LIVRE J. — CHAPITRE I
et constaté les faits qui démontrent l’action de cette cause, mais on n’a pas vu la liaison naturelle et nécessaire qui existe entr’elle el quelques effets remarquables; quoiqu’au nombre de ces effets, il faille probablement compter des vices, des malheurs, et cette distribution trop inégale des bienfaits de la nature que les hommes éclairés et bienveillants ont de tout temps désiré de corriger.
La cause que j’ai en vue est la tendance constante qui se manifeste dans tous les êtres vivants a accroître leur espèce, plus que ne le comporte la quantité de nourriture qui est à leur portée.
C’est une observation du docteur Franklin, qu’il n’y a aucune limite à la faculté productive des plantes et des animaux, si ce n’est qu'en augmentant en nombre ils se dérobent mutuellement leur subsistance. Si la face de la terre, dit-il, était dépouillée de toute autre plante, une seule espèce, par exemple le fenouil, suffirait pour la couvrir de verdure. Et s’il n’y avait plus d’autres habitants, une seule nation, par exemple la nation anglaise, en peu de siècles l’aurait peuplée ’.
Cela est incontestable. La nature a répandu d’une main libérale les germes de la vie dans les deux règnes , mais elle a été économe de place et d’aliments. Sans cette réserve, en quelques milliers d'années, des millions de inondes auraient été fécondés par la terre seule; mais une impérieuse nécessité réprime cette population luxuriante; et l’homme est soumis à sa loi, comme tons les êtres vivants.
Les plantes et les animaux suivent leur instinct , sans être arrêtés par la prévoyance des besoins qu’éprouvera leur progéniture. Le défaut de place et de nourriture détruit, dans ces deux règnes, ce qui naît au-delà des limites assignées à chaque espèce.
Les effets de cet obstacle sont, pour l’homme, bien plus compliqués. Sollicité par le même instinct, il se sent arrêté par la voix de la raison, qui lui inspire la crainte d’avoir des enfants aux besoins desquels il ne pourra point pourvoir. S’il cède à cette juste crainte, c’est souvent aux dépens de la vertu. Si au contraire l'instinct l’emporte, la population croît plus que les moyens de subsistance. Mais dès qu’elle a atteint ce terme, il faut qu’elle diminue. Ainsi, la difficulté de se nourrir est un obstacle toujours subsistant à l’accroissement de la population humaine : cet obstacle doit se faire sentir partout où les hommes sont rassemblés , et s’y présenter sans cesse sous les formes variées de la misère et du juste effroi qu’elle inspire.
On se convaincra que la population a cette tendance constante à
' Franktin's Misait., p. 9.
EXPOTITION DU SUJET.
s'accroître au-delà des moyens de subsistance , et qu’elle est arrêtée par cet obstacle, si l’on parcourt, sous ce point de vue, les diiïérentes périodes de l'existence sociale. Mais avant d’entreprendre ce travail, et pour y jeter plus de clarté, essayons de déterminer, d'une part, quel serait l'accroissement naturel de la population, si elle était abandonnée à elle-même sans aucune gêne; et d’autre part, quelle peut être l’augmentation des productions de la terre dans les circonstances les plus favorables à l’industrie productive.
On accordera sans peine, qu'il n’y a aucun pays connu où les moyens de subsistance soient si abondants , et les moeurs si simples et pures, que jamais la difficulté de pourvoir aux besoins d’une famille n’y ait empêché ou retardé les mariages; que jamais les vices des grandes villes, les métiers insalubres, ou l’excès du travail, n'y aient porté atteinte à la vie. Ainsi, nous ne connaissons aucun pays où la population ait pu croître sans obstacle.
On peut dire qu’indépendamment des lois qui établissent le mariage, la nature et la vertu s’accordent à prescrire à l’homme de s’attacher de bonne heure à une seule femme; et que si rien ne mettait obstacle à l’union permanente qui serait la suite naturelle d’un tel attachement, ou si des causes de dépopulation ne se faisaient sentir ensuite, on devrait s’attendre à voir la population s'élever bien au-delà des bornes que nous l’avons vue atteindre.
Dans les États du nord de l'Amérique, où les moyens de subsistance ne manquent point, où les mœurs sont pures, et où les mariages précoces sont plus faciles qu’en Europe, on a trouvé que la population, pendant plus d’un siècle et demi , avait doublé plus rapidement que tous les vingt-cinq ans '. Et néanmoins , pendant ce même intervalle de temps, on avait vu, en quelques villes, le nombre des morts excéder celui des naissances’; en sorte qu’il fallait que le reste du pays leur fournit constamment de quoi remplacer leur population : ce qui indique clairement que l’accroissement y était plus rapide que la moyenne générale.
Dans les établissements de l’intérieur, où l'agriculture était la seule occupation des colons, et où l’on ne connaissait ni les vices, ni les
1 Quelques estimations et calculs récents prouvent que , depuis le premier établissement eu Amérique jusqu'à l'année 1300 , la période de doublemement a été d'un peu plus de vingt ans. Voyez une note sur l’accroissement de la population en Amérique, au liv. II, chap. xin. (Sole de routeur.)
* Pries Obsrrv. on Revers, rav., 1. 1, p. *27 \ , édit, in- 4®.