RAT AD
L'intelligence ne subit évidemment pas les impressions sensibles, « mais elle est associée à la sensibilité qui les reçoit » !. Et c’est pourquoi «elle pense la notion intelligible au sein même des données sensibles » 1. Il serait donc permis de dire que le sujet un de la connaissance humaine subit l’ « invasion » de la réalité présente, expression dont se servait Mgr Noël dans sa première réponse au P. Roland-Gosselin, et qui avait frappé ce dernier.
C'est donc à l’unité de l’acte de connaissance et à la continuité des diverses facultés, points longuement développés dans la première réponse au P. Roland-Gosselin, que Mgr Noël revient une fois de plus pour expliquer sa doctrine de l’immédiatisme.
Cependant, pour en approfondir l'explication technique, il recourt encore à des analyses subtiles que lui fournit la tradition thomiste. Il se rend compte qu'il a bien marqué les étapes et les facteurs du processus de la connaissance du singulier, mais qu’il resterait à préciser les relations des divers éléments entre eux, la manière dont les divers facteurs de la connaissance se relient ?. Il lui semble qu'il subsiste un «hiatus », « un trou noir d’inconscience » ?, entre le concept et ses bases sensibles ; car, « au moment où le concept surgit dans la conscience intellectuelle, la réflexion qui remontera vers ses sources sensibles ne s’est pas encore ébauchée » ?.
Les explications de saint Thomas se bornent à indiquer la direction que doit prendre la réflexion. Dans la Quuesho unica De anima, il dit : « Anima... per intellectum cognoscit singulare, non quidem directe, sed per quamdam reflexionem ; [cette réflexion est précisée :] in quantum scilicet ex hoc quod apprehendit suum intelligibile, revertitur ad considerandum suum actum, et speciem intelligibilem quae est principium suae operationis, et eius speciei originem » Ÿ. Par la réflexion, l'intelligence atteint en quelque sorte les sources de son acte, c'est-àdire que l'intelligence est conduite jusqu’à la « species » qui l’a informée et, par elle, jusqu'aux origines sensibles de la « species ».
Chez Cajetan, on trouve un complément aux indications un peu sommaires de saint Thomas. En examinant le rôle du phantasme dans la connaissance intellectuelle, il apporte quelque lumière à la question
DR AL pDI212
ÉURAML,0p.1219.
3 THomAs AQuiINAS : Queastio disputata De anima, qu. unica, art. 20, ad
4m secundo loco objectorum.
de savoir comment l'intelligence retrouve les bases expérimentales du concept !.
L'intellect agent produit la « species intelligibilis », avec le concours du phantasme. Sa causalité s’exerce-t-elle seulement dans l’ordre de l’efficience ? Le phantasme, est-il une cause qui donne seulement l'impulsion sans spécifier formellement l'effet ? Dans ce cas, comment l'intelligence pourrait-elle constater une certaine convenance entre le concept et ses origines sensibles ? Il faut admettre que le phantasme concourt aussi à la détermination formelle du concept. Comment concevoir cette influence ?
Cajetan éclaire ce rapport, en soutenant qu'il y a, dans le phantasme, déjà de l’ «intelligible en acte »?. A vrai dire, où commence l'intelligible en acte? On admet couramment qu’il n’existe qu'avec la « species intelligibilis », une fois qué celle-ci est produite par l’action commune de l’intellect agent et du phantasme. Sans doute, l’intelligible y existe de manière achevée.
Mais selon Cajetan, l’intelligible en acte commence à se réaliser déjà à un moment antérieur, à savoir, dans le phantasme « soumis à l’action de l’intellect agent »%. Le phantasme est « baigné, si l’on peut dire, dans l’atmosphère spirituelle de l’intelligence » et, de ce fait, il «s’illumine et se transfigure » 4 ; il est élevé en quelque sorte à un ordre supérieur, spirituel. Ainsi, l’action de l’intellect agent ne comprend pas seulement la production de la « species ». D'abord, d’une priorité de nature au moins, elle s’exerce sur le phantasme.
