‹ Essai sur le principe de populationChapitre 172 sur 368 · CHAPITRE V. — DES LOIS SUR LES TAUVRES · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — DES LOIS SUR LES TAUVRES

En Angleterre , ou a fait des lois pour établir en faveur des pauvres un système général de secours mais il est probable qu’en diminuant un peu les maux individuels, on a répandu la souffrance sur une surface beaucoup plus étendue.

On s’étonne dans ce pays-là que malgré des sommes immenses con-

' Ces lois sont anciennes, le premier statut étant de 1363, et la taxe foncière qu’elles établissent a été anciennement réglée, ainsi que la taxe des terres; d’où il est résulté, pour l’une comme pour l'autre, d’assez grandes anomalies. Certaines terres ne pavent point la taxe, parce qu’elles n’avaient pas été mises en propriété individuelle à l’époque où s’est fait le cadastre ou registre de répartition. Presque toutes les terres s'étant beaucoup bonifiées, et la taxe se payant toujours sur la première estimation, il en résulte que le taux de la taxe, d’après son énoncé, parait généralement beaucoup plus haut qu'il n'est réellement, et cette différence varie selon les bonifications qu’elles ont éprouvées. Il n’est du reste nullement question du revenu total de chaque propriétaire. Aiusi lorsqu’on parle de la taxe à 4 schcllings par livre, qui en 1801 s’est élevée à 18 schcllings, cela indique bien «pie la taxe a été plus quequadruplée, maison n’en peut point conclure le rapport de la taxe a tout le revenu. Si on voulait apprécier ce rapport, il faudrait avoir égaril d’un côté à la totalité du revenu, de l'autre à la somme absolue à laquelle monte la taxe totale. Cette taxe des pauvres s’élève à deux ou trois millions sterling eu temps ordinaire. (En 1776, elle s’est élevée à 1,730,516 livres sterling; en 1785, à 2,(67,749, et en 1803 à 3,348,203). Elle est réglée et assise annuellement dausc haque paroisse par le vestry (la sacristie) de la paroisse; les inspecteurs (overseers) dirigent l’emploi, soit à domicile, soit dans les maisons de travail tworkhouses), etc. (.Vote des traducteurs.)

LIVJtE III. — CHAPITRE V.

sacrées annuellement au soulagement des pauvres , leurs peines ne semblent pas adoucies. Les uns soupçonnent que l'on détourne à d’autres usages les deniers destinés à cet emploi ; d'autres accusent les inspecteurs de l’établissement de consumer en vains repas le bien des pauvres. Tous s’accordent à penser que l’administration de ce bien est vicieuse. C’est un fait certain que, même avant la cherté excessive qui s’çst fait sentir en dernier lieu, on levait annuellement trois millions sterling pour les pauvres , sans qu’on s’aperçût d’un changement dans leur état. Ce fait est un objet d’étonnement pour le public. Mais pour peu qu’on pénètre au-delà des premières apparences, bien loin d’être surpris de ce phénomène, on l’envisage comme fort naturel , et l’on sent bientôt qu’on devrait au contraire s'étonner si les choses allaient, autrement. Si même au lieu de quatre sous par livre , on en appliquait dil-huit à cet usage , il n’y a pas lieu de croire qu’il en résultât aucun changement essentiel.

Je suppose que, par une souscription des hommes riches, on fit en sorte que l’ouvrier, au lieu de recevoir, comme à présent, deux shellings par jour pour prix de son travail, en reçût cinq*. Quelques personnes croiraient peut-être qu’au moyen de cette augmentation, tous les ouvriers se trouveraient à l’aise et pourraient se procurer un morceau de viande pour leur dîner. Mais elles seraient trompées dans leurs espérances. L’acte par lequel on transporterait à chaque ouvrier la propriété additionnelle de trois shellings par jour, n’augmenterait pas la quantité de viande qui existe dans le pays. Or, dans l’état actuel , il n’y en a pas assez pour que chacun de ses habitants en ait une petite portion à sa table. Qu'arriverait-il? La concurrence des acheteurs au marché éleverait bientôt le prix de celte marchandise. Et tandis qu’à présent la livre de viande coûte un peu moins de demi-shelling , elle en coûterait deux ou trois; en sorte que tout ce que le pays en peut fournir ne se partagerait pas entre un nombre de personnes beaucoup plus grand que dans l'état actuel des choses. Quand une marchandise est rare, et ne |«ut être distribuée à tous, elle va à celui qui produit le litre le plus valide, c’est-à-dire, à celui qui peut en offrir le plus d’argent. Si la concurrence pour la viande se soutenait parmi les acheteurs assez longtemps pour déterminer les fermiers à augmenter leurs troupeaux et à faire chaque année de nombreux élèves, ce ne pourrait être

* te shelling est à peu près égal à l'ancienne pièce de 34 sous de France. Exactement le shelling est à la pièce de 24 sous comme 1000 est à 994. Ainsi le shelling vaut un peu plus d’un franc et 19 centimes. {Note de i traducteurs.)

LOIS SLR LES PAUVRES

qu'au préjudice de la récolte du grain. Cet échange serait désavantageux. On sait très bien que le pays ne pourrait plus nourrir la même population. Or, quand les subsistances sont rares par comparaison au nombre des habitants du pays, il est assez indifférent que ceux qui composent les classes inférieures aient deux shellings par jour ou qu’ils en aient cinq. Quelle que soit leur condition h cet égard, ils n’en seront pas moins réduits à se contenter de la plus petite portion d’aliments.

On dira peut-être que l’accroissement du nombre des acheteurs en tout genre donnerait, dans notre supposition, une nouvelle activité au travail et à l’industrie , et ferait croître le produit total du pays. Mais cette augmentation d’activité serait plus que compensée par l’encouragement que donneraient à la population ces richesses imaginaires; le produit se répartirait entre plus de personnes, et le nombre de celles-ci se trouverait avoir crû beaucoup plus que dans le simple rapport du produit.

Une collecte ou levée de deniers, faite en faveur des pauvres et distribuée de la manière la plus judicieuse, pour laquelle les riches contribueraient sur leur revenu annuel, dans le rapport de dix-huit shellings par livre, aurait précisément le même effet que la souscription que je viens de feindre. Aucun sacrifice, surtout en argent, de la part des riches, ne peut prévenir d’une manière un peu durable le retour de la détresse parmi les membres des classes inférieures du peuple. On peut effectuer de grands changements dans les fortunes. Les riches peuvent devenir pauvres, et quelques pauvres devenir riches; mais tant que le rapport des subsistances h la population reste le même, il arrivera nécessairement qu’une partie des habitants auront beaucoup de peine h se nourrir eux et leurs familles. Or, ce sera toujours les plus pauvres qui seront dans ce cas.

Il peut paraître étrange qu’avec do l’argent, on ne puisse pas améliorer la condition du pauvre sans abaisser d’autant celle du reste de la société. Mais quelqu’étrange que cela puisse paraître, je crois que c’est la vérité. Si je fais un retranchement sur la nourriture de ma famille, et que je donne à un pauvre ce dont je me prive; en le mettant à l’aise, je n’impose de privation qu’à moi-méinc ou aux miens; et peut-être sommes-nous en état de la supporter aisément. Si je défriche un terrain inculte, et que j’en donne à ce pauvre tout le produit, je fais à la fois son bien et celui de la société, parce que tout ce que ce pauvre consommait rentre dans le fonds commun, ainsi que, probablement, une partie du nouveau produit que j'ai obtenu. Mais si je donne à ce pauvre de l’argent; en supposant que le produit du pays ne change

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