‹ Essai Sur Le Réalisme Immédiat De Mgr Léon NoëlChapitre 16 sur 21 · PART ND · texte numérisé non relu

PART ND

des conditions telles que l'acte de connaissance puisse s’y terminer directement, c’est-à-dire, il faut que la chose se trouve à la portée des sens extérieurs. Ces conditions sont réalisées dans le « contact physique », point où il est aisé de voir en quoi consiste la présence requise.

L'acception du terme « présence » ainsi circonscrite, Mgr Noël rappelle la nécessité pour notre connaissance, de se terminer en quelques-uns de ses actes directement au réel objectif en lui-même, c'est-à-dire, il montre la nécessité d’une connaissance vraiment expérimentale. Seul, le contact immédiat avec le réel extramental peut nous assurer de l’objectivité de notre: connaissance. Il se place donc au point de vue critique. Que nous faut-il pour savoir que notre connaissance est objective, que nos représentations correspondent aux choses. Le seul moyen, à son avis, qui nous permette d’en juger, c'est une comparaison des deux termes. C’est pourquoi il faut « que certaines de nos connaïssances ne soient pas représentatives, qu’elles se terminent, sans intermédiaires, non plus à une image des choses, mais aux choses en elles-mêmes » 1.

Jean de Saint-Thomas a déjà formulé cette exigence du réalisme immédiat en des termes étonnamment rigoureux. Il faut, selon lui, pour vérifier notre connaissance des choses, la réduire à ces actes premiers que nous venons de caractériser. Dans ce contact direct seulement, nous aurions la certitude et l’évidence expérimentale de l’objectivité de nos connaissances ?.

Nous n'avons pas d’intuition purement intellectuelle des choses ; c’est le privilège des esprits purs d’en avoir. Mais nous, êtres mi-spirituels et mi-matériels que nous sommes, nous n’avons que cette expérience intuitive qui se termine aux choses en elles-mêmes à travers les sensations. — Cependant, cette expérience n’est pas purement sensible ; l'intelligence y prend part, elle aussi. Quel est, au juste, son rôle dans la saisie immédiate du réel objectif ? C’est là une deuxième explication que réclamait le P. Roland-Gosselin. C’est en même temps le point principal que Mgr Noël se proposait d’éclaircir dans l’article cité ?.

La question revient au problème délicat de la connaissance du singulier par l'intelligence. Le défenseur du réalisme immédiat se réfère

2 Cf. IOHANNES a sancto Thoma : Op. cit., édit. Reiser, t. 3, pp. 173, 175. 3 Cf. ci-dessus, p. 67, note 2.

explicitement à l’enseignement de saint Thomas sur ce point. D'après cette doctrine, une connaissance directe des choses concrètes est refusée à l'intelligence. Elle les connaîtrait cependant de manière indirecte par une sorte de réflexion, à savoir « par un retour réflexif sur les origines sensibles de la notion abstraite »!. En partant de cette base thomiste, le philosophe de Louvain nous donne une étude approfondie du problème. Il s'appuie, dans son analyse, sur les explications fournies par les célèbres commentateurs thomistes, Jean de Saint- Thomas et Cajetan. Ce développement nous livre quelques compléments révélateurs sur la nature de l’immédiatisme, tel que le conçoit Mgr Noël.

Il envisage la connaissance du singulier par l'intelligence d’abord du point de vue négatif. Qu'est-ce qui y est exclu ? Qu'est-ce que l'intelligence ne connaît pas ? On refuse à l'intelligence une connaissance directe du concret, c’est-à-dire, il n’est pas possible pour elle d'atteindre en elle-même, à plein, cette matérialité dans laquelle l'essence revêt une existence individuelle, « exercitium ipsum singularitatis » 2. Il est propre à l'intelligence de concevoir son objet à part cette matérialité, à savoir à l’état abstrait. Ce qu’elle atteint directement, ce n’est donc pas cet aspect des choses qu'est la matérialité ; cet aspect, au contraire, elle le néglige, la matérialité « non directe attingitur, sed relinquitur »*. Voilà « une des raisons pour lesquelles l’acte de l'intelligence ne se termine pas, comme l’acte de connaissance sensible, aux choses en elles-mêmes, mais à un terme immanent qui est le verbe mental ou le concept » à.

