‹ Essai sur le principe de populationChapitre 256 sur 368 · LIVRE IV.— CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV.— CHAPITRE IV

plus bas qu’à présent , et suffire néanmoins à l’entretien d’une femme et de six enfants. Mais quoiqu’il en soit , il est certain que si les riches refusent de supporter les légers inconvénients attachés au grand bien qu'ils font profession de vouloir, on aura lieu de douter que leur bonne volonté à cet égard soit bien sincère. Désirer d’améliorer la condition du pauvre , de le mettre en état d'obtenir par son travail une plus grande quantité des choses nécessaires à la vie ou propres à en faire jouir, et se plaindre ensuite du haut prix des salaires, c’est imiter ces enfants qui d’une main veulent bien donner leur bonbon, mais qui de l’autre main veulent le reprendre, et pleurent si on ne le leur rend pas. Un marché surchargé d'ouvriers, et de forts salaires à chacun d’eux, sont deux choses parfaitement incompatibles '. Jamais, dans les annales de l’univers, ces deux choses n’ont existé à la fois ; et les réunir, même en imagination, décèle une ignorance totale des premiers principes de l’économie politique.

Une seconde objection au plan proposé est la diminution de population qui pourrait en résulter.

Mais il faut considérer que cette diminution est purement relative; lorsqu’elle aura été une fois effectuée, la même cause contenant la population pendant quelque temps dans l’état stationnaire, tandis que les vivres iront en croissant, il pourra arriver qu’on la voie ensuite faire de nouveaux progrès, et continuer ainsi d’âge en âge à suivre ceux des subsistances. Je n’ai nulle peine à concevoir que l’Angleterre , par exemple, moyennant une bonue direction de l'industrie nationale, put, dans le cours de quelques siècles, contenir le double ou le triple de sa population actuelle, et que cependant chaque individu y fût mieux nourri et mieux vêtu que ceux qui l’habitent à présent. Tant que les ressorts de l’industrie conserveront leur force, et que leur action sera suffisamment dirigée vers l’agriculture , ne craignons pas que la population manque. Le moyen le plus sur de répandre parmi les pauvres l’esprit de travail et d’économie serait peut-être de les bien convaincre que leur bonheur dépend principalement d’eux-mêmes; que s’ils écoutent la voix de leurs passions au lieu d’être dociles à celle de la raison , si avant le mariage ils ne sont pas frugals et laborieux, pour amasser de quoi pourvoir aux besoins de leur famille future, ils doivent s’attendre à tous les maux par lesquels la Providence châtie ceux qui désobéissent à ses ordres.

On peut encore nous opposer une troisième objection , et c’est la

1 Vov. liv. III, ch. VI. (Jpk. G.)

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EXAMEN DE QUELQUES OBJECTIONS, seule qui, h mes yeux, ait quelque chose de plausible, savoir, qu'en pressant le devoir de la contrainte morale, nous courons risque de multiplier les fautes contraires k la chasteté.

Je serais inconsolable de dire quoi que ce soit qui pilt, directement ou indirectement, être interprété dans un sens défavorable k la cauge de la vertu. Mais je ne pense pas que les fautes dont il s'agit doivent, dans les questions morales , être envisagées seules, ni même qu'elles soient les plus graves que l'on puisse concevoir. Elles ne manquent jamais, il est vrai, ou du moins elles manquent rarement , d'entraîner après elles des malheurs , et par celte raison , elles doivent être fortement réprimées; mais il y a d'autres vices dont les effets sont encore plus pernicieux , et il y a des situations dont on doit être plus alarmé. L'extrême pauvreté expose k plus de tentations encore. Plusieurs individus de l’un et de l’autre sexe ont passé honorablement une vie chaste et vertueuse hors des liens du mariage. Je ne crois pas qu’on en trouve beaucoup qui, soumis k l'épreuve de la dernière misère, ou même d’une vie continuellement traversée, n’aient rien perdu de leur délicatesse, et dont le caractère ne se soit point insensiblement dégradé.

Dans les classes moyennes et supérieures, on a trop souvent le chagrin de voir un homme d’un caractère élevé, sensible k l'honneur, plein de délicatesse et de probité, cédant peu k peu au poids des circonstances qui le pressent, s’excuser d’abord en rougissant, n’oser regarder en face ceux de qui il a emprunté quelques sommes qu’il n’est pas en état de rendre ; réduit ensuite k user de défaites, recourir aux plus honteux subterfuges, pour se soustraire au payement des plus justes dettes; se familiariser enlin avec le mensonge et la fausseté, former des desseins coupables, violer même la paix publique, et perdre toutes les qualités estimables qui donnaient k son caractère de la grâce et de la dignité.

C’est au nombre des indigents, c’est au soin que nous prenons d’encourager l’imprudence et l’imprévoyance1, qu’il faut attribuer la plu-

’ M. Colquhoun remarque à propos de la taxe des pauvres et des lois qui s’y rapportent, « qu’en dépit de tous les arguments qu’on fait valoir eu faveur de ce système, sagement conçu dans l’origine, les effets qu'il a produits prouvent incontestablement que, pour la grande masse des pauvres, il va dans son exécution quelque chose de radicalement vicieux. » Sans cela, ajoute-t-il, « il serait impossible que la capitale offrit tant de misère à côté de tant de bienfaisance et de libéralité. » Police of melropoliS' p. 339.

Je suis entièrement de l’avis de M. Colquhoun sur les mauvais effets de ces loi».

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