‹ Essai sur le principe de populationChapitre 30 sur 368 · LIVRE I. — CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE IV

cliées d’adopter pleinement ces moyens de se procurer d'abondantes ressources, et <|ui par là même a empêché leur population de s’accroître. Si la faim seule avait pu suffire pour engager les sauvages d’Amérique à changer leur genre de vie, je ne saurais concevoir comment il serait resté sur ce continent une seule nation de chasseurs ou de pécheurs. Mais il est évident qu’outre ce puissant stimulant, il faut , pour opérer un tel changement, une suite de circonstances favorables. Il est bien probable que l’art de se procurer des aliments en cultivant le sol doit être inventé et perfectionné d’abord dans les pays qui sont le plus propres à la culture , dont la situation et la fertilité permettent aux hommes de se rassembler en grand nombre ; car c’est un moyen de développer leurs facultés inventives.

Chez quelques nations américaines, ou ne connaît pas l'inégalité des conditions, en sorte que toutes les rigueurs de la vie sauvage y sont également réparties, en particulier celles de la famine. Mais chez quelques nations plus méridionales, comme dans le Gagota 1 , et chez les >iatchez ’, surtout au Mexique et au Pérou, la distinction des rangs était établie. En conséquence sans doute, lorsque les subsistances venaient à manquer, les basses classes , réduites h un état de servitude absolue % souffraient presque seules; et c’était sur elles que frappait principalement le fléau destructeur.

La prodigieuse dépopulation qui s’est manifestée chez les nations indigènes de l’Amérique, depuis la découverte de ce continent, se présentera peut-être au premier coup-d’œil comme une objection à ce que nous avons dit ci-devant de l’énergie du principe de population. Mais on verra, fen y réfléchissant, que ce phénomène dépend des trois grandes causes que nous avons assignées. Les obstacles qui s’opposent à la population, soit en la détruisant, soit en prévenant son accroissement, peuvent agir avec tant de force, qu’ils lui impriment une marche rétrograde.

La passion de ces peuples pour les liqueurs spiritueuses *, que Charlevoix appelle une rage au-dessus de toute expression", doit être envisagée, elle seule, comme un vice capable de produire la dépopulation qu’on observe ; car elle n’agit pas seulement comme une espèce de

1 Robertson, liv. IV, p. 141.

* Lell. édif.y t. VII, p. 21. — Robertson , î.iv. IV, p. 159.

3 Robertson, liv. VII, p. 190, 242.

4 Major Rogers Account of Xorlh America, p. 210.

* Charlcvoix, t. III, V. 502.

OBSTACLES A LA POPULATION DANS LES ILES DE LA MER DU SUD. <5 poison qui les énerve et les tue, elle attaque directement les sources de la génération , et produit des rixes et des combats qui se terminent presque toujours d’une manière funeste1. Il faut ajouter à cela que, presque partout , les relations des Européens avec les indigènes ont abattu le courage de ceux-ci , ont donné h leur industrie une fausse direction, et diminué par là même leurs ressources et leurs subsistances. A Saint-Domingue, les indigènes négligeaient de propos délibéré la culture de leurs terres, afin d’aflàmer leurs cruels oppresseurs’. Au Pérou et au Chili , on força les naturels à creuserdes entrailles de la terre , au lieu de féconder sa surface. Et chez les peuples du Nord, la passion pour l’eau-de-vie dirigea toute leur activité vers la recherche des pelleteries’; ce qui les empêcha de donner aucune attention aux moyens d’augmenter leurs subsistances, et les porta même à détruire rapidement leur gibier. Il est probable en effet, que, dans toutes les parties de l’Amérique où les Européens ont pénétré, les luîtes sauvages ont éprouvé une dépopulation au moins égale à celle qu'y a subie l’espèce humaine '. Partout le goût de l’agriculture s’est affaibli plutôt que de s’accroître, tandis qu’on aurait pu espérer l’clfet contraire des liaisons formées entre les sauvages et les peuples cultivateurs. Nulle part en Amérique, soit au Nord, soit au Sud, on n’entend dire que, parla diminution du nombre des habitants, la vie soit devenue plus facile et les ressources plus abondantes.

On peut donc conclure avec quelque assurance du tableau même que nous venons de présenter, que, malgré tant de causes de destruction qui agissent sur ce vaste continent, la population des diverses nations qui l’habitent est, à peu d'exceptions près, au niveau des moyens de subsistance que, dans l’état actuel de leur industrie, ces nations sont en état de se procurer.

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