INTRODUCTION
J'ai eu un double but en écrivant ce petit essai:
L'un est de jeter quelque lumière sur le sujet qu'indique son titre ;
L'autre est de secouer la jeunesse française de sa longue léthargie linguistique, et par quelques échantillons du métal que la mine renferme, lui en indiquer, lui en démontrer l'inépuisable richesse. Cette .mine, presqu'entièrement encore à exploiter, est l'étude, non delà littérature»
mais du mécanisme intime des langues.
Dans toutes les Universités du
nord, la linguistique forme une branche de renseignement public, et pourquoi les Français, qui sont si avancés dans toutes les autres branches du savoir, négligeraient-ils la science des langues? Je suis certainement bien loin de nier les hauts •talents et l'érudition profonde des Champollion,des Rémusat et de cent autres savants Français qui ont cultivé et cultivent avec le plus grand succès la philologie. Il faudrait ignorer qu'il existe un Institut, et que quatre-vingt-onze savants coopérèrent à la confection de l'Atlas ethnographique du modeste et infatigable Balbi. Mais s'il est permis d'en juger par leurs productions, à quelques petites exceptions près, les philologues français se sont plutôt adonnés à la littérature qu'à l'idiomologie, plutôt à l'étude d'une famille de langues qu'à la linguistique proprement dite.
L'érudition de Court 4e Gebelift, la savante patience de M. Bullet, la saine didactique de M. de Fortia , la science profonde de MM. Burnouff et de leurs dignes confrères, les idées ingénieuses, les immenses recherches de MM. de Meiran et Eichoff, ont certainement fait faire à la linguistique de grands progrès; mais, depuis longtemps, ce sont des étraa»
gers qui viennent en France les constater. Les remarquables ou»
vrages linguistiques de Fry, de Young, etc., sont encore en anglais; Pallas est encore en russe; Àdelung, Shultz, Humboldt en allemand; Herv^s çn espagnol ou en italien. Des deux auteurs qui ont écrit en français sur les langues en général, Maltebrun était Danois, Balbi Italien, et plus d'un étranger était au nombre des généreux savants qui, à l'instance du premier, mirent à la disposition du
second les précieux trésors de leurs spécial! tés ; rare et consola nt exemple de désintéressement philosophique, du plus beau dévouement entre les citoyens delà république savante (1).
Bien .plus : non-seulement on n'a aucune traduction des meilleurs ouvrages étrangers sur l'idiomologie ; mais le peu de traités élémentaires spéciaux, qui existent sur les langues dans les bibliothèques de Paris, sont écrits, pour la plupart, en langue
(1) Il y aurait de ingratitude à ne pas faire mention de la Linguistique de M. Charles Nodier, du Parallèle des Langues indo-européennes de M. Eicboff, et des vocabulaires de M. le baron de Merlan; mais l'auteur de la Linguistique nous prévient lui-même qu'il ne faut pas prendre le titre de son ouvrage dans la véritable acception du mot, et nous dirons dans le cours de l'ouvrage les raisons qui nous empêchent de regarder comme didactiques les ouvrages un peu trop systématiques des deux derniers savants.
étrangère. La grammaire sanscrite est en anglais; l'Hoddegus Finnicus en suédois; ce qu'il y a sur le géorgien est en italien; le trésor de la langue guarani, l'art de la langue aymare, ceux de la quîchua, y compris le vocabulaire de cette langue, sont en espagnol, ainsi que la grammaire aztèque ou mexicaine du père Galdo de Guzman, qui est loin d'être la meilleure qui existe.
Le seul ouvrage en français sur les langues de l'Amérique, est le dictionnaire caraïbe du P. Breton, qui n'apprendra bien sûrement à. personne la langue des hommes de Vhle [acaera isle ibe homme).
Enfin, sur quelques autres langues, il n'existe que de très-mauvais ouvrages écrits en très-mauvais latin, tels que par exemple: xux/ibecedarium cwn diversis precibus; un Mo dus confia tendi et examinandi pœnitentem ; puis
quelques dictionnaires sans grammaire, ou quelques grammaires sans dictionnaire, tandis qu'on regrette le manque absolu d'autres ouvrages indispensables, que Ton trouve parfois dans des bibliothèques de province, en Russie, en Allemagne, dans les deux péninsules, et même dans quelques bibliothèques départementales de la France. Oui, j'en appelle aux savants français eux-mêmes, lorsque le baron de Humboldt signalait cette pénurie de livres élémentaires, n'avait-il pas entièrement raison? Et vous, qui cultivez la philologie, n'est-il pas vrai que vous devez compter beaucoup plus sur vos propres livres que sur ceux des bibliothèques publiques? N'est-il pas vrai que pour devenir un peu linguiste à Paris, il faut commencer par l'être beaucoup? En protestant contre ce défaut de la bibliothèque royale, je
ne crois pas m'écarter des limites d'une introduction; il faut que l'Institut sache qu'en l'absence de livres élémentaires, il n'y a pas même le Trattato délie grammatice du père Hervas; du moins je ne l'ai trouvé nulle part.
