‹ Essai sur le principe de populationChapitre 173 sur 368 · LIVRE III. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE III. — CHAPITRE V

point, c’est un titre que je lui donne pour obtenir une portion de ce produit plus grande que ci-devant. Or , il est évidemment impossible qu’il reçoive cette augmentation, sans diminuer la portion des autres. On sent bien que la diminution qu’opère un tel don fait b un seul individu est absolument insensible ; mais l’effet n’en est pas moins certain. C’est ainsi que l’air est peuplé d’insectes qui échappent à nos sens, mais dont pour cela on ne saurait contester l’existence.

Si, dans un pays quelconque, la quantité de nourriture reste la même pendant plusieurs années consécutives, elle sera répartie il chaque homme selon la valeur du titre qu’il présentera, c’est-à-dire, selon la somme d’argent qu’il sera en état d’offrir pour cette marchandise si universellement demandée. Il est donc bien démontré qu'on ne peut accroître pour les uns la valeur du titre, sans qu’elle diminue aussitôt pour les autres '. Si les riches, sans rien retrancherh leur table, faisaient une souscription en faveur de cinq cent mille hommes, par laquelle ils s’engageassent à donner à chacun d’eux cinq shellings (six francs) par jour; ceux-ci se trouvant plus à leur aise consommeraient plus d’aliments; ainsi il en resterait moins à distribuer aux autres. Le titre de chacun d’eux diminuerait de valeur, ou en d’autres termes, un même nombre de pièces d’argent achèterait une moindre quantité d’aliments, et par conséquent le prix des subsistances se trouverait universellement haussé.

On a vu récemment cette théorie bien confirmée par les faits, dans la disette à laquelle l’Angleterre a été exposée *. La supposition d’une collecte ou levée de deniers pour les pauvres, à raison de dix-huit shellings par livre, s’est presque réalisée; et l’effet a été tel qu’on pouvait l’attendre. Une telle distribution, même en temps ordinaire, aurait fait beaucoup hausser le prix des vivres ; mais à l’époque d’une disette, cette cause a dû agir bien plus puissamment encore. Aujourd’hui que la viande est rare, si on ajoutait trois shellings par jour au gain ordinaire de chaque ouvrier, pour qu’il les employât à acheter de la viande, on ne peut douter que le prix de cette denrée ne s’élevât fort haut tout-à-

* Il s’agit d’augmentation faite en faveur des pauvres; ce que nous remarquons pour prévenir la difficulté qui pourrait naine du cas oii les gens opulenls recevraient un accroissement de fortune. Comme avant cet accroissement leur titre était pleinement suffisant, l’accroissement ne donnerait lieu à aucune consommation nouvelle de leur part. Mais cette espèce d’exception est inutile à discuter. (.Vole des traducteurs.)

* La disette ou rareté dont il est question ici, est celle des années 1800 et 1801 . (J Vole de l'auteur.)

1,015 SOU LES 0A0VIÎE9.

coup. Il n'cn est pas autrement du blé en temps de disette. Tandis ipi'il est impossible que tous en aient leur portion accoutumée, si l’on donne h chaque membre de la communauté de quoi prétendre à cette portion entière; le renchérissement doit être aussi rapide que pourrait l’être celui de la viande dans le cas que je viens de feindre.

On n’a pas assez senti, h ce qu'il me semble, que le prix du hléen temps de disette dépend beaucoup moins de la rareté de cette denrée que de l’obstination avec laquelle chacun persiste à en consommer la quantité qu'il a contracté l’hahitude d’employer à son usage. Un déficit de la moitié de la récolte, si chacun consentait;) réduire immédiatement sa consommation de moitié, aurait peu d’effet sur le prix du blé, ou même n'en aurait absolument aucun. Au contraire, si pendant onze ou douze mois, chacun continue h en faire la même consommation, un délicit d’un douzième sullira pour élever le prix du blé presque sans aucune limite. Plus on fait de distributions dans les paroisses à titre d’assistance, et plus on encourage chacun à persister dans sa consommation habituelle; par conséquent, en vertu de cette mesure, il faut pour qu'enfm on consente à diminuer cette consommation , que le prix du blé s’élève beaucoup plus qu'il n’aurait été nécessaire sans cela pour obtenir le même effet.

