‹ Essai Sur Le Réalisme Immédiat De Mgr Léon NoëlChapitre 13 sur 21 · LT CA · texte numérisé non relu

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LA PRÉSENCE DE L’ÊTRE A L'INTELLIGENCE (P. M.-D. ROLAND-GOSSELIN, Mcr Guis. ZAMBONI.)

La doctrine de Mgr Noël a suscité des critiques de la part de quelques partisans du réalisme. Elles ont été le point de départ d’une polémique assez vive. Nous en retenons les éléments doctrinaux les plus intéressants.

Des difficultés sérieuses concernant le caractère immédiat de la connaissance intellectuelle ont été soulevées par le P. Roland-Gosselin. Elles ont amené des éclaircissements heureux de la part du professeur de Louvain.

De l’avis du P. Roland-Gosselin, nous ne connaîtrions de l’objet que cela même que le verbe mental exprime. Dès lors, une comparaison entre le concept et l’objet ne peut être d'aucune utilité critique, car nous n’aurions qu’une comparaison « du même au même », à savoir « une mise en regard du jugement et de l’appréhension » !,?.

1 Bulletin thomiste, vol. I, 1924-1926, p. [83]. [Il s’agit d’un compterendu de N. Ep. par le P. RoLAND-GOSSELIN, loc. cit., pp. [79]-[83]]. 2? Une objection analogue fut énoncée au premier Congrès thomiste, (Rome 1925), où Mgr Noël fit une communication (1). Le P. de la Taille, professeur à l’Université grégorienne, s’opposa à une saisie immédiate du réel objectif. Selon lui, le terme immédiat et premier de la connaissance, c’est l’ « intentio intellecta ». En défendant sa thèse contre l’objectant, Mgr Noël insista sur les points suivants : 1° Le réalisme immédiat n'exclut pas les intermédiaires psychologiques qui préparent la saisie du réel extramental, mais qui, eux, ne sont pas connus directement.

20 Il faut que le réel objectif soit immédiatement et directement atteint, car sans cela, on ne l’atteindrait jamais.

30 Le sujet connaissant est un. Ce n'est, à proprement parler, ni le sens, ni l'intelligence qui connaît, c’est l’homme (?).

G) Cf. Mgr Léon NoëL : Comment poser le problème de la connaissance ? Acta I! Congressus Thomistici, Romae 1925, pp. 25-30. — [Cette étude est reproduite R. I., append. I.

(2) Cf. Mgr Léon NoëL : Après le Congrès thomiste ; la discussion sur le yéalisme, Revue néo-scol. 27, 1925. — [Nous n'avons pas pu trouver les Actes officiels du Congrès et nous ne nous appuyons que sur ce rapport de Mgr Noël pour ce que nous venons de dire au sujet de cette discussion]

Ne risquons-nous pas, en concédant la position du P. Roland- Gosselin, d’être amenés à penser que nous ne connaissons que nos idées ? Cependant notre connaissance du réel extramental se limitet-elle à la mesure du verbe mental ? demande le philosophe de Louvain |.

En cherchant une solution à la difficulté soulevée, on rappelle d'abord en quel sens la présence du réel objectif est dite immédiate. Elle l’est « par opposition à tous les intermédiaires que sont les concepts » 2. Le réel extramental est présent lui-même au sujet connaissant. Nous ne connaîtrions donc pas seulement des représentations de ce réel. Or, le réel présent ne révèle-t-il pas davantage de l'objet que ce que le verbe en exprime? On inclinerait à dire que le réel présent déborde l'expression conceptuelle. N'est-ce pas, en effet, une vérité classique que le concret est ineffable, c’est-à-dire que nos concepts ne peuvent l’épuiser ? Dès lors, il semble bien qu’une comparaison entre le concept et l’objet n’est pas « du même au même ».

Cependant, on insiste, l'intelligence n'atteint de ce réel que ce qu’elle exprime dans le concept. Remarquons la précision, c’est l'intelligence qui ne connaîtrait que le concept ; pour le sens, on lui reconnaît, semble-t-il, la saisie du 7éel en lui-même. — Une telle théorie, pense Mgr Noël, sépare à l’excès l'intelligence et la sensation. Il y a, de l’une à l’autre, une continuité qu'il s’agit de bien mettre en lumière. « Dans la réalité de notre vie psychologique, il n’y a pas deux consciences, il y en a une »°. Distinguer chez l’homme une conscience purement sensible et une conscience purement intellectuelle relève uniquement de la théorie. En réalité, ce n’est ni le sens, ni l'intelligence

(Suite de la note 2, voir page 61.)

