LIVRE H
CIIAI'ITKE VI.
a lieu de croire que la grande partie des recrues annuelles, au nombre de 150,900, auront été prises parmi les 500,000 mâles atteignant annuellement l'âge de 18 ans, et que les mariages annuels auront été suppléés eu grande partie par le reste du corps primitif d’hommes non mariés; des veufs et des célibataires de 10 à 50 ans, qui avant cette époque auraient eu quelque peine à s’établir, ont dû trouver plus de facilité dans un temps où les jeunes gens partaient pour l’armée ; enfin l’absence de 000,000 personnes a dû faire place h de nouveaux établissements. Tout nous porte à croire qu’il y a eu en effet une addition notable à la somme des mariages annuels; non-seulement plusieurs célibataires restant du grand corps primitif se sont mariés, qui en d’autres circonstances n’y auraient pas songé; mais encore plusieurs jeunes gens audessous de 18 ans ont contracté des mariages prématurés, pour se soustraire à la conscription militaire. Il est si vrai que cette pratique a eu lieu , et qu’elle a diminué sensiblement le nombre des célibataires, que, dès le commencement de 1 708, il parut nécessaire d’abroger la loi qui exemptait de la conscription les hommes mariés : et en conséquence, ceux qui se sont mariés depuis cette époque ont été pris comme les non mariés, et soumis à la conscription. Dès lors, les levées ont porté en partie sur des hommes utiles à la population ; mais probablement les mariages, que ces levées n’ont point atteints, ont surpassé le nombre ordinaire des mariages qui avaient lieu avant la révolution. D’ailleurs ceux qu’interrompait le départ des maris pour l’année ne doivent pas être comptés pour entièrement stériles.
Sir Francis d’Ivernois, qui a certainement quelque tendance à exagérer les pertes de la France, et qui les a probablement fort exagérées en effet, estime la perle totale des troupes de France, par mer et par terre, jusqu'en 1799, â 1 million et demi’. Les nombres ronds que j’ai posés pour éclaircir le sujet, surpassent de (190,000 ce nombre-là. Il est vrai que cet auteur y ajoute 1,090,000 pour ceux que la révolution a fait périr par d’autres voies; mais comme ces dernières causes de des-
1 Tableau de» peelct, etc., ch. Il, p, 7. M. Garnier, dans ses notes sur Ad. Smith, estime qu’il n’a péri aux armées , que le GO” de la population de la l'tance. Il sup|>osc 300,000 hommes levés A la fois, et recrutés par 400,000 eu sus, pendant le cours de la guerre. F.n déduisant ceux qu'aurait enlevés la mort naturelle, il trouve que la mortalité occasionnée par la guerre n’a été que d'environ 43,000 hommes par an, t. V, note XXX, p. 284. Si la perle n’a pas été plus forte, il n’a fallu pour la compenser, qu’un faillie accroissement de naissances. Mais je suis porté à croire que rc calcul est autant au-dessous de la réalité que celui de Sir Francis est audessus. {Sale de l'auteur.)
truction ont frappé indistinctement sur tous les âges et sur tous les sexes, elles n’ont pas dû affecter aussi eflicacement la population que la précédente, et elles sont plus que compensées par le surplus de 000,000 hommes dans la pleine force de l’âge que donne le calcul de sir Francis. Il faut remarquer en outre que, vers la lin de la guerre de la révolntiou , la conscription fut probablement exécutée avec plus de rigueur dans les parties du territoire nouvellement acquises, dont on estime la population de a à 6,000,000, et qui ont dû par conséquent fournir une partie considérable de ce nombre d'hommes morts à la guerre, qu’on porte à I million et demi, l.a loi qui facilitait le divorce, quoique mauvaise eu elle-même, moralement et politiquement, a dû néanmoins opérer, dans un temps où l’on manquait d’hommes, à peu près comme la polygamie, et augmenter le nombre des enfants en comparaison du nombre des maris. Ajoutons que le nombre des enfants illégitimes, qui avant la révolution n'était que le 47' des naissances, s’est élevé depuis au \ 1*«. Quoique ce fait atteste une dépravation dans les mœurs qui est sans doute fort déplorable, il n'en est pas moins vrai qu’il a dû en résulter quelque augmentation dans le nombre des naissances : et comme les femmes de la campagne ont plus gagné que de coutume |>eudant la révolution , à cause de la disette de bras pour le travail , il est probable qu'une partie assez considérable de ces enfants aura survécu.
Dans de telles circonstances, il est possible que la population de la France n’ait éprouvé aucune diminution ; et malgré tant de causes actives de destruction, cela n’est pas même improbable, si du moins l’agriculture s’y est soutenue assez pour que les moyens de subsistance n’aient pas déchu; or, quoique la France ait beaucoup souffert dans ses manufactures, on semble reconnaître généralement que son agriculture a plutôt prospéré. On ne peut supposer qu’à aucune époque du la guerre, le nombre des hommes enrégimentés ait excédé celui des hommes qui, avant la révolution, étaient employés aux manufactures. Lors donc que celles-ci venaient à déchoir, les ouvriers privés de travail qui n’entraient pas dans l'année étaient nécessairement rendus à l’agriculture. D’ailleurs en France, de tout temps, les femmes ont travaillé aux champs; il y a lieu de croire que celle coutume est devcuue plus générale pendant la révolution. Fn même temps l’abseuce des ouvriers à la terre, les meilleurs et les plus exercés, n’a pu manquer d’élever le prix du travail; mais comme on mettait de nouvelles terres en
1 Peudicf, Essai , j).
2 IG I.IVlti: II. — CHAPITRE VI.
valeur, el qu’un grand nombre de consommaleurs avaient quille la France', le prix des subsistances n’a pas pu hausser en proportion. Il a dû résulter de là un encouragement au mariage : les paysans ont dû vivre avec plus d’aisance et élever un plus grand nombre d'enfants.
