LIVRE II. — CHAPITRE VI
les registres aient été tenus avec beaucoup de régularité. S'il faut donc s’en fier à la théorie, je suis porté à croire, que d'abord après que la guerre eut commencé, et pendant toute sa durée , le rapport des naissances à toute la population a été plus grand qu’en 1800 et
Si les comptes-rendus font voir que le nombre des mariages annuels n’a pas augmenté pendant le cours de la révolution, on trouvera l'explication de ce fait dans le nombre extraordinaire des naissances illégitimes dont il a été fait mention ci-dessus, et qui s’élève à la 11” partie de toutes les naissances, au lieu de la 17' que Necker comptait avant la révolution*.
Sir Francis d’Ivernois observe « qu'il faudrait en être aux premiers principes de l’arithmétique pour se figurer que c’est sur les champs de bataille et dans les hôpitaux qu’on peut tenir le registre des vies que coûte une révolution ou une guerre. Ce qu’il s’agirait d’inscrire sur ce terrible registre, c’est bien moins les hommes qu’elle a tués que les enfants qu’elle a empêchés et qu’elle empêchera de naître. Voilà la blessure la plus profonde qu’ait reçue la population française Sup-
posons, dit-il, que sur la masse des hommes détruits, 2,000,000 seulement eussent été destinés à être unis à autant de femmes; d’après les calculs de Rufibn , ces 2,000,000 de couples auraient dû mettre au jour 12,000,000 d’enfants, pour en amener à l’âge de 59 ans un nombre égal à celui de leurs pères et mères. Voilà le point de vue sous lequel les conséquences de cette déperdition d’hommes deviennent en quelque manière incalculables, parce qu’elles portent bien davantage sur les 12,000,000 d’enfants qu’on a empêchés de naître que sur les 2,000,000 1/2 d’hommes dont la France porte aujourd’hui le deuil. Ce
1 Voyez plus loin le P. S. A., p. 221 .
* lVuchel, Essai, p. 28. Il est fort probable «pie cet accroissement de naissances illégitimes» occasionné l'exposition d'un nombre extraordinaire d'enfants à ces dépôts meurtriers connus sous le nom d 'hôpitaux d’enfants trouves , ainsi que le pense M. d'Ivemois. Mais probablement aussi cette coutume ne s'est pas étendue au-delà de certains districts; et en conséquence le nombre îles enfants exposés, comparé à celui de tontes les naissances, a dû être peu considérable.
On lit dans la Statistique élémentaire de la France , par Penchet, Paris, tSOS, 1». 270, que dans l’hospice dit de la Crèche ou desenfants abandonnés établi à Paris, il a été reçu pendant l’an X, *,iSO enfants sur lesquels il en est mort 1,620. — Dans le V IV du cb. V de cet ouvrage, qui traite du rapport des naissances des enfants naturels à celles des enfants légitimes, on ne trouve aucun résultat général, sinon que dans les villes l'auteur estime ce rapport comme I à un nombre moyen entre * G et P. ( Pierre Prévost
11’cst que dans l’avenir qu'elle pourra mesurer celle épouvantable ltrèche'. »
Certainement la France a les plus justes motifs de déplorer la perte de 2,000,000 1/2 d’individus qui lui ont été enlevés d’une manière si funeste; mais elle ne peut envisager du même œil celle de leur postérité, car si ces individus avaient été conservés à leur patrie, un nombre proportionné d’enfants, issus d’autres parents et vivant actuellement en France, n’auraient pas reçu l’existence. Si, dans les pays les mieux gouvernés de l’Europe, on devait pleurer les enfants dont, par diverses causes, la naissance a été prévenue, il ne faudrait jamais quitter l’habit de deuil.
Il est évident que la tendance constante des naissances à suppléer en tout pays aux pertes causées par la mort ne peut, sous un point de vue moral, fournir la moindre ombre d’excuse au téméraire sacrilice de la vie des hommes actuellement existants. Le mal positif que l’on commet en les immolant, la douleur, la misère, le malheur, la désolation, que répandent de tels crimes, ne peuvent jamais être contrebalancés par cette seule considération, que la brèche faite à la population, envisagée numériquement, sera bientôt réparée. Nous ne pouvons avoir aucun droit, moral ou politique, si ce n’est celui de la plus urgente nécessité, pour échanger la vie de ceux qui en jouissent, et qui sont dans la vigueur de l'àge, contre pareil nombre de faibles enfants.