Les trois points sont longuement développés dans les réponses de Mgr Noël au P. Roland-Gosselin. Celles-ci présentent, à notre avis, l'explication la plus approfondie de cet immédiatisme.

Le P. Gény apporta dans’ la même discussion une distinction heureuse. Il ne faut pas confondre, dit-il, le « terminus productus » qui reste à l’intérieur de l'esprit et le « terminus apprehensus » qui, sans difficulté, pour rester hors du sujet connaissant, si l’esprit, au moyen de l’espèce intentionnelle, est en communication avec lui (?).

(?) Les remarques du P. Gény sont rapportées dans Divus Thomas 3, 1925 ; voir la Chronique du Congrès, p. 503.

* Pour la réponse aux critiques signalées cf. Mgr Léon NoëL : La présence

immédiate des choses. Revue néo-scol. 29, 1927. — [L'article est reproduit dans KR. I., chap. 9, sous le titre : L'objet immédiat, pp. 179-196.

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SERNTSHDAMLS5:

qui connaît, mais l’homme par les deux!, c’est-à-dire nous n'avons qu'une conscience wmne.

De quelle unité s'agit-il précisément ? C’est une question qui s'impose ici. Selon Mgr Noël, c'est l'unité du sujet en tant que connaissant actuellement. Mais qu'est-ce à dire ? Evidemment, il ne s’agit pas de l'unité de faculté, car il y a impliqué l'intelligence et les divers sens intérieurs et extérieurs. C’est l’unité existentielle, pour ainsi dire, de diverses facultés qui concourent dans un seul acte du sujet. Le fondement métaphysique de cette unité, c’est l’union substantielle de l’âme et du corps. — Il serait plus correct, pensons-nous, de parler de « l’unité du sujet connaissant » que de « l’unité de la conscience ». En fait, Mgr Noël emploie les deux expressions et leur signification semble, chez lui, se confondre. — Faut-il rappeler que cette unité se rapporte avant tout à la connaissance spontanée, à la toute première saisie des choses, avant qu'aucune réflexion ne soit intervenue. C’est à ce moment-là qu'on parle, pour me servir d’une expression un peu forte du professeur de Louvain, de « l’indistinction primitive des deux aspects de la conscience » ?.

En raison de l’unité du sujet, nous ne saisirions, dans notre connaissance directe du concret, jamais séparément les éléments sensibles et les éléments intelligibles ; nous ne connaissons pas les uns après les autres, mais les uns dans les autres. Il n’y a pas de donnée purement sensible : d'emblée, notre connaissance est intelligente, parce que humaine. Pour nous, la sensation même est imprégnée d’intelligibilité. Dans toute donnée, nous saisissons, en même temps que les caractères sensibles, le contenu intelligible, ne fût-ce que l’être de l’objet sensible. Et, inversement, quand nous concevons la quiddité d’une chose, nous la voyons dans le milieu où elle est réalisée, dans la matière où elle est incarnée.

L'unité réelle et incontestable du sujet connaissant doit nous expliquer comment il est possible de comparer le verbe mental au réel immédiatement présent. Parce qu’il y a union des deux aspects de la conscience dans un même sujet, il y a aussi continuité de la connaissance sensible à la connaissance intellectuelle. Quand le sujet est ouvert sur les choses, c’est l’homme tout entier qui connaît par l’ensemble de ses facultés.

1 Cf. THomAs AQuINAS : De veritate, qu. II, art. 6, ad 31%: « ... non enim, proprie loquendo, sensus aut intellectus cognoscunt, sed homo per utrumque ». 2ER ANT pe 1806:

