LIVRE I. — CHAPITRE V
sont nées celte foule d'institutions bizarres qui mettent des obstacles à la population; l’anthropophagie, la castration des mâles, l'infibulation des femelles, les mariages tardifs, la consécration de la virginité, l’estime du célibat, les châtiments exercés contre les filles qui se hâtaient d’être mères'. »
C’est de là, selon cet auteur, que ces coutumes, produites par une population excédante, ont passé sur les continents, où de nos jours encore les philosophes s’occupent à en rechercher l’origine. II ne s’est pas aperçu qu’une tribu sauVagc du continent d’Amérique, eutourée de nations ennemies, ou une nation civilisée et populeuse, contenue de toutes parts par d’autres nations qui lui ressemblent, se trouve, à divers égards, dans une situation semblable à celle de ces insulaires. Quoique les barrières qui arrêtent la population y soient moins visibles et moins déterminées, quoique sur le continent elles puissent échapper à l’observation plus aisément que dans les iles, elles n’en sont pas moins réelles ni beaucoup moins insurmontables. 1,’n homme qui, pressé par le besoin, quitte la nation continentale à laquelle il appartient, n’est nullement assuré de trouver dans une autre plus de ressources. Entre les iles, il n’en est sans doute aucune dont le produit ne pût être augmenté. C’est précisément ce qu’on peut dire de toute la terre. Une île, comme tout le reste de la terre, contient justement autant d’habitants que son produit actuel en peut nourrir. Mais comme dans les iles, surtout dans les iles très petites , le nombre des habitants est distinctement limité, et comme cette limite ne peut être méconnue, il y aura quelque avantage à rechercher les obstacles qui y arrêtent la population , en prenant pour exemples celles sur lesquelles nous avons des relations claires et authentiques. On trouve dans le premier voyage de Cook cette question relative aux familles clair-semées des sauvages de la Nouvelle-Hollande : < Comment les peuples de celte contrée sont-ils réduits au nombre qu’elle peut nourrir*?» On peut, avec le même droit, faire la même question sur les iles populeuses de la mer du Sud, et sur les pays les plus peuplés de l’Europe et de l’Asie. Celte question, dans sa généralité , me semble très curieuse , et peut jeter du jour sur quelques circonstances aussi intéressantes qu’obscures de l’histoire de la société. C’est à répondre à cette question que sont principalement destinées les recherches historiques contenues dans la première partie de cet ouvrage.
1 ltiyn.il, .llisl. des Irules, t. II, 1. IM, p. 3, rie l’rirlit. en to vol. in-8", 1"93. 1 Premier voyage dcCénk, vol. III, p. 340, in-4", angl.
OBSTACLES A LA POPL’LATrON DANS LES ILES DE LA MER DU SUD. «
On connaît peu les grandes îles de la Nouvelle-Guinée , de la Nouvelle-Rretagne, de la Nouvelle-Calédonie, et des Nouvelles-Hébrides. Il est probable que la société y est à peu près au même point que chez les nations sauvages d’Amérique. Elles sont habitées, à ce qu’il parait, par différentes tribus, qui se font continuellement la guerre. Les chefs y ont peu d’autorité; et comme la propriété y est mal assurée, il parait qu’ils ont peu de provisions '. La grande île de la Nouvelle-Zélande nous est mieux connue. Ce que nous en savons n’est pas propre à nous donner une idée avantageuse de l’état auquel la société y est parvenue. Le tableau qu’en fait Cook, dans ses trois différents voyages, est chargé des plus sombres couleurs. L’etat perpétuel d’hostilitéoù vivent les tribus répandues sur cette île a quelque chose de plus sauvage que les guerres des sauvages américains’. L’usage où sont ces peuples de manger de la chair humaine, le goût même qu’ils ont pour cette affreuse nourriture sont établis par les preuves les plus incontestables3. Cook, qui est fort éloigné d'exagérer les viees des nations sauvages, dit, en parlant des naturels du détroit de la Reine Charlotte : « Si j’avais écouté les conseils de tous nos prétendus amis, j’aurais exterminé la race entière de ces insulaires; car chaque village, chaque hameau, venait à moi tourà-tour me demander de détruire le hameau voisin. Je n’aurais jamais cru que les haines, qui divisent ces peuplades, pussent se manifester d’une manière aussi frappante*. » Et dans le même chapitre il ajoute : « D’après mes propres observations, et d’après les informations que Tawciharooa m’a données, je suis fondé à croire que les habitants de la Nouvelle-Zélande vivent dans une crainte perpétuelle d’être exterminés par leurs voisins. Il n’y a prcsqu’aucune tribu qui ne croie avoir éprouvé, de la part d’une autre tribu, quelqu’injustice, ou quclqu’outrage, dont elle est sans cesse occupée h tirer vengeance. Il se peut aussi que l’espérance de faire un bon repas exalte ce sentiment.... La manière dont ils s’y prennent pour exécuter leurs noirs projets est toujours la même : ils fondent pendant la nuit sur l’ennemi qu’ils veulent détruire. S’ils le surprennent sans défense (ce qui , je pense, doit être rare), ils tuent tout, sans distinction d’âge ni de sexe. Quand le massacre est achevé, ils célèbrent leur victoire sur le champ de bataille, où ils se rassasient des aliments qu’ils y trouvent en abondance; quelque-
* Voyez, pour la Nouvelle-Guinée et la Nouvelle-Bretagne, V Histoire des navigations aux terres australes ; et pour la .Nouvelle-Calédonie et les nouvcllcs-llô» brides, le second voyage de Cook, vol. Il, liv. III.
* Cook, pr. voy.y t. Il, p. 543; sec. voy.y t. ï,p. 110; trois, t ;oy., t. I, p. 161, etc.
5 Ibid. y second v oy., 1. 1, p. 246. — 4 trois, vny., t. I, p. 124.