11 faut encore remarquer que, si la population de la France a éprouvé des pertes aussi considérables qu’on le suppose, sa force militaire n’a pu manquer de s’en ressentir. Elle doit aujourd’hui être couverte de femmes et d’enfants dans un rapport plus grand que ci-devant, cl le corps des hommes célibataires en âge de faire le service a dû être diminué d’une manière frappante : c’est ce qu’attestent les comptes-rendus des préfets déjà reçus.
11 parait que le moment auquel les levées militaires doivent commencer à affecter essentiellement la population d’un pays, est celui où le corps primitif de célibataires s’épuise, et où les demandes s’élèvent plus haut que l’excès du nombre de ceux qui parviennent annuellement à la puberté, sur le nombre nécessaire pour compléter le rapport ordinaire des mariages annuels.
Il est probable que la France était à quelque distance de cette limite à la lin de la guerre; mais dans l’état présent de sa population, avec un accroissement du nombre proportionnel des femmes et des enfants.
1 Tableau dit perles, cli. Il, p. iS, U.
UVIUÎ II. — UIAl'lTnE VI.
cl une grande diminution des hommes d’âge militaire , elle ne serait plus en état de faire les efforts gigantesques qu'elle a faits à une autre époque, sans attaquer les sources de sa population.
l)e tout temps en France, le nombre des hommes d’âge militaire a été petit en proportion de la population. C’est l’effet de la tendance au mariage1 et du grand nombre d'enfants qui en résultent. Necker a expressément remarqué cette circonstance. Il observe que la misère des paysans produit une grande mortalité chez les enfants de 5 à 4 ans; et qu’en conséquence, le nombre des enfants très jeunes est toujours dans un très grand rapport à celui des adultes. Il remarque avec raison, que 1, 000,000 de tels individus ne représente ni la même force militaire, ni la même capacité de travail, qu'un nombre pareil d'individus moins misérables*.
La Suisse, avant la révolution , aurait pu mettre sur pied , ou employer à toute espèce de travail qui exige la force ou la capacité des adultes, un tiers de plus en proportion de sa population, que n'aurait pu faire la France à la même époque.
Pour ce qui concerne l’état de la population en Espagne, je renvoie le lecteur à l’estimable et intéressant voyage de M. Townscnd dans ce royaume5. Il y verra le principe de population heureusement éclairé par divers exemples. J’en aurais fait le sujet d'un chapitre séparé , si je n’avais craint d’un côté de donner trop d’étendue h cette partie de l’ouvrage que j’ai entrepris, et de l'autre d’être entraîné dans beaucoup de répétitions, en tirant sans cesse les mêmes conséquences du tableau de tant de différentes contrées. D’ailleurs je ne pouvais me flatter d’ajouter beaucoup à ce qu’a fait si bien M. Townscnd
1 Le rapport des mariages à la population est eu France, selon Necker, de 1 à 1 15. Tom. I, ch. IX, p. 253 ■. (Noie de l'auteur.)
2 De l'administration des finances , t. I, eh. IX, p. 265.
* L’auteur fait mention ailleurs d'une des principales causes de la dépopulation de l'Espagne, et à ce propos nous avons indiqué en note celles dont M. Townscnd a fait l'énumération. Voyez au livre 111, ch. XIV. (Note des traducteurs.)
4 On vient de lire les raisons qui ont empêché l’auteur de s’occuper de l’Espagne sous le point de vue sous lequel il a envisagé successivement plusieurs pays de I Europe septentrionale et moyenne. Une partie de ces raisons s’applique à l’Italie moderne, d’autres sans doute ont contribué à faire disparaître son nom de ce tableau. Nous sommes loin de pouvoir suppléer à cette lacune, moins réelle qu’apparente. Mais nous croyons que nos lecteurs verront ici avec plaisir une observation détachée sur la Toscane, tirée d’une lettre de l’auteur des Conversations
