LIVRE I. — CHAPITRE I
travaux malsains des villes, on a trouvé que la population doublait en quinze ans'. Cet accroissement, tout grand qu’il est, pourrait sans doute l’étre bien davantage, si la population n’éprouvait point d’obstacle. Pour défricher un pays nouveau, il faut souvent un travail excessif; de tels défrichements ne sont pas toujours fort salubres : d’ailleurs les sauvages indigènes troublaient quelquefois ces entreprises par des incursions, qui diminuaient le produit de l'industrieux cultivateur, et coûtaient même la vie à quelques individus de sa famille.
Selon une table d’Euler, calculée d’après une mortalité de 1 surôti, si les naissances sont aux morts dans le rapport de 3 à 1 , la jiériode de doublement sera de douze années et 4/3““ seulement*. Et ce n’est point là une simple supposition, mais elle s’est réalisée plus d’une fois pendant de courts intervalles de temps.
Sir W. Petty croit qu’il est possible , à la faveur de certaines circonstances particulières, que la population double en dix ans1.
Mais pour nous mettre à l'abri de toute espèce d’exagération, nous prendrons pour base de nos raisonnements l’accroissement le moins rapide; accroissement prouvé par le concours de tous les témoignages, et qu’on a démontré provenir du seul produit des naissances.
Nous pouvons donc tenir pour certain que, lorsque la population n'est arrêtée par aucun obstacle, elle va doublant tous les vingt-cinq ans, et croit de période en période selon une progression géométrique.
Il est moins aisé de déterminer la mesure de l’accroissement des productions de la terre. Mais du moins nous sommes sûrs que cette mesure est tout à fait différente de celle qui est applicable à l’accroissement de la population. Un nombre de mille millions d’hommes doit doubler en vingt ans par le seul principe de population, tout comme un nombre de mille hommes. Mais on n’obtiendra pas avec la même facilité la nourriture nécessaire pour alimenter l’accroissement du plus grand nombre. L’homme est assujéti à une place limitée. Lorsqu’un arpent a été ajouté à un autre arpent, jusqu'à ce qu’enfin toute la terre fertile soit occupée, l’accroissement de nourriture dépend de l’amélioration des terres déjà mises en valeur. Cette amélioration, par la nature de toute espèce de sol , ne peut faire des progrès toujours croissants; mais ceux qu’elle fera, au contraire, seront de moins en moins considérables ; tandis que la population, partout où elle trouve de quoi
1 Pries Ohs., t. I, p. 2S2. — (') Voy. celle taille, à la fin tluciiap. xi, liv.II. * Polit. Âritbm ., p. 14.
F.XTOSITIOM DU SUJET.
subsister, ne reconnaît point de limites, et que ces accroissements deviennent une cause active d’accroissements nouveaux.
Tout ce qu’on nous dit de la Chine et du Japon donne lieu de douter que tous les efforts de l’industrie humaine pussent réussir à y doubler le produit du sol , en prenant même la période la plus longue. A la vérité notre globe offre encore des terres sans culture, et presque sans habitants; mais on peut contester le droit d’exterminer ces races éparses, ou de les contraindre à s’entasser dans une partie retirée de leurs terres, insuffisante h leurs besoins. Si l’on entreprend de les civiliser et de diriger leur industrie, il faudra y employer beaucoup de temps : et comme, pendant ce temps, l’accroissement de la population se réglera sur celui de la nourriture, il arrivera rarement qu’une grande étendue de terrains abandonnés et fertiles soit mise tout à coup en culture par des nations éclairées et industrieuses. Enfin lors même que cet événement aurait lieu, comme il arrive par l’établissement de nouvelles colonies, cette population, croissant rapidement et en progression géométrique, s’imposera bientôt des bornes à elle-même. Si l’Amérique continue à croître en population, comme on n'en saurait douter, quoiqu’avec moins de rapidité que dans la première période des établissements qu’on y a formés; les indigènes seront tonjours plus repoussés dans l’intérieur des terres, jusqu'il ce qu’enfin leur race vienne h s’éteindre.
Ces observations sont, jusqu'à un certain point, applicables à toutes les parties de la terre où le sol est imparfaitement cultivé. Il ue pourrait entrer dans l'esprit, même un seul instant, de détruire et d’exterminer la plupart des habitants de l’Asie et de l’Afrique. Civiliser les tribus diverses des Tartarcs et des Nègres, et diriger leur industrie, serait sans doute une entreprise longue et difficile , d’un succès d’ailleurs variable et douteux.
L’Europe n’est point aussi peuplée qu’elle pourrait l’être. C’est en Europe qu’il y a quelque lieu d’espérer que l’industrie peut être mieux dirigée. En Angleterre et en Écosse, on s’est beaucoup livré à l’étude de l’agriculture : et cependant, dans ces pays même, il y a beaucoup de terres incultes. Examinons à quel point le produit de cette lie serait susceptible d’accroissement dans les circonstances les plus favorables qu’on puisse feindre.
Si nous supposons que, par la meilleure administration et par les encouragements les plus puissants donnés aux cultivateurs, le produit des terres y pourrait doubler dans les premières vingt-cinq années, il est probable que nous irons au-delà de la vraisemblance; et cette sup-