Soit que l'étude des langues répugne en effet à la tournure d'esprit des Français, soit que ce peuple (et c'est là notre opinion) ait contre ce genre d'étude des préjugés que beaucoup d'ouvrages systématiques n'ont que trop fomentés; il est de fait qu'après avoir assisté aux différents cours publics de langues étrangères à Paris et hors de France, on ne peut s'empêcher de faire de pénibles comparaisons, et ce n'est certainement pas l'habileté et la science qui manquent aux professeurs; leurs leçons et leurs ouvrages attestent leur érudition; ce n'est pas non plus le zèle et l'exacti-
tude; cepéhdant, ni le nombre, ni l'assiduité ne répond à leur attente.
Ces préjugés sont d'autant plus difficiles a déraciner, qu'ils se cachent sous des apparences logiques, et paraissent soutenus par de nobles sentiments.
« Nous aimons mieux, dit-on, employer le temps à étudier les choses que les noms des choses; à approfondir les idées qu'à charger notre mémoire des signes ou des sons qui les représentent n'importe dans quelle langue. »
Il faudrait donc un ouvrage dépouillé de toute prétention, qui tendît à rappeler et à confirmer ce qu'ont prouvé les grands maîtres, que « la philologie ne se propose pas l'étude aride et stérile des mots, mais l'étude des idées et des êtres dont les mots indiquent toujours l'existence, souvent la qualité et le mode, quelque-
fois même l'âge , la patrie , et Ips moindres rapports qui lient toutes ces choses entre elles. Il faudrait un ouvrage qui prouve que dans le passé, dans le présent et l'avenir, les mots furent, sont et ne sauraient cesser d'être l'écho et le miroir du monde physique et moral (1). Si la linguistique est mal jugée, c'est qu'on n'a pas assez constaté ce fait, qu'elle offre pour la science du passé des ressources plus nombreuses encore que
(\) • Que de choses perdues si elles n'avaient eu un nom! » (Lin née, Philosophie de la botanique.)
« Sans le signe des idées, nous ne pourrions point penser, nous ne serions point homme*. » (Biuulio Foz, Derecho natural.)
Mais c'est surtout Leibnilr, Court de Gebelin, M me de Staël, I? marquis de Forlia, M. Charles Nodier, Klaprotb, Humboldt, Eichoff, Young, Balbi, Remusa t, etc., etc., etc., qui ont compris. l'Importance de la philologie sous ce rapport.
la nature, que l'art, et même que rexploi talion prolongée de ces deux mines fécondes. Science elle-même tout à la fois physique et spéculative, sans son secours, l'archéologie, la numismatique seraient muettes. La parole humaine est la pierre gravée, la médaille éternelle que se lèguent Tune à l'autre les générations de notre race depuis la première qui sut articuler un idiome; la pierre gravée et la médaille des nations ellesmêmes qui n'eurent jamais de coins, ni de langue écrite. Sans la science de la parole, la géographie serait imparfaite, l'astronomie dans une perpétuelle enfance, l'histoire impossible , et la chronologie ne serait encore que ce qu'elle a été pendant longtemps , une sorte de cachot où l'on étouffait la science. Sans la philologie, l'homme serait inconnu à lui-même, il serait l'ennemi de ses
frères, conservanttoutes ses craintes, ses erreurs et ses préjugés (1). C'est elle qui plonge dans l'océan du temps pour en retirer les perles dont elle décore le front de l'intelligence, et c'est elle encore qui, par son pouvoir magique au fond même des tombeaux, rallume, réchauffe ce soleil éteint d'un monde qu'elle restaure et ranime.
Qui peut faire l'éloge de la philologie? Pour en connaître toute la
(1) Dans sa Eey to the tabula, philologic* (de son frère) l'auteur a fait voir que le mot Dieu en une infinité de langues désigne toujours l'Etre suprême; que ce Baal, ce Moloch, dont les noms faisaient horreur aux Juifs ignorants, signifient le seigneur par excellence, et que, ne pouvant y avoir qu'un seul Dieu, ce n'est qu'à lui seul que peut être dirigé l'encens des hommes, quelque soit leur couleur ou le parallèle qu'ils habitent, lâchant par là de réduire au néant les prétentions exclusives de la superstitieuse intolérance/.
puissance, tous les charmes, il ne suffit certainement pas de s'arrêter au vestibule de la science, ou de marcher d'un pas timide dans ses voies.