Comment, positivement, se réalise la connaissance indirecte du singulier ? C’est par une réflexion. Sur quoi porte-t-elle et comment se fait-elle ? Dans la réponse à cette question, il importe, une fois de plus, de distinguer le problème ontologique et le problème critique. C'est-à-dire, il faut se garder de confondre, d’une part, les facteurs psychologiques qui déterminent l’acte de connaissance, d’autre part, l’objet atteint effectivement par la connaissance.

On commence par exposer, du point de vue psychologique, la

1 R.I., p. 208; cf. THOMAS AQUINAS : Summa théologiae, I® Pars, qu. 86, art. 1 : « Indirecte autem et quasi per quamdam reflexionem potest cognoscere singulare. »

? Ces expressions latines, citées par Mgr Noël sans références exactes, sont prises probablement dans l'ouvrage cité de Jean de Saint-Thomas, cf. R. I., p. 210.

® R. I, p. 210-211. C'est la première fois que Mgr Noël s'explique si nettement sur la nature de la connaissance intellectuelle par opposition à celle du sens.

théorie expliquant la connaissance indirecte du singulier. — On sait que la « species impressa » est le principe de l'acte d’intellection, ce par quoi le sujet devient connaissant en acte ; elle est à la fois une similitude de l’objet. Cette espèce impresse est produite par l’intellect agent. De soi, elle est spirituelle, elle ne représente directement que la quiddité abstraite. Néanmoins, elle met l'intelligence en mesure de revenir sur l'objet concret ; c’est parce qu’ « elle garde une sorte de référence à ses origines sensibles » !. En quoi consiste cette continuité ? Rappelons-nous que, dans la production de la « species » par l’intellect agent, il y a le concours du phantasme. Celui-ci est le terme d’où l'espèce intelligible est abstraite. Et cette dernière ne perd pas le lien qui la rattache à son origine. C’est en raison de cette relation que la « species » incline (« movet ») l'intelligence à connaître l'ambiance sensible de la nature abstraite représentée par la « species », à savoir, les conditions matérielles dans lesquelles cette nature est réalisée 7 « ipsa species repraesentans naturam, movet etiam ad cognoscendum obliquum ‘et connotatum talis naturae et originem, unde primo abstracta est » ?.

Cependant, l’acte proprement cognitif n’est pas constitué par l'espèce impresse. Elle ne fait que le rendre possible. « C’est le concept qui constitue l’acte et l’achève dans l’immanence de l'esprit »!. Par conséquent, il ne suffit pas que la « species impressa » garde une référence à ses origines sensibles, il faut que l’acte achevé porte lui-même sur le singulier ; c’est-à-dire, il faut que le concept atteigne de quelque façon le concret. L'expression de Jean de Saint-Thomas, encore une fois, est très nette sur ce point : « Haec conversio [supra phantasma] fit per ipsum conceptum, non per speciem impressam, quia fit per cognitionem quae ipso conceptu terminatur. Ergo maxime conceptus est, qui reflexione cognoscit singularia et attingit illa »°.

On vient d’esquisser le mécanisme psychologique de la connaissance du singulier. Et l’on s’empresse de dire que les facteurs énumérés préparent seulement l'acte d’intellection, mais ne deviennent pas conscients. D’après Jean de Saint-Thomas, même le concept initial n’est pas conscient. C’est la forme immanente qui achève l'acte ; mais elle jette la conscience immédiatement dans les choses et n’est pas elle-même l’objet connu : «imago... interior et formalis,

LR pDM2 11; 2? JoHANNES a sancto Thoma : Op. cit, édit. Reiser, t. 3, p. 336. 8 Loc. cit., pp. 327-328. ‘

quae non est objectum cognitum » 1, Cette forme ne doit pas être connue objectivement, son rôle est uniquement d'achever la connais-

sance formellement par rapport à l’objet : « non debet esse cognita

objective, sed solum cognitionem reddere terminatam formaliter

respectu objecti » 1 ?