1 Ce rapport s diminue- Vojcx une noie, p. 233. haintre Vil. (JphG.)
P. S. A1. — Dans la Statistique générale et particulière de la France et de ses colonies , qui a été publiée en dernier lieu, on donne les comptes-rendus des préfets pour Tan IX (1800 à 1801), qui semblent confirmer la conjecture que je faisais ici. Les naissances sont 955,450, les morts 821,871, et les mariages 202,177. Ces nombres n’atteignent pas tout-à-fait l’estimation de Necker; et cependant tous les calculs contenus dans cet ouvrage, tant ceux qui se rapportent à la population totale que ceux qui tendent à déterminer la population moyenne de la lieue carrée, prouvent que le territoire de l’ancienne France est plus peuplé qu’il ne l’était avant la révolution. J’ai eu occasion ci-dessus de
sur V économie politique 1 à son traducteur, en date de Florence le 21 mare 1821. « Ce qui m’intéresse extrêmement dans ce pays, c’est la classe des paysans, qui me parait former un v ivant tableau du système de Maltlius. La crainte d’être renvoyés de leur podere (qu'ils cultivent en métayers avec le propriétaire ) *, si leur famille devenue trop nombreuse ne pouvait plus y trouver un honnête entretien, a introduit l'usage qu’un seul des fils se marie. Cet usage n’est point rigoureusement suivi. Si les paysans sont riches, ou si les fils cadets ont quelque autre moyen de subsister, ils se marient ; mais il n'y en a guère qu’un qui reste dans le podere. Les frères et soeurs non mariées y travaillent et y sont nourris. Les filles se marient quand l’occasion leur en est offerte ; mais vous voyez bien que, dans ce système, un mari doit être une marchandise assez rare, et ces pauvres filles font souvent provision de dot (qui consiste en un collier de perles fines) sans que cet attrait joint à leurs charmes naturels, puisse leur valoir un époux. Du reste, elles paraissent si heureuses, demeurant avec leurs parents, travaillant auprès d’eux, partageant les soins et les affections des enfants, que le bonheur conjugal doit être ici moins regretté que partout ailleurs. »
« Je n’ai jamais vu de paysans qui eussent l'air d’étre si bien à tous égards ; forts, robustes, bien vêtus, bien logés, bien nourris ; leur terre parfaitement cultivée ; doux, honnêtes, intelligents. Ab! quel plaisir (surtout dans ce moment d'orage5) de voir un peuple heureux! et cela a lieu sous un gouvernement absolu, pendant que nos paysans 4 languissent dans la misère, et que les vôtres sont bien loin d'être autant à leur aise que ceux de la Toscane. »
n Les colliers de perles, qui, à la première vue me paraissaient un vain luxe, ont l'avantage d'être une caisse d'épargne en cas de besoin, et d'accoutumer les jeunes filles au travail et à l'économie. Ces habitudes sont la seule rente que ces colliers rapportent, outre le plaisir du luxe. Us valent de 8 ou 10 jusqu'à 100 louis.» ( Pierre Prévost.)
‘ Ce passage, mis en note par les traducteurs, a été placé ici comme complément du chapitre. ( Jph . G.)
’ Madame Marcel. t>l ouvrage .1 été traduit par SI. Prévost eu 1817. {Jph . G .)
* Podere , ferme , métairie. {Jph G.)
3 Madame Marcel parle sans doute ici de la fermentation politique qui agitait à celte époque les deux péninsules. ( Jph G.)
4 Les paysans anglais dépendent des fermiers ( Sismondi , youv. prine. d'fxon. pol.). O'aillcurs . le sort des classes ouvrières dépend de lieauroup d'autres raur.es que d«i gouvernement : quoique celui-ci ail à ce» éf?aril une influence considérable . bien que moins immédiate. (.Vu/e des trad'iciears.]
LIVIlli II. — CI1APITOE VI.
faire mention de l’estimation de la population faite h l’époque de l’ Assemblée constituante : on comptait à cette époque , par lieue carrée, 9! )(j individus. En l'an VI de la république, le résultat du bureau de cadastre donna la population totale de 20,048,251, et par lieue carrée 1,020. En l’an VII, Depère portait la population de la France à 55,501,004, dont 28,810,004 pour la France ancienne, et par lieue carrée 1,101. En l’an IX et X, l'addition du Piémont et de Pile d’Elbe a élevé la population totale à 54,576,515 habitants, dans lesquels on en comptait, pour la France ancienne, h peu près le même nombre qu’en l’an VII; 1,086 par lieue carrée A côté de ces calculs, l'auteur emploie pour les naissances un facteur moindre que celui de Necker. Il dit que ce dernier pouvait encore être juste pour les villes, mais que pour les campagnes le rapport des naissances avait cru jusqu’à devenir celui de 1 à 21, 22, 22 1/2 ou 25. L’auteur attribue cet accroissement aux mariages prématurés, conclus pour éviter les levées militaires. Il finit par adopter pour facteur le nombre 25. Cependant, si on fait usage de ce facteur, on trouve une population de 25,000,000 et non de 28. Il est bien vrai qu’on ne peut tirer des conséquences sûres des naissances d’une seule année ; mais comme celles-ci sont les seules que l’auteur emploie , il est évident qu’il se contredit. Peut-être les comptes-rendus qui seront publiés dans la suite pourront servir à résoudre cette difficulté , et offriront pour les années suivantes des naissances plus nombreuses «; mais je suis porté à croire, comme je l’ai dit dans le texte, que le plus grand accroissement dans le rapport des naissances a eu lieu antérieurement à l’an JX, et probablement pendant les six ou sept premières années de la république, dans le temps où les hommes mariés étaient exempts de la conscription militaire. Si l’effet de la révolution a été d’améliorer l’état du cultivateur, je suis fort porté à croire que l’on trouvera le rapport des naissances et relui des morts diminués l’un et l'autre. Dans un climat aussi beau que l’est celui de la France, il n’y a que l’excessive misère des classes inférieures (pii puisse produire une mortalité de 1 sur 50 , et
1 Ce résultat et quelques autres se retrouvent dans la Statistique élémentaire de la Franec par Pcuchel, Paris, 1805, ch. V, p. 250. Je réduirai ce nombre 1086, d’après des considérations indispensables, à celui de 1014, dans une note sur celle de l’auteur. Voyez p. 22Ï. [P. Prévost.)
