‹ Essai Sur Le Réalisme Immédiat De Mgr Léon NoëlChapitre 11 sur 21 · R/I.xpo · texte numérisé non relu

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s'imposent à l'esprit comme un élément étranger, comme quelque chose qui ne vient pas de lui. Il faut bien prendre conscience de cette opposition ; car, selon Mgr Noël, « tout est dans cette opposition »!, qui est celle du moi et du non moi. Les objets qui s'offrent à l'esprit avec ce caractère d'indépendance, je les considère spontanément comme réels. C’est que le mot ré! ne signifie pas autre chose pour nous qu'une donnée indépendante de l’activité connaissante. Ainsi, on peut, selon Mgr Noël, montrer, par une analyse réflexive de la connaissance spontanée, que, parmi les données immédiatement offertes à la conscience, 1l y a le réel objectif.

On peut approfondir cette constatation par l'analyse de l’idée, ou mieux, de son rapport au réel. La réflexion sur nos actes de connaissance, et en particulier sur nos jugements, découvrira, à côté du réel, les idées. L'idée et le réel sont des termes corrélatifs, qui se définissent par leur opposition. Ils présentent ensemble « une alternative immédiatement offerte à la conscience dans les objets qu’elle atteint »?. Cette alternative serait, avec le « cogito », un des points de départ de la critique. L'esprit peut immédiatement se rendre compte du caractère propre de la nature de l’un et de l’autre terme, et de leurs rapports mutuels. Ils s'opposent par leur fonction : le réel, c’est la donnée indépendante que l’idée doit exprimer, reproduire. L'idée, c’est donc l’œuvre de l'esprit, une représentation d'autre chose qu’elle-même, produite par l’activité du sujet. Mais la «représentation » suppose nécessairement une « présentation » primitive, la présence de quelque chose qui est lui-même ce qu’il manifeste. Il y a en face de l'idée, et la réflexion peut s’en rendre compte, une donnée qui n’est plus l’œuvre du sujet, mais qui, au contraire, s'impose à lui et le domine comme un objet préexistant. L'esprit essaie de la pénétrer et de l'exprimer. Cette donnée, c’est le réel.

L'opposition fondamentale entre l’idée et le réel, et notre conscience de la présence du réel, se révèle plus nettement encore et de façon plus concrète quand nous considérons le progrès de la connaissance, c’est-à-dire notre manière de procéder dans la détermination d’un objet concret 5. Le plus souvent, nous ne saisissons pas du premier coup une chose avec tous ses détails, le concret sensible est trop complexe. Par des jugements successifs, on arrive à une notion de plus en plus précise. — Choisissons comme exemple un objet particulièrement

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difficile à caractériser, en raison des circonstances. D'un observatoire élevé sur une colline, j’aperçois au fond de la vallée, sur une bande blanche, qui est la route, un point noir. Je me propose de le déterminer, c’est-à-dire d'exprimer à moi-même ce que je vois, de reproduire le donné dans une idée, de faire œuvre subjective. Je vois que le point est en mouvement ; il me suggère l’idée de mobile et je la lui attribue. L'idée de mobile me rappelle celle de l'automobile (au sens technique du mot). Vais-je dire que le point mobile est une automobile sans retourner au donné ? Non, car j'ai conscience que « automobile » n’est d’abord qu’une conjecture subjective. Pour savoir si cette idée convient au point noir, je me reporte au donné, là-bas, au fond de la vallée, car c’est celui-là qui doit déterminer mon expression ou mon jugement sur lui. Pour chaque détail à ajouter, je me réfère donc au donné primitif, c’est lui que j'interroge et examine. En progressant, mon activité se soumet entièrement à cet objet ; ce que j’ai exprimé, je le confronte de nouveau avec lui. Et si je le fais spontanément, c’est parce que j'ai conscience, au moins implicitement, qu’il y a, en face de mon activité, une donnée indépendante, donc réelle, sur laquelle mon expression doit se modeler.

Ainsi, l'analyse de l'alternative de l’idée et du 7éel nous permet, selon Mgr Noël, de prendre une conscience explicite et claire de la présence du réel indépendant, ou du caractère objectif de certaines données immédiates. « Le réel est donné d'emblée, en face de l’activité connaissante, et à côté de l’idée, avec d’autres caractères que l’idée. La réflexion nous montre que l’idée dépend du sujet ; elle ne nous montre pas que le réel en dépende »!. Cette constatation suffit, selon Mgr Noël, pour fonder le réalisme.

Le professeur de Louvain tire argument aussi de la nature du jugement. Cette considération est déjà contenue, d’une certaine façon, dans l'examen précédent. Nous reprenons ici l'analyse du jugement en termes abstraits. Dans tout jugement est impliquée une comparaison qui conduit à la constatation de convenance ou de non-convenance, d'identité ou de non-identité, entre deux termes. Dans les jugements d'existence, l’un des termes est une notion ou un groupe de notions déjà élaborées, l’autre terme, c’est une réalité objective. La comparaison qui fonde le rapport exprimé entre les deux termes suppose la présence immédiate des choses à l'esprit. Le prédicat est déjà une

copie de la chose. Mais cette copie, je la compare et la réfère au modèle d’où je lai tirée. C’est un fait dont j'ai conscience. Or, la

confrontation n’a un sens que si le modèle primitif est directement présent lui-même.