Cette action consiste en une illumination abstractive. Elle porte la lumière, sans rien produire de positif, elle n’y apporte rien qui n’y soit déjà contenu. Elle est abstractive, parce qu’elle fait ressortir certains caractères offerts par l’image en laissant les autres dans l'ombre. Elle fait apparaître la quiddité qui s’y trouve contenue ; et les conditions matérielles dans lesquelles la nature est réalisée disparaissent, du premier plan au moins. Comme la lumière fait apparaître
1 Thomas de Vio CalETANUS : Comm. in. Summam theologiae s. Thomae Aquinatis, 1% Pars, qu. 79, art. 3, n°8 6 ad 12, cf. THomas AQUINAS : Opera omnia, édit. Leonis XIIIH, t. 5, pp. 265-267.
? « Intelligibile in actu », expression étrange qui répond à la pensée subtile de l’auteur. Il faut remarquer qu’on ne dit pas « intellectum in actu », mais seulement « intelligibile in actu ». Ce n’est pas l’acte parfait, accompli, ce n’est pas non plus la pure puissance à être connu par l'intelligence. C’est l'ultime disposition à la connaissance en acte.
les couleurs, de même, « l’action de l’intellect agent fait apparaître objectivement la quiddité dans l’image sensible, et, à travers l’image, dans les choses qui sont, par elle, présentes à la conscience sensible » 1. La nature discernée par l’intellect agent dans le phantasme serait cet intelligible en acte préconisé par Cajetan. Voilà le premier résultat de l'enquête. Il réclame un complément que l’on trouve encore dans l'œuvre du commentateur.
On pourrait reprocher à cette analyse de confondre deux ordres de soi bien différents. Mgr Noël répond, en traduisant la pensée de Cajetan, qu'il n’y a rien de changé à la nature de l’image, elle reste dans l’ordre sensible. « Mais sous l’action de l’intellect, la quiddité apparaît dans cette image sensible, et cela, cette objectivité qui se manifeste dans la lumière intellectuelle, est de l’ordre intelligible »?. « Una res, scilicet phantasma, est in duobus generibus, scilicet sensibili et intelligibili... secundum diversa esse... secundum reale est sensibilis, et secundum esse relucentiae est intelligibilis #. » Le phantasme participe à’ deux ordres, à savoir, à l’ordre sensible et à l’ordre intelligible, selon ses divers modes d’exister. Comme être réel, il est sensible, mais selon l'être qu'il recouvre sous l’influence de l’intellect agent, il est intelligible (perceptible pour l'intelligence). Cajetan rapproche cette double participation au principe de continuité dans l'univers. « Et hoc consonat connexioni universi; quoniam sic supremum infimi attingit infimum supremi »°. Le degré suprême d’un ordre inférieur atteint d’une certaine manière le degré infime de l’ordre supérieur.
Dans la théorie de l’ « intelligibile in actu » dans le phantasme, Mgr Noël pense avoir trouvé le complément désiré. Il cherchait à préciser le lien du concept à ses bases expérimentales. « S'il y a, dans l’image sensible, avant la production de la « species », et plus encore avant le concept, de l’intelligible en acte, nous avons, semble-t-il, tout ce qu'il nous faut pour permettre à l'intelligence réflexive de retrouver l'origine sensible du concept » 4. C’est que les deux aspects de l’objet sont unis dans un même terme, le phantasme, comme nous venons de l’apprendre par Cajetan.
La même théorie du maître thomiste permet de déterminer en quel sens l'intelligence est passive. On rejoint ainsi un autre point de la critique du P. Roland-Gosselin. 11 demanda comment il fallait entendre
LR TE NDAN218.
3 CAIETANUS, loc. cit., n° 12.
cette sorte de « passivité » de l'intelligence subissant la présence. A cette question se rattache une remarque voisine du P. Maréchal : la réceptivité externe est le propre du sens, mais celui-ci ne peut jamais connaître sa propre passivité. L'intelligence n’est pas directement passive vis-à-vis des objets sensibles. Elle ne peut donc pas se sentir déterminée directement par l’objet extérieur. L'intelligence n’est passive que vis-à-vis d'elle-même, à savoir, de l’intellect agent à l'intellect possible. Mais cette relation intra-intellectuelle de passivité ne devient jamais consciente. Donc, d'aucune façon, l'intelligence ne peut se savoir passive vis-à-vis de l’objet !.
