LIVRE II. — CHAPITRE V
temps subséquents, où ces causes de mort ont presque cessé d’agir.
Dans une des tailles qui aceompaguent ce mémoire, on trouve une liste de toutes les pestes qui ont ravagé la Suisse. Il en résulte que, pendant la première période, ce fléau terrible reparut à de courts intervalles, et qu’il se manifesta ensuite de loin en loin, jusqu’à une époque qui précède de vingt-deux ans la lin de la seconde période'.
Il serait contraire à toutes les règles de la probabilité de supposer que, pendaut la période où ces maladies étaient très fréquentes, le pays jouissait de la plus grande salubrité, et que la mortalité y était extrêmement petite. Admettons qu’alors elle ait été telle qu’on l’observe à présent dans beaucoup d’autres pays exempts de cette calamité, c’est-àdire, environ de I sur 32, au lieu d’étre de I sur 43, comme elle a été observée dans la dernière période. Les naissances , eu conséquence, auraient conservé leur proportion relative ; et au lieu d’être dans le rapport de 1 à 50’, elles auraient été comme I à 26. Ainsi, en estimant la population par les naissances, il faut employer, à différentes périodes, des multiplicateurs différents; et de ce que le nombre des naissances est plus grand dans la première période, il ne s’ensuit nullement qu’à celte époque la population fut plus grande.
Ainsi, dans le cas traité par l’auteur, la somme des naissances pour 47 paroisses, pendant les 70 premières années, est donnée pour avoir été de 49,860; d’où résulte une moyenne annuelle d'environ 712. Ce nombre, multiplié par 26, indiquerait une population de 18,312 âmes. Dans la dernière période, la somme des naissances est indiquée comme ayant été de 43,910*, ce qui donne annuellement environ 626. Ce nombre, multiplié par 36, indique une population de 22,336. Si donc nos multiplicateurs sont justes, il parait qu’au lieu du décroissement qu’on avait en vue de prouver, c’est un accroissement considérable qui se trouve résulter de ces données.
Plusieurs raisons me portent à croire que je n'ai pas évalué trop haut la mortalité pendant le cours de la première période. Je me fonde en particulier sur un calcul relatif à Genève, ville que son voisinage autorise à prendre pour terme de comparaison. Au 16* siècle, la probabilité de vie, c’est-à-dire, l’âge auquel parviennent la moitié de ceux qui naissent «, n’était dans cette ville que de 4’883, ou un peu moins de quatre
' Mémoires, table IV. p. 22. — 1 Ibid., table 1, p. 2t. — * Ilsid., p. 16.
* Il faut toujours joindre une explication à ces mots probabilité de vie, parce qu'on n’a pas l'habitude de distinguer sous ce genre, par des noms propres, tes espèces les plus usuelles. L’espèce de probabilité de vie, dont il s’agit iri, serait b ce
OBSTACLES A LA l’OPÜLATlON EN SUISSE. 1!»7
ans et neuf dixièmes; la vie moyenne y était de 18’811, environ dixhuit ans et demi. Dans le 17' siècle, la probabilité de vie' élait 1 1’607, un peu plus de onze ans et demi; et la vie moyenne, 25’558. Dans le 18" siècle, la probabilité de vie" s’était accrue jusqu’à 27’ 185, environ vingt-sept ans et un cinquième ; la vie moyenne jusqu’à trente-deux ans et un cinquième.
Il est extrêmement probable qu’en Suisse, il doit y avoir eu une diminution de mortalité de meme genre, quoique non peut-être au même degré. Or, nous savons par les tables d’autres pays, dont j’ai déjà fait l’examen, que les périodes où la mortalité est la plus grande produisent communément un plus grand rapport de naissances.
Ce fait, que les naissances dépendent des décès, a été reconnu par M. Muret, et il en a produit plusieurs exemples. Mais n’ayant pas dirigé son attention sur le vrai principe de population , il se contente d’exprimer à ce sujet beaucoup d’étonnement, et ne fait aucune application de celte remarque.
A propos du peu de fécondité des femmes en Suisse, il dit que la Prusse, le Brandebourg, la Suède, la France, et tous les autres pays dont il a pu connaître les registres, donnent un rapport du nombre des baptêmes au nombre des habitants, plus grand que neledonnelePaysde-Vaud, où ce rapport est de i à 56 \ Il ajoute que des calculs, faits récemment dans le Lyonnais, donnent pour le rapport des baptêmes, à Lyon même, celui de I à 28; dans les petites villes, celui de I à 25; et dans les petites paroisses, de 1 à 25 ou 2L Quelle prodigieuse différence, s’écrie-t-il, du Lyonnais au Pays-de-Yaud, où la proportion la plus favorable, et seulement dans deux petites paroisses d’une fécondité singulière, n’est pas au-dessous de 20, et où, dans plusieurs paroisses, elle dépasse 40 de beaucoup ! La même différence, remarque*
qn'il me semble , commodément désignée par cette expression, le terme de In rte douteuse, on plus brièvement tu vie douteuse. La probabilité de vie, qui est la moyenne prise entre toutes les vies , conserverait le nom de vie moyenne. Et la probabilité de vie, qui a rapport à un 9ge fixe serait la probabilité d' atteindre telle ou telle époque déterminée. Il y a quelque avantage A spécifier par des noms distincts les objets qu'on soumet A la discussion , et plus encore ceux qui, par leur nature, touchent de prés aux sciences exactes. ( Pierre Prévost.)
1 Ou le terme de la vie douteuse. ( Pierre Prévost.)
* Voyez un mémoire inséré dans la Bibliothèque Britannique, I. IV, p. 328.
Ce mémoire intéressant est de mon ami M. le professeur Odicr, qui a su tirer des tables de mortalité, qu’il a soigneusement comparées, divers résultats curieux ej applicables. ( Pierre Prévost.)
'■ Man. de la Soc. économ. de B me pour tTSd, part. I, p. 17, tx.