‹ Essai sur le principe de populationChapitre 33 sur 368 · LIVRE I — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE I — CHAPITRE V

fois aussi ils emportent les corps de ceux qu’ils viennent d’égorger, et vont les dévorer h loisir dans leurs propres demeures , avec des actes

de férocité brutale, tels que la plume se refuse à les décrire Faire

quartier, ou recevoir des prisonniers, sont des pratiques étrangères à leur code militaire : la fuite est la seule ressource des vaincus. Cet état de guerre perpétuelle , et la manière destructive dont ils la font, produisent chez ces peuples une telle habitude de circonspection, que, de nuit ou de jour, on n’y voit aucun individu qui ne soit sur ses gardes*.»

Ces observations sont consignées daus le troisième voyage de Cook, où les erreurs des précédents voyages n’ont pu manquer d’être corrigées. Elles prouvent que la guerre est, h la Nouvelle-Zélande, l’obstacle principal qui arrête la population. Nous ignorons s’il y règne parmi les femmes des coutumes qui aient la même tendance. Si de tels usages y sont établis, il est probable que c’est pendant les temps où le besoin de nourriture se fait sentir de la manière la plus pénible ; car chaque tribu doit naturellement désirer d’accroître le nombre de ses membres, afin d'augmenter ses moyens d’attaque et de défense. On peut dire seulement que la vie vagabonde que mènent les habitants de ces îles australes, et l’état continuel d’alarme où ils vivent, qui les force à voyager et travailler les armes h la main*, sont des circonstances défavorables à la gestation, et qui tendent à prévenir les familles nombreuses.

Mais, quelque puissantes que soient ces causes, qui compriment la population, les fréquents retours de disette font voir qu’elles ne suffisent pas pour maintenir le nombre des habitants au-dessous du niveau des subsistances. « Qu’il y ait des temps de disette , dit Cook , c’est ce que nos observations nous ont fait connaître d’une manière indubitable*. » Le poisson est leur principale nourriture : et comme ce n’est qu’au bord de la mer et en certaines saisons de l’année qu’on peut s’eu procurer4, il est clair que ce n’est pour eux qu’une ressource précaire. Dans l’état d’alarme où ils vivent sans cesse, il doit être bien difficile de faire sécher du poisson et d’en conserver beaucoup en magasin, surtout si les baies et les anses les plus poissonneuses sont, comme on doit le supposer, l’objet le plus ordinaire de leurs querelles, et s’ils mettent à se les enlever mutuellement cet acharnement qui caractérise toutes les entreprises d’un peuple toujours occupé à chercher des moyens de vivre*. Les végétaux dont ils se nourrissent sont la racine de fougère.

' Cook, Iroieiéme voyage, t. I, p. 124. — J Ibid., tecond voyage, 1. 1, p. 127. * Ibid., premier voyage, t. III, p. 66. — 4 Ibid., p. 43.

5 Ibid., trois, voy., t. I,p. 1S7.

OBSTACLES A LA POPULATION DANS LES ILES DE LA MEIl DU SUD. 47 les ignames, les clams et les patates Ces trois dernières espèces sont cultivées, et on ne les trouve guères dans les îles de cet Océan méridional, où l'agriculture est presqu’enlièrement ignorée*. Lorsque, par l’eflet d’une saison défavorable, ces faibles ressources viennent à manquer, on peut aisément imaginer dans quelle affreuse détresse les peuples doivent être plongés. Dans de telles circonstances, il n’est que trop probable que le désir d’assouvir leur faim doit ajouter beaucoup de force h leur désir habituel de vengeance ; et l’on ne peut être surpris de les voir t occupés sans cesse à s’entre-détruire, comme leur seule ressource contre la famine et la mort’. »

