‹ Essai sur le principe de populationChapitre 109 sur 368 · LIVRE II. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE V

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foin et celle des bestiaux s’y servent mutuellement de limites : et puisque la population y est elle-même limitée par le produit des bestiaux , il ne parait pas possible qu’elle s’accroisse au-delà d’un certain terme, ni au-delà d’une certaine distance de ces vallées. Ainsi quoiqu'en Suisse, dans le plat pays, la population ait crû pendant le dernier siècle, il y a lieu de croire qu’elle a été stationnaire dans les montagnes. Si l’on s’en rapporte à \1. Muret, elle a beaucoup diminué dans les Alpes du Pays-de-Vaud : mais nous avons vu que les preuves qu’il en donne sont tout-n-fait incertaines. 11 n’est pas probable que les Alpes soient moins fournies de bétail qu’elles ne l’étaient autrefois; si les habitants y sont en plus petit nombre, cela ne peut venir que de ce qu’on y a moins d’enlànts et qu'on y vit mieux.

Dans quelques-uns des petits cantons, les manufactures ont été introduites. Ces établissements, en donnant plus d’emploi au travail et en fournissant plus d'articles d'exportation pour l'acbat du blé, ont considérablement accru la population; mais les écrivains suisses semblent s’accorder à reconnaître que les districts où ils se sont formés ont souffert du côté de la santé, de la moralité et du bonheur.

Il est dans la nature des terres en pâturages de produire de quoi nourrir beaucoup au-delà du nombre d’hommes qu’elles emploient. Par conséquent, dans les pays voués exclusivement à la vie pastorale, il y aura beaucoup d’hommes désoccupés ou peu occupés. Cet état des choses dispose naturellement à l’émigration. C’est une des causes qui ont le plus contribué à jeter les Suisses dans le service étranger. Lorsqu'un père avait plus d'un lits, ceux qui ne lui étaient pas nécessaires pour le travail de sa ferme étaient fortement tentés de s’enrôler, ou en général, d’aller chercher fortune hors du pays, parce (pie c’était le seul moyen qu’ils pussent entrevoir de se marier.

11 est possible , quoique peu probable , que cet esprit d'émigration, agissant avec, plus de force que de coutume, dans un pays soumis plus qu'aucun autre à l'influence des obstacles privatifs, ait arrêté la population à l’époque où on s’eu plaignait si généralement. Si cela est, il a dû en résulter une amélioration sensible dans la condition des classes inférieures du peuple. Tous les voyageurs qui ont visité cette contrée, peu après celte époque’, s’accordent à représenter l’état du paysan en Suisse comme meilleur que partout ailleurs. Dans le court voyage que j’y ai tait en dernier lieu * , j’ai eu le chagrin de trouver à cet égard mes

1 Ce voyage doit avoir suivi de prés l'invasion de la Suisse en 1797, puisque re passage est transcrit d'après les premières éditions de cet ouvrage. [N.Uu tradutl.)

espérances légèrement déçues. On doit, il est vrai, attribuer en partie ce changement aux pertes et aux souffrances causées par les derniers troubles; mais en partie aussi peut-être aux efforts mal dirigés des divers gouvernements pour accroître la population, et même aux conséquences éloignées de quelques efforts mieux dirigés et qui tendaient efficacement à augmenter, pour un temps, le bien-être et le bonheur du peuple.

J’ai été très frappé d’un effet de ce genre daus une course au lac de Joux, petite vallée du Jura. A peine fûmes-nous arrivés dans une petite auberge, située à l’extrémité du lac, que la maîtresse de la maison se répandit en plaintes sur la pauvreté de toutes les paroisses d’alentour. Elle nous dit que le pays produisait peu et qu’il regorgeait d'habitants; que les jeunes garçons et les jeunes filles se mariaient à l’àge où ils devraient encore aller à l’école; et qu’aussi longtemps que prévaudrait l’habitude de ces mariages précoces, ils seraient tous misérables etdans le besoin.

Le paysan qui nous conduisit ensuite h la source de l’Orbe entra dans plus de détails, et me parut comprendre le principe de population à peu près aussi bien qu’aucun de ceux avec qui j’ai eu occasion de m’en entretenir. Nos femmes, dit-il, sont fécondes, et l’air de nos montagnes pur et sain; il meurt peu d'enlants, à moins que ce ne soit de misère. Le sol, étant stérile, n’off're que peu d’emploi et de nourriture pour ceux qui deviennent hommes; le prix du travail est en conséquence très bas et tout-à-fait insuffisant pour le maintien d’une famille : cependant la misère et la faim, qui dévorent la plus grande partie des habitants, ne découragent pas les autres de se marier et de mettre au monde des enfants qu'ils ne peuvent nourrir. Cette habitude de se marier de bonne heure , ajoutait-il , pourrait être appelée le vice du pays. Il était si affecté des suites inévitables de celle coutume, qu’il pensait qu’on devrait faire une loi pour défendre aux hommes le mariage avant l’âge de quarante ans; et pour que, même à cette époque, ils ne pussent épouser que de vieilles filles , dont ils ne pussent avoir que deux ou trois enfants au lieu de six ou huit'.

