanisme). Ils aimaient la forme de gou* D vemement ecclésiastique et de culte prescrite par » la loi, et ils s'y soumettaient volontiers; mais ils >» ne considéraient pas comme iltipie de suivre » d'autre méthode. Ils souhaitaient qu'entre les M partis si divi^ par ces graves matières, les af«- » fairesse traitassent avec plus de modération. Us né y> se refusaient point à entretenir amitié avec cent

PLASTJQUË. il

M qui pensaient différemment sar diverses questions^ M et ils s'accordaîaii ia plus grande liberté^ tant en » théologie qu^en philosophie* C'est poiirquoi ils M étaient appelés relâchés ou UuUudinaires par » œnx qui étaient d'an esprit plus étroit ou moins » n)odéré. Gomme ils s'appliquaient surtout à » chercher les raisons de toutes choses, ils étaient appelés sociniens par leurs adversaires. Mais » surtout, ils étaient obstinément opposés à la do- » mination et aux règles du pontife romain. C'est » pourquoi les papistes les ont appelés Déistes et » Athées (1). » On nous apprend encore c{ue Cud*worlh détestait la doctrine calviniste de la prédestination, et qu'il y voyait le germe de la doctrine de Hobbes. On ajoute que Cudworili, à cette grande indépendance de pensée, joignait une extrême prudence, au point que ses ennemis l'accusaient Boiéchamment de faussetéetdedissimulation. La vérité est, et son traducteur latin Mosheim )e reconnatt, qu'il parle la plupart du temps avec tant de circonspection, qu'on ne sait au juste quelfe est sa véritable opinion. Cette réserve, dit Mosheim, lui était commandée par le temps où il vivait* Quoi qu'il en soit de oes reproches encourus dans tous les temps par les impartiaux et les modérés, c'était une belle devise

(1) GHbeft Baniet, B\$iiory of hit Moti Time, 1. n.

a LE yËDlATbUH

que celle par laquelle Gilbert Burnei résume les sentimeots et les opinions de la petite école de Cambridge : Libertjr and modération.

On peut voir dans la préface de Mosheim Ténu-^ mération des nombreux ouvrages théologiques et philosophiques de Gudworlh. Les deux plus copsi*dérables sont : 1 ® /e vrai Système intellectuel de tunis^ers (the true intellectual System of the univers. Londres, 1678), monument de philosophie et d'é» rudition, de 1 ,000 pages in-folio, dirigé contre les athées. 2^ De la Morale éternelle et immuable (a treatise concerning eternal and immutable Morality, in-8*». Londres, 1731). Le premier de ces deux ouvrages n'est pas achevé, et ne forme que le tiers d'un ouvrage beaucoup plus vaste, qui devait avoir pour titre : De la nécessité et de la liberté. Selon Gudworth, il y a trois systèmes qui nient la liberté : le fatalisme matérialiste, qui supprime avec la liberté ridée de Dieu et de toute substance s[)irituelle; le fatalisme théologique ou religieux, qui fait dépendre le juste et rinjiiste, le bien et le mal de la volonté arbitraire de Dieu ; enfin , le fatalisme stoïcien , qui sans nier la Providence et la justice divine, s'efforce de les confondre avec les lois de la nature et dé la nécessité. A ces trois systèmes, Gudworth voulait opposer trois grands principes qui constituent, selon lui, ce qu'il appelle le vrai système intellectuel

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de Tiinivets. Contre les athées, son dessein était d'établir qu'il existe un Dieu et un monde spirituel ; contre les théologiens, que la justice et le bien sont éternels et immuables de leur nature; enfin ^ contre les idées stoïciennes, que l'homme est libre et responsable de ses actions. La première partie de ce plan a été exécutée dans le Systema intellectuale ; la seconde partie dans le traité de l'immutabilité de la morale; la troisième est à peine effleurée dans ces deux écrits (1).

Gudworth laissa une fille, qui a aussi une place dans rhistoire de la philosophie au xvu* siècle; c'est la célèbre Lady Masham, amie de Locke, et dont ce philosophe fut l'hôte pendant les dernières années de sa vie. Lady Masham était fort savante en philosophie; elle intervint dans la dispute de Leclerc et de Bayle, sur le système de son père. Il reste d'elle un petit traité sur Tamour divin , ingénieux et sensé, et où elle combat les opinions subtiles des théologiens mystiques, tels que Norris et Malebranche (2). Bayle en parle avec le plus grand res-

(1) Voyez la préface du Système intellectuel, et r excellent et exact article de M. Franck dans le JHctùmnaire des sciences philoso»^ phiques, t. z.

(3) Ce traité est dirigé contre Blalebranche, Norris et en général les

cartésiens mystiques qui prétendent que Dieu étant le seul auteur, la

i seule cause de toutes les actions des créatures, doit être aimé seul,

. et non les créatures. 11 convenait à une femme de combattre ua

système aussi favorable à Tégolsme et à la sécheresse. Lady Masham le

pect : a 11 n'y a personne au monde, dit-î), qaî ait plus de respect que moi pour son mérite extraordinaire, et qui veuille faire une plus haute profession d'admirer sa vertu, sa piété, son savoir et mille autres perfections, qui lui font tenir un rang si dis* tingué parmi les plus illustres dames de notre siède (1), I»

Maintenant que nous connaissons Cudworth, ses écrits et ses opinions, nous pouvons revenir à la question qui nous occupe, et nous rendre compte de la place qu'occupe dans cette philosophie le point

fait iTcc beaucoup de bon sens et de perapicaciié. Suivant elle, Tamour n'est autre chose que le sentiment qui s*éveille en nous quand nous pensons avec Joie à une chose qui nous plaît, et dont reiistence nous cause du plaisir. Sans doute, ce sentiment peut être suivi du désir de jouir de l*obJet aimé, si c*est une chose, ou de souhaits en sa faveur, si c'est une personne : mais ces effets ne sont pas Tamour même, et ne lui sont pas essenliels.De la définition de l'amour ainsi entendu, il ne s'ensuit pas que l'homme ne doive aimer que Dieu et non les créatures. Car il est certain que nous sommes capatHes de penser avec joie aux créatures ; et ce plaisir ne saurait être produit en nous par Dieu, si cet amour était illicite. Quant au système qui foit de Dieu le seul acteur de l'uDivers, il conduit à des conséquences Insoutenables; car s*il est vrai que nos yenx ne servent de rien pour voir» ni nos oreilles pour ouïr, et si ces organes sont aussi inutiles que si nous ne les avions pas, parce que Dieu fait tout immédiatement, sa sagesse dans la formation de ces organes s'en va en fumée, et tout ce qu'on dit de l'ordre et de la beauté de l'univers n'est que vaine déclamation. Si c*est \k une raine hypothèse métaphysique, la conséquence morale et mystique que l'on en tire est également vaine. Sans doute il faut aimer Dieu plus que toutes choses, mais non pas à Teiclusion de lenlas choses.

Tel est le résumé de ce petii traité Judiden o& vm femme doanaît une leçon de solide mélaphytiqae et de vraie morale à deux Ihéolegiena ctlBiiés.

(4) Bayle, Lmreê eAoîaiee, ép. 967.

particulier sur lequel nous voulons concentrer notre attention .

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