‹ Essai Sur Le Réalisme Immédiat De Mgr Léon NoëlChapitre 14 sur 21 · RIT DA MISE · texte numérisé non relu

RIT DA MISE

2 Cf. M. D. RoLAND-GossEeLiN : La notion de « présence » en épistémologie Revue des sciences philos. et théol. 17, 1928, pp. 77-81. [L'auteur reprend et critique ici les idées que Mgr Noël a développées dans l'étude citée ci-dessus, p. 62, note 1.]

Le réel est dit présent à l'esprit. Mais qu'est-ce « être présent » à l'esprit ou à l’activité de l'esprit ? Il ne peut être question de la seule proximité spatiale d’un objet matériel par rapport au sens. Il semble plutôt qu’une chose est dite présente dès que la sensation se produit. Le terme de connaissance serait donc réservé à l'ordre de la connaissance. Mais cette dernière acception est encore équivoque. On dit couramment d’un objet qu’il est présent à l'esprit du fait qu'il occupe actuellement notre pensée. Mais cet objet peut être une idée, une image, une sensation, un souvenir. Nous dirons aussi qu'une connaissance quelconque est présente à l’esprit lorsque nous la possédons de façon à pouvoir l’évoquer facilement.

Admettons que, selon les intentions de Mgr Noël, il s'agisse de la présence du réel extramental, d’un premier sujet, et que « être présent » signifie « être connu »!. Il paraît aussi, d’après le même auteur, que la présence du concret affecte toute l’activité du sujet, intelligence et sens indistinctement. C’est là que surgirait une sérieuse difficulté : l’objet extérieur ne peut être présent à l'intelligence de la même manière qu'il est présent aux sens. S'il est actuellement présent aux sens, à l'intelligence, à ce premier moment, il ne l’est que virtuellement. Mais pour que le sujet premier puisse être connu comme réel, il faut que cette présence virtuelle devienne, à son tour, actuelle pour l'intelligence.

On s'accorde à reconnaître d’ailleurs que le sens a l’intuition du réel extramental et que l'intelligence ne l’a pas. Mais on semble admettre, entre l'intuition sensible et l’abstraction intellectuelle, une passivité de l'intelligence subissant la présence. Comment entendre cette passivité et comment peut-elle être rapprochée de la réflexion, au moyen de laquelle, selon la théorie thomiste, l'intelligence connaît le singulier ? Les deux points de vue semblent ne pas pouvoir se concilier parfaitement. Avant la réflexion qui atteint le singulier, l'intelligence ne possède-t-elle pas déjà, d’après saint Thomas, des concepts, au moins le premier de tous, celui de l'être ? Et ce premier concept, bien que implicite et confus, incluerait déjà la notion du premier sujet, de « quelque chose qui est », avant la connaissance indirecte d’un singulier quelconque. Or, Mgr Noël, par contre, semble soutenir que, avant toute appréhension conceptuelle, l'intelligence serait capable de saisir sans intermédiaire un premier sujet réel existant. Et la vérité

1 C’est encore l'exposé des critiques du P. Roland-Gosselin.

de tout jugement pourrait, selon lui, en définitive, être vérifiée par une comparaison du prédicat au sujet ainsi présent.

En recensant la note du Père dominicain, La notion de « présence en épistémologie », un collaborateur de la revue allemande Scholastik, se rallie aux remarques du P. Roland-Gosselin !. Il qualifie la doctrine du professeur de Louvain de « réalisme naïf exagéré », sans préciser ses raisons, et il juge lui aussi le terme de « présence » obscur et équivoque. L’équivocité du mot trompe, selon lui, sur la véritable difficulté du problème. Mais, en outre, l’auteur de la recension ne croit pas pouvoir concilier avec la théorie thomiste la saisie immédiate du réel, telle que la conçoit Mgr Noël. Si, avant toute appréhension conceptuelle, l'intelligence est capable de saisir immédiatement un objet singulier existant, Mgr Noël se trouverait dans la pensée de Suarez, mais non dans celle de saint Thomas.