Je ne pus m’empêcher de sourire de la chaleur de son éloquence et

' Dans les Alpes maritimes que nous venons de citer, le voyageur constate facilement la meme plaie. Tous les mariages sont féconds. Bourgeois et paysans sont de vrais prolétaires, laissant agir la nature et ne se doutant pas qu'ils n’ont pas le droit de donner le jour à tant de misérables. Fort heureusement la plaine et la France ne sont pas loin, et l'émigration rétablit tant bien que mal l'équilibre entre la population et les subsistances. Mais avant que les enfants puissent fuir le toit

•Jlil I.IVUE 11. — CHAPITRE V.

de sn conclusion. Il faut que cet homme eût vu de bien près, et senti bien fortement, les suites qu’entraîne une population excédante, pour proposer un aussi violent remède. J’appris ensuite que lui-même s’était marié très jeune.

La seule erreur qu’il commettait, dans ses recherches philosophiques sur ce sujet, était de borner ses raisonnements aux contrées stériles et montagneuses, et de ne pas les appliquer aux pays de plaine. Il croyait peut-être que. dans les contrées fertiles, l’abondance du blé et de l'ouvrage faisait disparaître la difficulté , et permettait de se marier jeune. Comme il n’avait pas beaucoup vécu dans la plaine, cette erreur était naturelle; d’autant plus que, dans les pays de plaine, la dillicullé d'ordinaire devient moins sensible (à cause de l’étendue des lieux que l’on considère) et se trouve même réellement diminuée par la mortalité qu’occasionnent les lieux bas, les grandes villes et les manufactures.

Je m’informai de la cause de ce qu'il appelait le vice du pays, et il m’en rendit compte avec une précision vraiment philosophique. Il me dit qu’il s’était établi dans le pays, il y avait un certain nombre d’années, une manufacture de lapidaires qui avait prospéré pendant quelque temps, et avait fourni à tout le voisinage de l’occupation et de hauts salaires; que la facilité de pourvoir à l'entretien d’une famille, et de trouver des moyens d'occuper les enfants de tout âge, avait singulièrement encouragé les mariages précoces; enfin que cette habitude s’était maintenue, quoique des changements de modes, des accidents, diverses causes, eussent fait tomber la manufacture. Pendant les années qui venaient de s’écouler, il y avait eu, disait-il, de nombreuses émigrations; mais le système adopté renouvelait la population avec tant de célérité, qu'aucune émigration n’v pouvait suflir. Tout ce qu’il m’avait dit, et même ce que j'avais vu , en montrait assez, les pernicieux effets.

Dans d’autres conversations que j’ai eues avec des personnes du peuple, en divers endroits de la Suisse et de la Savoie, j’en ai trouvé plusieurs qui, sans être aussi bien instruites que mon ami du lac de Joux, du principe de population et de ses suites relativement à la communauté, ne laissaient pas d’en bien juger relativement à eux-mêmes, et comprenaient assez à quels maux ils s’exposeraient en se mariant avant de s’être assuré quelques moyens de nourrir leur famille. En réfléchissant sur les idées que j’ai trouvées répandues assez généralement là-dessus, je me sens disposé à croire qu'il ne serait pas très difficile de

paternel et aller chercher fortune ailleurs, père, mère et enfants vivent daus une pénurie extrême. [Jpli. G.)

faire entendre au peuple le principe de population, et la tendance qu'il a nécessairement à faire baisser les salaires et à entretenir la pauvreté.

Il n’y a pas en Suisse de fonds assignés pour les pauvres, mais chaque paroisse possède quelques droits seigneuriaux et quelques terres communes avec lesquelles on suppose que ses pauvres peuvent être secourus; cependant, ces fonds étant limités, deviennent souvent insuffisants, et de temps en temps on y supplée par des collectes ou contributions volontaires; mais ces subventions étant plus rares et plus incertaines que la taxe des pauvres en Angleterre, n’ont pas les mêmes inconvénients. Pendant le cours de ces dernières années, on a partagé plusieurs terres communes entre les individus qui y avaient droit. Celte operation a amélioré le sol et accru la population ; mais, par la manière dont elle a été dirigée, elle a trop eu l'effet peut-être d’encourager le mariage, et par là elle a dû augmenter le nombre des pauvres. C’est dans le voisinage des plus riches communes que j’ai observé le plus grand nombre de mendiants.

Il y a lieu de croire néanmoins que les efforts de la Société économique de Berne , pour faire faire des progrès à l’agriculture , ont eu quelques succès, et que l'augmentation de ressources qui en a résulté a suffi à cette population additionnelle; qu’elle a pu la nourrir en entier ou du moins en très grande partie.

lai population de tout le canton de Berne, y compris le Pays-de- Vaud, était cstiméei, en 1704, de 556,689 habitants; en 1791, elle s’était accrue jusqu’au nombre de 41 1,420; de 1764 à 1767, l’accroissement de population annuel fut de 2,000 âmes; et de!778àl79l, de 5,109.

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