Si, des côtes dépeuplées de la Nouvelle-Zélande , nous tournons nos regards sur les bords populeux d’Otahiti et de toutes les îles de la Société, une scène nouvelle se déploie. Là, toutes les craintes relatives à la disette semblent devoir disparaitre. Les voyageurs, en nous parlant de ces contrées, semblent décrire le jardin des Ilespéridcs et ne cessent d’exalter leur rare fertilité*. Mais un instant de réllexionco rrigera ce premier aperçu. L’abondance et le bonheur ont toujours été envisagés comme les causes les plus efficaces pour accroître la population. Dans un climat délicieux, où l’on voit régner peu de maladies, où les femmes ne sont point condamnées à des travaux excessifs, comment ces causes n'agiraient-elles pas avec beaucoup plus d’énergie que dans des pays moins favorisés? Et si elles agissent, comment la population, circonscrite dans d’étroites limites, pourra-t-elle trouver la place qui lui est nécessaire ? Cook fut surpris de voir qu’Otahiti, qui n’a que quarante lieues de tour, contenait d’après son calcul plus de deux cent mille habitants \ Comment donc pourrait-elle en contenir plus de trois millions; nombre auquel arriverait la population au bout d'un siècle seulement, en supposant que le doublement s'opère en vingt-cinq ans*?

1 Cook, sec. voy., t. III, p. 45. .Te ne sais quel est le végéta! désigne par clam dans la relation anglaise, ni s'il a quelque propriété qui ait rapport avec le sens du mot clammy qui signifie visqueux, ou avec le coquillage appelé clam en Amérique, qui est je crois, une espère de moule. On sait que la patate, dont il est ici question, est la pomme de terre ou quelqu'une de scs variétés. (Pierre Prévost.)

* Cook, prrm. voy., t. II, p. 403. — * Ibid., t. III, p. 43.

* Voy. des Missionnaires, App., p. 547, angl.

* Cook, sec. voy., 1. 1, p. 349.

* Je ne doute pas que la période de doublement n'y fiit plus courte, en supposant qu’on supprimât les obstacles qui troublent l'ordre naturel. Si Otaliiti, avec tous ses produits actuels, ne contenait que cent personnes, en nombre égal de chaque sexe, et que le mariage d'un seul homme avec une seule femme y fût établi d une manière constante, je crois que cinq ou six périodes successives augmenteraient la

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Ces questions sont également applicables k tontes les îles du même groupe. Passer de l’une à l’autre , serait changer de place , sans améliorer sa situation. Toute émigration efficace, toute importation de subsistances vraiment utile, sont exclues par la nature de ces îles et par l’état imparfait de leur navigation.

Ici la difficulté se trouve réduite à une si petite échelle; elle est si claire, si précise, si insurmontable, que l’esprit ne peut s’y dérober. On ne peut point répondre comme on a coutume de le faire par des idées vagues et bazardées d’émigration ou d’amélioration de culture. L’une est impossible, l’autre évidemment insuffisante. Nous sommes aisément convaincus qu’il est impossible que, dans ce groupe d’iles, la population aille en doublant tous les vingt-cinq ans. Et avant même d’avoir fait aucune recherche sur l’état auquel la société y est parvenue, nous sommes sûrs, qu’a moins d’un miracle qui y rende les femmes stériles, nous découvrirons dans la manière de vivre de ces peuples quelques obstacles puissants k l’accroissement de leur imputation.

Toutes les relations successives qui nous sont parvenues de l’ile d’Otahiti et de celles qui l’entourent nous attestent l’existence de quelques sociétés, connues sous le nom d'Earee ', qui ont excité une juste surprise chez les nations civilisées. Ces sociétés ont été si souvent décrites qu’il suffira de rappeler ici que l’infanticide et la prostitution en sont les lois fondamentales. Elles sontcomposéesexclusivementde personnes prises dans les classes les plus élevées; et, selon M. Anderson*, « cette vie licencieuse est si conforme k leurs goûts et k leurs principes, que les personnes des deux sexes, les plus remarquables par leur beauté, passent ainsi leur jeunesse , commettant sans pudeur des actions qui couvriraient d’opprobe les nations les plus sauvages. Lorsqu’une femme Earee accouche, on applique au nez et k la bouche de l’enlant un morceau d’étoffe mouillée qui l’étouffe sur-le-champ *. » Sur quoi le capitaine Cook fait observer : « Qu’il est certain que ces sociétés contrilment beaucoup k prévenir parmi les classes supérieures du peuple, l’accrois-

population au-delà de toutee qu'on a observé jusqu'ici, et qu'en moins de quinze ans cette population doublerait. (Note de l’ auteur).