Il semble que l’on n’ait pas assez fait attention h une cause particulière de cherté. le prix du blé en temps de rareté dépend beaucoup moins du délicit réel que de l’espèce d’obstination avec laquelle on persiste h vouloir en soutenir la consommation au même degré. Un dé* licit de la moitié de la récolte, si tous consentaient immédiatement à se réduire à la moitié de leur consommation habituelle , aurait peu d'effet sur le prix du blé ou même n’en aurait point. Un déficit d’un douzième, si {vendant dix ou onze mois on continue la même consommation, peut élever le prix du blé presque sans limite. Plus on donne en assistances paroissiales, plus on augmente la faculté de soutenir la consommation habituelle; et plus aussi doit s'élever le prix, avant que s'effectue la diminution de consommation qui seule peut le faire baisser.

Il a été affirmé par quelques personnes, que les hauts prix ne diminuent pas la consommation. S’il en était ainsi, nous verrions le prix du bushel 1 de blé s’élever à cent livres sterling ou davantage à chaque déficit auquel l'importation ne pourrait pas pleinement suppléer.

Le fait est que les hauts prix finissent toujours par diminuer la consommation. Mais par la richesse du pays, par la répugnance du peuple

1 llmltcl, boisseau, c’est la hiiitiémediiqiiarterel vaut 3 hriiolitres, 05. J;>h G.)

L1VKE III.— OlAPITlUiV.

à se contenter d’aliments substitués à sa nourriture ordinaire, par les immenses sommes distribuées aux paroisses, cette diminution ne peut être obtenue que lorsque les prix, devenus excessifs, forcent même les classes moyennes, tout au moins celles qui sont immédiatement audessus de la pauvreté, d'épargner sur le pain, par l'impossibilité où de tels prix les mettent d'en acheter autant qu’ils ont coutume de faire, [.es pauvres, assistés par leurs paroisses, n’ont aucune raison de se plaindre du renchérissement, puisque c’est le prix excessif qui a force l’épargne et a laissé par là plus de blé aux classes inférieures , dont l'assistance paroissiale les a mises en possession. Les classes les plus souffrantes dans la disette sont incontestablement celles qui sont immédiatement au-dessus de la pauvreté; elles oui été abaissées d’une manière marquée par les excessives largesses faites aux classes placées au-dessous d’elles. La pauvreté est presque toujours relative ; et si l’on eut pris aux personnes dont je parle une somme équivalente à la moitié des largesses faites de la sorte aux classes inférieures à elles, je doute fort qu’on les eût rendues aussi [«livres qu’elles le sont devenues par l’effet des distributions d’argent qui ont eu réellement lieu '. Ces distributions donnent aux classes pauvres le droit de commander beaucoup plus de denrées alimentaires que leur travail et leur habileté ne leur permettaient d'espérer dans l'état actuel du pays. La faculté d'en commander est diminuée d’autant pour les classes supérieures; elles ne peuvent plus, par leur travail et leur habileté plus productifs, obtenir la même part des objets de première nécessité qu’elles obtenaient auparavant. Il s’agit de comparer les avantages de l'assistance avec les maux qu'elle entraîne. Elle empêche les pauvres d'user d'aliments substitués au pain, comme partout ailleurs la loi impérieuse de la nécessité enseigne à faire; mais en faisant hausser les prix, elle met une grande partie du peuple dans la détresse, et force à recourir aux dons des pa-

1 Supposons que les classes inférieures gagnent, par une moyenne, dix shellings par semaine, et que les classes immédiatement au-dessus en gagnent vingt ; on ne peut douter qu'eu temps de disette, dix shellings par semaine distribués aux premières n'enlevassent aux dernières une portion plus grande du pouvoir qu’elles ont de commander les elioses de nécessité, que n'aurait pu faire la soustraction de cinq shellings par semaine de leur propre gain. Dans le premier cas, toutes ces classes se trouvent réduites au même niveau ; le prix des subsistances croît, par le concours des demandes, d'une manière extraordinaire; tous sont soumis à une même gène pour les subsistances. Dans le second cas, les classes au-dessus de la pauvreté conservent encore une assez grande supériorité; le prix des subsistances ne s’élève pas au même degré, et les quinze shellings restant achètent beaucoup plus que ne pouvaient faire les vingt dans le premier cas. {fiole de l'auteur .)

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