D'ailleurs, ne faut-il pas qu’il en soit ainsi ? La négation de la présence immédiate du réel entraînerait des conséquences telles que, de l'avis de Mgr Noël, leur simple considération nous oblige à admettre le réalisme immédiat.

Si la réalité à laquelle le jugement se rapporte n’était connue que par une autre idée, tout le problème se poserait de nouveau. Il faudrait encore comparer cette autre idée à son modèle, et ainsi indéfiniment, tant que le rée] ne serait pas présent lui-même. C’est l'impasse où se trouve engagé le réalisme indirect que nous avons caractérisé au début de la présente étude.

Pour juger de la valeur réaliste de mes représentations, « il faut que je puisse les comparer à la présentation première dans laquelle les choses elles-mêmes me sont livrées »!, Mais si j’ai seulement des représentations, la comparaison au réel objectif est exclue.

Dans le réalisme indirect, non seulement je n’ai aucun moyen direct de vérifier mes connaissances, mais, au dire de Mgr Noël, toute recherche du réel en soi devient illusoire. Si le caractère de réalité extramentale n'appartient pas primitivement aux objets immédiatement présents à la conscience, aucun jugement ne pourra le leur conférer. Pour passer de l’ordre pensé à l’ordre réel, on a recours au principe de causalité. C’est le problème du « pont ». Les représentations que nous constatons en nous sont contingentes. Elles requièrent par conséquent une cause suffisante. Les choses, en soi, seraient cette cause. Maïs le « pont » est inexistant si le point de départ n’est qu’un terme mental ; et le raisonnement ne pourra pas aboutir à une existence indépendante de la pensée. Mgr Noël le répète maintes fois. Le double ou la représentation ne permettra jamais de remonter à la chose. « À un crochet peint sur le mur vous ne suspendrez jamais qu'une chaîne également peinte sur le mur »?. Si le réel n’est pas donné d’emblée, nul procédé ne sera capable de nous le faire atteindre. Le sujet reste enfermé dans les étroites limites du moi, et les choses sont placées dans un inaccessible «en soi ». De là, il n’y a plus qu’un pas à faire et l’on aboutit à l’idéalisme. Selon Mgr Noël, on se trouverait donc devant le dilemme sui-

LR 1, p.111 2 R. I., p. 159-160.

vant : ou le réalisme immédiat ou l’idéalisme, la négation du réalisme immédiat, c’est-à-dire l'acceptation du réalisme indirect, conduisant sans faute à l’idéalisme.

Résumons les arguments énumérés, sur lesquels est basée l’affirmation du réalisme immédiat de Mgr Noël. Nous n’avons fait qu’indiquer sommairement la première étape de la preuve de ce réalisme qui consiste, selon Mgr Noël, à manifester la nécessité intrinsèque des premiers jugements de l'intelligence. A la suite du professeur de Louvain, nous avons exposé surtout la seconde étape, où l'on s'efforce de montrer que l'esprit humain atteint le réel extramental, et qu'il l’atteint immédiatement en lui-même.

Dans ce but, on part du « cogito » défini comme une réflexion sur nos actes de connaissance spontanée. Par ce repliement, l'esprit peut se rendre compte de la présence immédiate du réel objectif dans quelques-uns de ses actes au moins. Dans une première réflexion, le caractère de réalité extramentale de certains objets se manifeste simplement dans leur opposition à l’activité de l'esprit. Ils se présentent comme indépendants de cette activité. C’est pourquoi nous les considérons spontanément comme réels ; car le réel n’est pas autre chose pour nous qu’une donnée indépendante de l’activité de l'esprit. — La réalité de certaines données se révèle aussi bien dans leur opposition aux produits de l'esprit, aux idées simples et complexes. Cette opposition apparaît de façon concrète quand on considère comment l'esprit procède dans la détermination d’une chose concrète. — Enfin, l’analyse des jugements d’existence manifesta la présence immédiate du réel extramental comme étant requise.

À ces analyses positives, s'ajoute une considération des conséquences de la doctrine opposée, à savoir, du réalisme indirect. Pour éviter ses conséquences, il faut que le caractère de réalité extramentale appartienne primitivement aux objets immédiatement présents à l'esprit connaissant. De l'avis de Mgr Noël, on peut montrer qu’il en est ainsi. L'esprit revenant sur ses actes peut, selon lui, prendre conscience de la présence d'objets indépendants de son activité. L'analyse de cette constatation suffirait pour fonder l'affirmation critique du réalisme immédiat.

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