Celui qui ne connaît qu'une langue, pince un monocorde dont il ne tirera jamais qu'un seul son; mais à mesure qu'il apprend a connaître un nouvel idiome, les cordes de son instrument se multiplient sous ses doigts; bientôt il n'y a plus un seul son perdu, une seule note qui ne trouve son écho symphonique dans un des nombreux fils de sa harpe harmonieuse. Souvent une seule vibration suffit pour lui faire trouver mille sympathies acoustiques, mille nœuds harmoniques; et quelquefois même on dirait que des sons tout-à-fait nouveaux cherchent à créer de nouveaux organes, à éveiller dans son oreille de nouvelles fibres, des fibres vierges, plus délicates et plus exquises, qui obéissent
pour la première fois à la douce loi des ondulations sonores. Les arpèges les plus mélodieux, se promenant de corde en corde, produisent dans tout son être les plus agréables frémissements, et les consonnances les plus inattendues le transportent dans les extases les plus délicieuses.
Oh ! Lao-Kium devait les éprouver, lorsqu'il écrivait que «quand les lettres furent inventées, les deux, la terre , et les esprits furent en mouvement; les habitants des ténèbres pleurèrent pendant la nuit, et le ciel, en signe d'allégresse, fit tomber une pluie de grains mûrs. »
Je me suis peut-être exprimé avec un peu d'enthousiasme, mais c'est là ma profonde conviction; je n'ai rien exagéré, et j'en appelle au témoignage de ceux que des études philologiques un peu soutenues ont misa même de se créer d'aussi innocents, d'aussi utiles plaisirs.
Mais cet ouvrage dont je proclame la nécessité, et que l'Institut désirait sans doute comme moi, quand il créa le prix de philologie, je ne prétends point l'avoir fait.
Une vie nomade, lemanquepresque complet de temps , de livres, de ressources , ne sont pas très-favorables aux succès dans une science aussi immense que la linguistique. Aussi, je n'offre que mes bonnes intentions.
Etranger, et n'ayant habité que très-peu de temps la France , où je reviens après douze ans d'absence»
je demande qu'on ait de l'indulgence pour mon style, et je prie qu'on veuille bien avoir égard à ce que je voulais dire plus qu'à ce que j'aurai dit.
J'ai peut-être été diffus; mais il fallait prouver que j'avais pour moi la règle et non l'exception. Improvisé pour le prix Volnay, quelque
incomplet qu'il soit, c'est à l'Institut qqe devait être soumis cet ouvrage; on me pardonnera donc les formes méthodiques. J'avoue ma profonde ignorance dans la plus grande partie des langues dont je parle comme si Je les savais, et surtout dans les langues orientales; je n'ai souvent fait qu'en lire les grammaires et parcourir à la hâte les dictionnaires.
C'est à une vie passée dans les camps et à un naturel méridional difficile à réprimer,; qu'il faut attribuer le ton magistral qu'il m'arrive parfois de prendreavecdessavantsdontjem'honorerais heaucoup d'être l'élève.
Enfip , je ne me propose que de prouver : ; ,
1° Quç le breton n'était pas la langue des Gaulois ;
2? Qu'un peuple aussi puissant et «uçsi nombreux ne pouvait pourtant pas ne pas avoir une langue nationale s'il n'en avait pas plusieurs ;
3° Que cette langue des Gaulois, qui devait avoir donné autant de mots au latin qu'elle pouvait en avoir reçu, était la romaine; langue à articles qui, par le contact des deux peuples dans la Provence, se combinant plus intimement à celle déi Quirites ,' forma le provençal où tangue romane.
Je crois aussi avoir détruit à jamais là chimère de la langue à monosyllabes qu'on a encore essayé une fois d'exhumer des ruines d'où elle n'au»
rait jamais dû sortir.
Quant à tout le reste, il est certain que si j'ai fait quelque chose de bon dans ce petit essai, j'en suis redevable aux auteurs de qui je l'ai emprunté ; tandis que c'est à moi qu'il faut attribuer les nombreuses fautes que mon ignorance, le manque de temps et de livres, m'auront fait commettre.
^%i^^^*x%^<%^«»^«^^ ^*rf»»^i^% rf »^*W M »^»<»<i»fc<%^^^»aJ^a<^^^