Essayons d'évoquer, selon les termes de Mgr Noël, cette connaissance une des diverses facultés. Les choses qui nous entourent, cette donnée indépendante, absorbent notre attention toute entière. « Inéluctable et dominatrice, une présence primitive s'impose à la conscience. Elle remplit à la fois tous nos sens, nos yeux de couleurs, nos oreilles de sons ; elle nous presse, nous heurte, nous réchauffe ou nous glace tour à tour »!. Le sujet entier est envahi par la réalité objective, riche et multiple. « Mais tandis que l'organisme subit cette invasion, l'intelligence n’y reste pas étrangère; passivement d’abord, elle la subit, en union intime avec la conscience sensible »?. Cependant, l'intelligence ne persiste pas dans cet état de passivité. Elle s'en dégage, et c’est pour aboutir aussitôt à quelque notion. C’est dire que, dans la complexité du donné, quelque chose se précise, une notion surgit en nous. Cette notion s’opposera au « réel intuitif de la sensation » ?. Entre ce moment où l’homme tout entier est passivement envahi par la réalité présente et le moment où la première expression intellectuelle se dégage, il y a continuité. Et nous avons conscience de cela. Cette continuité, « jointe à l’indistinction primitive des deux aspects de la conscience, nous permet de savoir fort bien que la notion exprimée dans le verbe mental est sorti du complexus primitivement présent » ?.

Nous avons conscience aussi que cette présence primitive, c'est du réel. Si ce n'est pas le réel qui est ainsi présent, il n’y a pas de réel pour nous. « Mais, entre ce réel et la première expression intelligible que nous en tirons, il n'y a aucun intermédiaire »?. Nous pouvons l'affirmer, parce que nous avons conscience de la continuité qui relie l’un des termes à l’autre. Nous avons donc le droit de dire de cette première notion qu'elle est l'expression immédiate du réel présent.

La même continuité nous permet de songer à une comparaison du verbe à la réalité offerte. Puisque les deux termes à comparer sont conscients en même temps, donc ensemble offerts à la conscience, il n’y a pas d’inconvénients à les comparer. D'autre part, la conscience que nous avons du réel présent ne se confond pas avec la première expression intellectuelle. Il y a, par conséquent, de l’une à l’autre «une relation qui n’est pas du même au même » 5, C’est que, pourrionsnous ajouter, la première notion étant déjà formulée, la conscience est toujours remplie, envahie, par la réalité objective présente, tant

HR SD 185 2 Jbid. SORA pr 186:

qu'elle ne ferme pas les sens ou ne détourne pas l'attention. Nous n'avons qu’une connaissance confuse de la réalité ainsi présente, mais cette connaissance est beaucoup plus complexe, plus riche en déterminations que le concept que nous en avons formulé. Si le sujet compare son œuvre, le verbe mental, avec la donnée primitive, il met en rapport deux termes non identiques, mais différents de contenu, il n’y a donc pas comparaison « du même au même ». Car « avant le jugement, il n'y a pas seulement l’appréhension qui saisit la quiddité intelligible,. .., il y à la chose déjà présente et à laquelle la quiddité sera rapportée par le premier jugement »!. La quiddité ne surgit pas du néant ou d’une activité créatrice de l'intelligence. Avant l’appréhension intellectuelle distincte ou avant la conception de l’objet par l'intelligence, il y à une appréhension confuse, à la fois intelligible et sensible, de la chose présente.

Dans sa réponse au P. Roland-Gosselin, Mgr Noël a explicité un point fondamental de sa position : la continuité du sens et de l’intelligence. Il s'oppose à une séparation artificielle des deux aspects de la conscience au moment du premier contact avec le réel extramental. Le lien étroit entre les diverses facultés et l’unité de l'acte de connaissance explique, selon lui, comment l'intelligence connaît aussi, d’une certaine façon, le concret sensible, et comment le sujet humain peut comparer l'expression intellectuelle et le 7éel présent, comparaison qui, par la suite, ne sera pas du « même au même ».

Cependant, le P. Roland-Gosselin n'est pas entièrement satisfait de ces explications. Dans un article critique ultérieur, il demande au philosophe de Louvain quelques éclaircissements sur cette « présence » à laquelle il est sans cesse fait allusion ?. Une telle notion, remarque-t-il, prête facilement à l'obscurité et à l’'équivoque. Dans quel sens est-elle employée par Mgr Noël ? Quel rapport entre le réel et l'intelligence doit-elle exprimer ? Selon l'intention du professeur de Louvain, note très justement le P. Roland-Gosselin, dans cette présence, le yéel se révèle à l'esprit sans intermédiaire, de sorte que, à un moment. donné, l’activité mentale se trouve directement en présence du sujet premier, du concret. |

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