I)e tout temps en France il y a eu beaucoup de petites fermes et de petits propriétaires. Cet état de choses n’est pas très favorable à l’accroissement du produit net, ou à la richesse nationale disponible; mais quelquefois il augmente le produit brut, et il a toujours une forte tendance à encourager la population. I.a vente et le morcellement des biensde la noblesse et du clergé ontmultiplié les propriétaires de terres: comme d’ailleurs une partie de ces domaines partagés consistait en parcs et en terres ou capitaineries de chasse, la culture a fait de nouvelles acquisitions. 11 est vrai que la contribution foncière, exigée du cultivateur, s’est trouvée non-seulement trop forte, mais établie d’une manière peu judicieuse. Cependant il est probable que ce mal a été à peu près compensé par la suppression de quelques lois oppressives, et que l’effet final de la vente de ces domaines a été de donner quelque impulsion à l’agriculture ou du moins d'augmenter le produit brut, qui est celui sur lequel se règle ta population.
Il y a donc lieu de croire que les moyens de subsistance n’ont pas diminué. si même ils n’ont augmenté pendant la révolution; carl’aspect général de la culture en France tend à confirmer cet aperçu.
Je ne puis donc admettre la conjecture de sir Francis d’Ivernois, qui pense que, pendant la révolution, les naissances annuelles ont diminué en France d’un 7*\ Il est bien plus probable qu’elles y ont augmenté de toute celte quantité. Selon Necker, avant la révolution le rapport des naissances à toute la population était en France de 1 à 25 3/4*. On voit, parles comptes-rendus* de quelques préfets, qu’en plusieurs endroits ce rapport est de 1 à 21, 22 1/2 et 23*; et quoique l’absence de plusieurs hommes à l’armée ait pu avoir ici quelque influence, je crois cependant ipie c’est surtout à l'augmentation des naissances qu’il faut at-
1 Supposons qu’à un moment quelconque le nombre d'enfants dont la population s'est accrue, ait été égal au nomtirr des hommes absents à l'armée : on sent toutefois que de très jeunes enfants ne consomment pas autant (pie des hommes faits, eti pareil nombre. (Suie tic l'auteur.)
3 Tableau despertes , etc., cil. Il, p. 14.
3 De l'administration des finances , t. I, ch. IX, p. 254.
* J'évite à dessein le mot rapport dans le sens de comple-rentlu , parce que je suis forcé de l'employer sans cesse ici dans un autre sens. ( Pierre Vrcvott.)
' i’cilclicl, huai, p. 2S.
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OBSTACLES A LA l’Ol'LLATION EN FRANCE.
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Iribuer ce résullat. Si le résultat général de tous les comptes-rendus des préfets indique , d'un côté que le nombre des naissances n’a pas augmenté en proportion de la population, de l’autre que la population n'a pas diminué, il en faudra conclure, ou que le multiplicateur employé par Neeker pour les naissances était trop petit (ce qui est extrêmement probable, puisque son calcul de population, fondé sur cette donnée, s’est trouvé trop petit), ou que la mortalité de ceux qui n’ont pas été exposés à des morts violentes a été moindre qu’à l’ordinaire ; ce qui n'est pas invraisemblable non plus, vu le haut prix du travail et la désertion des villes pour les campagnes.
Selon Neckcr et Moheau, la mortalité en France avant la révolution était de 1 sur 50 ou 50 1/8’. Si l’on réfléchit que la |>opulation des villes est à celle des campagnes comme 5 1/2 est à i *, celte mortalité paraîtra fort grande et causée probablement par la misère qu’enlraine un excès de population. Les remarques d’Arlb. Young sur l’état des paysans en France*, pleinement sanctionnées par l’autorité de Neeker \ font voir qu’en effet celte cause a dû avoir beaucoup d’influence. Si nous supposons que, par la soustraction d’une partie de cette population excédante, la mortalité a diminué tellement, qu’au lieu d’être de I sur 50, elle ne soit plus que de 1 sur 5o, ce changement favorable a du contribuer beaucoup à réparer les brèches faites par la guerre.
Il est probable que les deux causes que je viens de mentionner ont agi à la fois. Les naissances ont augmenté, et les morts ont diminué parmi ceux qui sont restés au pays. Ainsi, par l’action de cette double cause, il y a lieu de présumer que, pendant le cours de la révolution, les morts, en y comprenant celles des armées et toutes les autres morts violentes, n’ont pas excédé les naissances.
Les comptes-rendus des préfets, pour l’an IX de la république, doivent être fournis et comparés aux résultats de l’année 1780; mais si le rapport des naissances à la population totale n’est donné que pour cette seule année IX, on ne pourra pas en conclure avec assurance le rapport moyen qui a eu lieu pendant le cours de la révolution. Dans le trouble des événements qui en ont été la suite, il n’est pas probable que
1 De l'administration des finances, f. 1, rl». IX, p. 233. Pcnchct, Essai, p. 29.
9 Voung'y Travcls in France , vol. I, rh. XVII, p.
C’est le résultat approché du travail du comité de division de l’Assemblée constituante. ( Pierre Prévost.)
* Voyez tout le cliap. XVII, vol. I, cl les justes observations sur ce sujet, qui se trouvent répandues en divers endroits de ret utile ouvrage. [Note de fauteur.)
4 [)'■ l'administration dis finance*) I. I, rh. IX, p. 362 et suiv.