Cependant, Mgr Noël soutient que l’intellect possible est passif à l'égard de l’intelligible qui apparaît dans le phantasme : « Il subit son action, il est mû, « movetur », dit Cajetan » ?. Et selon le commentateur, ce serait aussi la pensée de saint Thomas, quand celui-ci oppose le rôle de l’intelligible à celui de la « species » : « Aristoteles tribuit possibili intellectui pati ab intelligibili, suscipere species intelligibiles, esse in potentia ad eas »#. Devant l’intelligible, l’intellect est passif (« tribuit... pati ab intelligibili ») et sous l’action de cet intelligible, il reçoit les espèces intelligibles.
L'intelligence serait donc mue par un objet déjà intelligible. Et, pour se savoir passivement déterminée, elle n’aurait pas besoin de « sauter la frontière » de l’intelligible au sensible. Il n’est pas requis non plus de se faire sensibilité pour éprouver la passivité qui est celle du sens. L'objet est déjà transposé dans l’ordre spirituel ; sous l’illumination de l’intellect agent, il est intelligible « secundum esse relucentiae » 4.
A ce moment, où l'intellect est müû par l’intelligible, il ne connaît pas encore, peut-on objecter. Et comme l'intelligence n’a, en aucune façon, conscience de l’objet, elle ne peut non plus se savoir passive vis-à-vis de l’intelligible. Cette première phase de la connaissance précède l'acte proprement cognitif. Le phantasme illuminé précède la « species intelligibilis ». Ce n’est qu'après avoir reçu la « species » que l'intelligence connaît.
1 Jos. MARÉCHAL : Le point de départ de la métaphysique... Cahier 5, p. 329. — Paris 1929.
ÉRRASRPED 221"
3 La référence de Mgr Noël : THoOMAS AQUINAS, Summa contra gentiles, lib. II, cap. 63, est fausse. Nous n'avons pas pu identifier le passage.
4 CAIETANUS, loc. cit., n° 12.
« Peut-être une interprétation aussi chronologique matérialise-t-elle plus que de raison les facteurs que l’analyse traditionnelle discerne dans la pensée », répond le professeur de Louvain !. Il faut penser à la réciprocité des relations qui unissent les facteurs. Les diverses fonctions ne se succèdent pas chronologiquement, mais se superposent et se compénètrent. « En même temps que l’objet éveille l'intelligence [passivité], l'intelligence découvre et saisit l’objet [activité]; en même temps qu'elle découvre l’objet, elle se saisit elle-même [réflexion]; il n'y a pas lieu de considérer ces moments comme devant s’accomplir dans un ordre temporel » ?.
Dans quel sens enfin peut-on dire que l'intelligence prend conscience de sa passivité à l’égard de l’objet ? On ne prétend pas « qu’elle se rend compte de la détermination qui l’affecte en elle-même, sous l’action de l’objet » %. Ceci échappe évidemment à l’observation psychologique et fait l’objet de l’explication théorique de la connaissance. Encore moins entend-on soutenir que le sens prenne conscience de sa passivité où que l'intelligence pénètre cette passivité du sens. — La conscience de la passivité consiste simplement, pour l'esprit, à se rendre compte que son activité se calque sur l’objet et qu’il exprime dans ses concepts ce que l’objet lui offre. L'esprit ne se sent pas lui-même modifié, mais il sait que l’objet lui est donné. Il s’efforce de déchiffrer ce donné. « Pour cela il faut que l’objet apparaisse à la fois présent à l’activité du sujet et en opposition à cette activité »#.
Ceci nous ramène au premier point de la seconde réponse du professeur de Louvain au P. Roland-Gosselin, où la « présence », condition de la connaissance immédiate, a été définie. Elle comporte l'existence physique d’une chose, existence réalisée dans des conditions telles que l’acte de connaissance puisse s’y terminer directement. — On a insisté sur la nécessité de ce contact immédiat avec le réel comme garantie de l’objectivité de nos représentations. — Cependant, on avoue que le premier terme directement atteint par l'intelligence, c’est la quiddité abstraite ; elle n’atteint pas en eux-mêmes les caractères sensibles de la chose. L'objet concret n’est donc pas présent à l'intelligence dans le même sens qu'il l’est à la conscience sensible. Comment la première connaît-elle cependant le concret ? C'est ce qu’explique la théorie thomiste d’une certaine réflexion de l'intelli-