De même, on soutient que le phantasme n'apparaît pas comme tel à la conscience, mais c’est directement le réel sensible objectif luimême qui est atteint %. Car, dans la connaissance directe, le phantasme est fait de sensations, et celles-ci ne se terminent pas à un double représentatif des choses, mais elles s'ouvrent immédiatement sur les choses

en elles-mêmes.

A un moment ultérieur, une réflexion de l'intelligence sur le

concept initial et le phantasme n’est pas exclue. Elle sera même normale, en particulier en ce qui concerne le concept. Celui-ci devient un terme « dans lequel l’intelligence s'arrête et qu’elle oppose, comme son œuvre propre, à l’objet réel extérieur » 4.

Mais au point de vue où l’on se place en affirmant l’immédiatisme, il s’agit uniquement du premier moment de la connaissance spontanée, où la conscience est immédiatement jetée dans l’objet extramental lui-même. Il est vrai que le premier terme directement atteint alors par l'intelligence, c’est la quiddité abstraite ; mais le concret sensible

1 IOHANNES a sancto Thoma : Op. cit., édit. Reiser, t. 3, p. 358.

? On reconnaît ici la distinction entre le terme formel et le terme objectif de la connaissance, à laquelle il a été fait allusion au premier chapitre.

3 Mgr Noël se réfère encore à l'autorité de Jean de Saint-Thomas, et, en particulier, au texte suivant : « non est necesse cognoscere ipsum phantasma, ut res quaedam est in se, sed sufficit cognoscere objectum ejus, quod est singulare, et sic reflectetur supra repraesentatum in phantasmate, licet non reflectatur super entitatem phantasmatis repraesentantis. » (Loc. cit., p. 336.) — Il nous semble cependant que la distinction entre « repraesentatum in phantasmate » et « entitas phantasmatis repraesentantis » ne doit pas nécessairement être interprétée dans le sens de l’immédiatisme de Mgr Noël. Le « repraesentatum in phantasmate » pourrait ne pas être l’objet extérieur, mais simplement le contenu représentatif du phantasme, existant intentionnellement dans le phantasme. L’ « entitas phantasmatis » semble désigner {a nature du phantasme en lui-même, son essence de terme représentant quelque chose ; mais personne ne prétend que. cette nature soit connue en tant que telle dans un acte direct.

Cependant, nous ne voulons pas dire que Mgr Noël ait toujours tort de se référer à Jean de Saint-Thomas, pour appuyer son immédiatisme. Selon d’autres textes, il semble que la doctrine du professeur de Louvain soit analogue à celle qu’enseignait déjà le célèbre commentateur. Dans ces passages, il soutient en effet, nous l’avons noté, que la connaissance sensible, au moins dans quelques actes, doit se terminer immédiatement au réel extramental en lui-même.

#R.I., pp. 212-213.

est atteint avec elle, bien qu’indirectement, par un retour reflexif. Dans cette première phase de la connaissance, il y a donc déjà une certaine réflexion, on le concède. Il ne faut pas cependant la confondre avec le retour de l'intelligence sur le concept qui constitue le jugement et que nous avons signalé ci-dessus. Mais il faut l'entendre « comme un passage de l’objet direct aux conditions qui l’environnent et le soutiennent »1.

Cette réflexion est rapprochée par Jean de Saint-Thomas de la « conversio ad phantasmata », qui accompagne tout acte de connaissance intellectuelle. La.« conversio » devient une réflexion quand l'attention se porte davantage sur l’objet concret auquel se réfère le concept : « Conversio tunc dicitur reflexio, cum attendit intellectus ad id quod connotative et quasi in obliquo in specie intelligibili repraesentatur, et respicit illud ut principaliter et ultimate intentum » 2.