’ L’auteur veut dire, apparemment, qu’en conservant le fadeur 25, les naissances seraient si nombreuses qu’elles donneraient la population de 28 millions. Je dirai plus loin en note , que! est le rapport indiqué par les comptes rendus. (Pierre Prévost
un rapport des naissances de 1 à 25 5/4, tel que le donnent les calculs de Necker'. Et par conséquent, dans cette supposition, les naissances pour l’an IX. pourraient n’étre pas inexactes, et il pourrait se faire qu’il l’avenir les naissances et les morts ne fussent pas dans un si grand rapport à la population. Le contraste entre la France et l’Angleterre à cet égard est vraiment surprenant.
La partie de cet ouvrage qui se rapporte à la population n’est pas exécutée de manière à indiquer une grande connaissance du sujet. Il
1 II ne sera pas inutile d’indiquer ici les rapports des naissances, morts et mariages, que l'on peut tirer des tables pour l'an IX et X contenues dans I a Statistique générale et particulière de la France , par une société de gens de lettres et de savanlS'publiée par F. E. Hcrbiny à Paris , Fan XII (1805), en 7 t?o/., auxquels est joint un allas de cartes et de tableaux. On trouve au t. I, p. 123, le tableau de la population de la France, divisée en 102 déparlements, offrant un total de 35,111,962 individus. Et l’on apprend à la page 120, que ce tableau est fait d'après un relevé des états fournis, parles préfets, en l’an IX et X, aux ministres de la Justice et de l'Intérieur, sans y comprendre le Piémont et l’ilc d'Elbe. On trouve ensuite dans l'atlas sous le n° 1, un tableau relatif à la population, qui contient les naissances, mariages et décès, pour l'an IX l e résultat général est comme suit :
Naissances. Blanace*. MorU*. Excès des naissances.
Ce sont les mêmes nombres qu a cités notre auteur en commençant la noie à laquelle celle-ci, se rapporte. Ils sont conformes à ceux que donne la Statistique élémentaire de la France , par Peuchet, Paris, 1803, aux pages 232, 237, 240, à l’exception des naissances, que M. Peuchet porte pour Pan IX à 933,977. Ladillerence n'est pas très considérable et je n’en connais pas l’origine.
Avant de comparer ces quantités à la population totale, il y a quelques remarques à faire. Et d’abord les époques des deux tableaux ne s’accordent pas tout à fait; l'un . étant pour Pan IX et l'an X, et l'autre pour Pan IX. Or, puisqu'il y a eu excès de naissances, il doit y avoir eu accroissement de population. Afin donc d’apurer le total de la population pour le rapporter à Pan IX, il convient d’en retrancher tout ou partie de cet excès de naissances. Je ferai la déduction de tout cet excès. Moyennant quoi la population apurée pour Pan IX, sera réduite à 32,978,408 individus. II faut remarquer ensuite que le tableau de l’atlas, qui contient les naissances, mariages et morts, n’est formé que de 98 départements. Il faudra donc déduire de la population celle des 4 déparlements omis ici, qui sont les 4 départements réunis de la rive gauche du Rhin, dont voici l'état de population :
Mont-Tonnerre 342,316
Rhin et Moselle 203,290
. Roer 316,287
Sarre 219,049
Total de la population des 4 départements omis. 1,280,942 Faisant donc la soustraction de ce nombre, on trouvera finalement In population
’ Voyex les chiffre» mi* dan* la noie, à la fin «lu chapitre VII, p. 231. (Jph 6.)