* Cook, prem.voy., t. II, p. 207 etsuiv.; — sec. roy.,1. 1, p. 552; — trois, uog. t. II, p. 257 etsuiv. Missionar. Voyage , appendice, p.347, in-.i°.

1 Jl. Anderson a fait le dernier voyage de Cook en qualité de chirurgien et de naturaliste. Cook et tous les officiers de l'expédition avaient la plus haute opinion de ses talents et de son exactitude .- en sorte que sa relation peut être envisagée comme une excellente autorité. (Note de l'auteur).

* Cook, trois. voy.,l. II, p. t3S,I32.

OBSTACLES A LA ÎOPULATION DANS LES ILES DE LA MEH DU SUD. 49 sement de la population » On ne peut douter de la justesse de cette observation.

On n’a pas remarqué d’institutions semblables parmi les classes inférieures. Mais les vices autorisés chez les grands, ne sont que trop généralement répandus parmi le peuple. L’infanticide n’est pas propre aine Earees. Il est également permis à tous : et comme l’opinion des premières classes en a effacé la honte, soit pour ce qui concerne le crime en lui-même, soit par rapport à l’imputation de pauvreté; c’est une pratique à laquelle on a recours plutôt pour se conformer à l’usage , que par la crainte du besoin. Aussi parait-elle être établie dans ces îles d’une manière générale, sans aucune réserve, comme une coutume commune et familière.

C’est une remarque très juste de Hume *, qu’en général la permission de l’infanticide contribue à accroitre la population dans le pays où elle a lieu. En éloignant la crainte d’une nombreuse famille, elle enrottrage le mariage; et l’empire de la tendresse maternelle et paternelle fait qu’on n’a recours à ce triste remède qu'à la dernière extrémité. L’établissement des sociétés d’Earees, à Otahiti et dans les iles voisines, fait probablement exception à cette règle et peut y avoir eu une tendauce contraire.

Parmi les classes inférieures du peuple, régnent la prostitution et la débauche. Quoiqu’il puisse y avoir quelque exagération à cet égard dans les récits des voyageurs, on ne peut rejeter entièrement leur témoignage ». Cook, cherchant à excuser les femmes d’Otahiti, et à resteindre

* 1 Cook, deux. roy.,t. J,p. 332.

* Essais de Hume , 1. 1, Essai XI, p. 431, in-8°, 1764, angl.

* M. Louis Reybaud, dans son ouvrage intitulé Ynyagee el Marines, décrit ainsi (p. 128), les occupations de l'équipage de VArtimisc en 1839, pendant qu'on radoubait ce vaisseau : « L’Ile que Bougainville avait appelée la nouvelle Cythèrc ne donna pas de démenti à son nom. Le séjour de Taïli fut une longue suite d'amours volages et sensuels, Pape-iti ne formait plus qu'un sérail, moins la contrainte. Le soir venu, chaque arbre du rivage abritait un couple passionné , et les eaux de la rivière donnaient asile à un essaim de naïades cuivrées qui venaient s’y jouer avec les élèves de la frégate. One de liens aussi promptement formés que brusquement rompus ! Que de marchés étranges dans lesquels intervenaient les pères, les frères, les maris et sur lesquels les missionnaires eux-mémes prélevaient, sous formes de pénalité , une espèce de dlme! Les sectes philosophiques qui ont -i longtemps poursuivi In découverte de la femme libre, ne s'imaginent pas que Taïli a depuis longtemps réalisé leur idéal et qu’elle conserve des mœurs à I unisson de leurs rêves. La réserve et la pudeur y sont des vertus très peu comprises, et il n'est pas un naturel, homme ou femme, dans lequel on ne puisse trouver un Proxénète ou une Messalline. » (Jph. G.)

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