Le maître thomiste marque aussi la portée critique de la théorie de la réflexion de l’intelligence sur le « connotatum sensibile » du terme abstrait. Ce retour constitue une vérification inchoative et implicite de la quiddité, car c’est un passage à l’ordre de l’existence, au singulier dans lequel la nature existe : « quia verificatio fit in ordine ad esse et ad singularia in quibus natura existit » 5.

Récapitulons brièvement la théorie exposée portant sur la connaïissance du singulier. L'intelligence ne connaît le concret sensible que d’une manière indirecte, par une sorte de réflexion. Le premier terme directement atteint par elle, c’est la quiddité abstraite. (Pour la première fois ici, Mgr Noël a marqué aussi nettement la différence essentielle de la connaissance intellectuelle par rapport à celle du sens.) Le retour de l'intelligence est fondé sur le rapport réel de l'espèce impresse au phantasme qui, dans la connaissance directe, est constitué par des ‘ sensations qui sont en contact direct avec le concret sensible. L'espèce impresse est abstraite du phantasme ; de ce fait, elle garde une certaine référence à ses origines. Le verbe mental, formé selon l'espèce impresse, garde, par elle, cette référence au concret. En raison de ce lien, le concept ou l’acte achevé peut atteindre le singulier par une sorte de réflexion. — Le concept initial ne devient pas conscient, mais il jette la conscience immédiatement dans les choses. Dans une réflexion ultérieure, le concept peut devenir pour l'intelligence un terme dans

LR TD 1213.

2 JOHANNES a sancto Thoma : Op. cit, édit. Reïser, t. 3, p. 332.

3 Jbid., p. 336.

lequel elle s'arrête et qu'elle oppose à l’objet extramental. Mais ce n’est pas le cas au moment du premier contact avec le réel sur lequel porte uniquement l'affirmation de l'immédiatisme. Le retour impliqué dans cette première phase de la connaissance, celui qui rejoint le concret, n’est pas à confondre avec la réflexion de l'intelligence sur le concept comme sur son œuvre propre ; mais il faut l'entendre comme un passage de l’objet direct, la quiddité abstraite, aux conditions qui l’environnent. Ce retour peut être rapproché de la « conversio ad phantasmata » qui accompagne tout acte de connaissance intellectuelle. La théorie de la réflexion sur le « connotatum sensibile » du concept a aussi une portée critique. Ce retour est à la base d’une vérification des notions abstraites ; il pourra être explicité par une réflexion critique proprement dite.

Pour ne pas être déconcerté par la multiplicité des facteurs et des étapes énumérés, il faut bien garder présent à l'esprit le fait que la réflexion qui atteint le concret ne fait apparaître à l'esprit, ni la « species », ni le phantasme, maïs la chose elle-même dans une vue indirecte. Ce fait, on le soutient en s’appuyant sur le témoignage de la conscience tout d’abord et sur le fait de l’unité du sujet connaissant. Celle-ci, encore une fois, permettrait de s'élever au-dessus du morcellement apparent de la théorie explicative et de contempler celle-ci dans une vue synthétique. L'acte un du sujet réduit les facteurs multiples à l'unité.

C'est dans cette unité réelle et incontestable que Mgr Noël voit une issue aux difficultés qui lui ont été signalées. En raison de cette unité, « la quiddité..., objet du concept direct, n’est pas saisie dans une sorte d’empyrée spirituel où l'intelligence serait seule avec ses notions, sans relation au réel extérieur, comme la monade leibnizienne. Dès que la conscience intellectuelle s’éveille, le sensible est présent, non pas seulement à la conscience sensible qui s’y termine, mais à la conscience humaine »!. Cette présence du sensible, il faut l’entendre « comme le soutien qui porte l’objet intelligible, qui l’étofte et qui l’appuie »*. Sans doute, la connaissance intellectuelle progresse, ultérieurement l'intelligence dégage, autant que cela se peut, la notion de son support concret et elle le contemplera à part dans l’abstrait. « Mais au point de départ, ce dégagement n’est pas fait »1: et c’est uniquement sur ce point de départ que porte la thèse de l’immédiatisme.

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