Mgr Noël n'a jamais signalé ces critiques. Mais, comme pour le fond, elles s’identifient avec celles du P. Roland-Gosselin, elles trouveront une réfutation dans la réponse du professeur de Louvain au Père dominicain.

A l'occasion de ces critiques sérieuses, Mgr Noël est amené à avouer qu’il y a lieu d’apporter certaines précisions à son exposé du réalisme immédiat ?. Il en résume, une fois de plus, la condition essentielle dans une formule concise : « présence immédiate du réel au sujet connaissant », d’une part; « saisie des choses sans intermédiaires », d’autre part %. Comment faut-il concevoir cette présence et quelle est, dans cette saisie, la part de l'intelligence, ou dans quelle mesure l’objet intelligible est-il immédiatement présent ? Ce sont les points qui vont être précisés.

Cependant, Mgr Noël pense que les difficultés soulevées proviennent moins de la nature même de la connaissance que du morcellement artificiel que la théorie y a introduit. Les anciens thomistes ont distingué de multiples aspects dans les opérations mentales, mais à travers le morcellement conditionné par le discours, ils ont su maintenir l’unité de la connaissance. Par contre, beaucoup de leurs disciples ont vu, dans les termes de cette analyse, des « cellules séparées dans l’espace » ?,

1 N. [Nink ou Naber ?]. — Scholastik, 4, 1929, p. 141.

2 Pour la réponse aux critiques signalées, cf. Mgr Léon NoëËL : La présence des choses à l'intelligence, Revue néo-scol. 32, 1930, pp. 145-162. — [L'article est reproduit dans R. I., chap. 10, sous le titre: L’immédiatisme et l'intelligence].

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que l’acte de connaissance doit traverser l'une après l’autre. Le défenseur du réalisme immédiat, s'inspirant de l'esprit des maîtres, essaiera de concilier « l'unité de la connaissance avec les aspects complexes qu'elle présente cependant » !.

Il commence par préciser le sens que revêt, dans sa doctrine, le terme de « présence »?. Dans l’acception commune du mot, le sens local lui paraît être le plus naturel ; le sens temporel ne l’est pas moins. Mais il est vrai que la proximité spatiale et la coexistence temporelle, à elles seules, ne suffisent pas à la connaissance. D'autre part, « être présent », comme synonyme d’ « être connu », lui semble déjà un sens dérivé du mot. C’est ce qu’on a appelé la « présence objective ». Elle est dite d’un objet en tant que celui-ci occupe actuellement l'esprit de quelqu'un, bien qu'il soit passé ou absent. Mais cette présence ne satisfait pas aux exigences du réalisme immédiat.

Selon cette doctrine, la notion discutée comporte bien une activité connaissante, mais, en plus, la présence physique de la chose connue. Car on exige une connaissance expérimentale ou intuitive de l’objet, c’est-à-dire, il faut que l'acte de connaissance se termine directement à l’objet physiquement présent. Selon Jean de Saint-Thomas, une connaissance n’est pas intuitive tant qu'elle ne se réfère pas à une réalité physiquement présente %. La connaissance intuitive serait donc, selon Mgr Noël interprétant Jean de Saint-Thomas, une espèce de connaissance expérimentale. On sait que d’autres entendent par intuition plutôt une connaissance claire, certaine, spontanée, ne requérant pas nécessairement la présence physique de l’objet 4. Mais peu importent les mots, l’essentiel est de convenir d’une définition. Le réalisme immédiat soutient « qu'il y a une certaine forme de connaissance plus directement reliée à l'objet que toute autre et qui suppose, comme sa condition, la présence physique de cet objet auquel elle se termine » 5.

Cette présence comporte l'existence physique de l’objet, existence indépendante de l'activité connaissante. Elle doit être réalisée dans

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