LIVRE III. — CHAPITRE II
M. Godwin attribue tous les vices des cœurs dépravés •. Ces institutions ne sont point venues mettre en opposition le bien public et le bien particulier. II n’a été créé aucun monopole qui ail réservé k un petit nombre des avantages que la raison prescrit de rendre communs à tous. Ou ne peut point dire qu’aucun homme ait été excité par d’injustes lois k violer l’ordre. La bienveillance régnait dans tous les cœurs. Et voilà cependant qu’aprés une courte période de cinquante ans, la violence, l'oppression, la fraude, la misère, les vices les plus odieux, qui troublent et déshonorent la société actuelle , se sont manifestes de nouveau , et paraissent avoir été. engendrés par les lois mêmes de notre nature, sans qu'aucun règlement humain ait exercé ici son influence.
Si nous ne sommes pas encore convaincus, passons k la troisième période de vingt-cinq ans, et nous verrons 44,000,000 d'individus sans ressource. A la lin du premier siècle, la population s’élèvera à 476,000,000, tandis qu’il n’y aura de nourriture que pour 55,000, 000; en sorte que 421,000,000 n'auront aucun moyen de subsister. A celte époque, le besoin se ferait sentir partout ; la rapine et le meurtre seraient dominants. Et cependant nous avons supposé un accroissement illimité du produit annuel, tel même que le plus hardi spéculateur n’oserait jamais l’espcrer.
Cet aspect, sous lequel s’offre k nous la difficulté que le principe de population a fait naitre, est bien différent sans doute de celui que présente cette expression de M. Godwin : « La population peut croître pendant des myriades de siècles, sans que la terre cesse de suffire k la subsistance de ses habitants. »
Je sais fort bien que les millions excédants dont j’ai parlé n’auraient jamais existé. C’est une observation parfaitement juste de M. Godwin, « qu’il y a, dans la société humaine, un principe par lequel la population est perpétuellement maintenue au niveau des moyens de subsistance. » La seule question qui reste k résoudre est celle-ci : Quel est ce principe? Est-ce une cause obscure et cachée? Est-ce une intervention mystérieuse du ciel , qui , k certaines époques réglées, vient frapper les hommes d’impuissance et les femmes de stérilité? Ou est-ce une cause k notre portée, ouverte k nos recherches; une cause qui agit constamment sous nos yeux, quoiqu’avec divers degrés de force, dans toutes les situations où l’homme se trouve placé? N’est-ce pas le malheur, ou la crainte du malheur, inévitables résultats des lois de la na-
1 Polit Juttiet, b. VIII, rh. III, p. 5-40.
DES SYSTÈMES D’ÉGALITÉ
ture, que les institutions humaines adoucissent, loin de les aggraver, bien qu’elles n'aient pas réussi à les prévenir?
Il peut être intéressant d’observer comment , dans le cas que nous venons de supposer, quelques-unes des principales lois, qui jusqu’ici ont gouverné la société, seraient successivement dictées par la plus absolue nécessité. L'homme, selon M. Godwin, est le produit des impressions qu’il éprouve. L’aiguillon du besoin ne se ferait donc pas sentir longtemps, sans qu’il en résultât quelques violations des fonds réservés soit au public, soit aux particuliers. Lorsque ces violations se multiplieraient et deviendraient considérables par leur objet , les esprits les plus actifs et les plus étendus ne manqueraient pas de s’apercevoir qu’avec un accroissement rapide de population, le produit annuel commencerait bientôt à diminuer. L’urgence du cas ferait sentir la nécessitéde prendre sans délai quelques mesures de sûreté. On convoquerait une assemblée où l’on exposerait les dangers de la situation actuelle. Tant que nous avons vécu dans l’abondance, dirait-on, il était peu important que quelques-uns travaillassent moins que d’autres, et que les parts de chacun ne fussent pas exactement égales, car chacun de nous était disposé à subvenir aux besoins de son prochain. Maintenant il ne s’agit plus de savoir si chacun est prêt à donner ce qui lui est inutile, mais ce qui lui est nécessaire pour vivre. Les besoins, ajouterait-on, surpassent beaucoup les moyens d'y satisfaire. Ils se sont fait sentir d'une manière si pressante, il cause de l'insuffisance du produit, qu'il en est résulté de graves violations de la justice. Ces violations ont déjà arrêté l’accroissement des subsistances; et si on n’y porte remède, elles jetteront le trouble dans la communauté. En conséquence, une impérieuse nécessité nous force d’accroître à tout prix nos produits annuels. Pour cet effet, il est inévitable de faire une division plus complète des terres, et de protéger par les sanctions les plus fortes la propriété de chacun de nous contre les violations à venir.
On opposerait peut-être à ce discours, que l’accroissement de fertilité sur certains sols et d'autres accidents pourraient à la longue rendre quelques portions plus que suffisantes à l'entretien du propriétaire; et que, si le règne de l’amour de soi, ou de l’intérêt personnel, venait une fois à s’établir, ces riches refuseraient de céder leur superflu à leurs frères autrement que par voie d’échange. On leur répondrait en déplorant avec eux cette suite inévitable du nouvel ordre de choses, mais en leur faisant observer combien un tel mal est préférable à ceux qu'entraîne le défaut de sûreté dans la propriété. La quantité de nourriture qu’un homme peut consommer, leur dirait-on, est nécessairement li-
'Hr '
ir, »•*
!*. ii vi
A» iwi
MVKE 111. — CHAPITRE H.