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fait de posséder cette notion ne peut nous assurer que les objets qui ont pu nous la suggérer sont en effet du réel objectif. Quant à notre conscience de la présence du réel, n'est-elle pas seulement une certitude expérimentale ? L'appel à cette conscience constitue d’ailleurs l'argument fondamental de la preuve de ce réalisme immédiat et nous reviendrons à sa critique dans notre conclusion générale.
Si les arguments de Mgr Noël ne réussissent pas à prouver que la connaissance atteint un réel objectif, s’ensuit-il nécessairement que, d'aucune manière, comme le croit M. Gilson, il n’est possible de justifier le réalisme par une réflexion revenant sur nos actes de pensée ? Il ne nous semble pas. Il y a des manières de conduire et d'exploiter cette réflexion. Si celle du professeur de Louvain n’est pas satisfaisante, il en est peut-être une autre plus efficace.
Les critiques ultérieures du professeur du Collège de France présentent moins d'intérêt doctrinal. Elles sont formulées du point de” vue de l’exégèse historique, sauf celle que nous signalerons en dernier lieu et qui concerne encore la méthode en elle-même.
M. Gilson reproche à Mgr Noël, d'une part, de ne pas rester fidèle à l'esprit du thomisme et, d'autre part, d’avoir mal compris les attitudes de la philosophie moderne qu’il a essayé d'introduire dans sa doctrine.
La première objection de ce groupe s'attaque à un point particulier de la méthode du philosophe de Louvain. Elle concerne cette « praecisio » qui consiste à ne considérer dans le yéel appréhendé provisoirement que l’ « appréhendé » sans le réel. Il en a été question dans la première étape de la preuve du réalisme immédiat. La dite « praecisio » permettait de prendre conscience de l'évidence intrinsèque et nécessaire des premiers principes, avant de les référer explicitement à l’ordre de l'existence.
Or, M. Gilson pense que ce mode d’exposition qui consiste à considérer l’ « appréhendé » sans le rée/ ne convient pas à une doctrine thomiste. C’est le contraire de ce que saint Thomas a toujours fait. Car, pour lui, quel que soit l’objet que j’appréhende, je l'appréhende d’abord comme existant. C’est tout autre chose qu’un « appréhendé » sans le réel; c’est le réel même. Il est donné dans une appréhension
sans doute, mais pas du tout comme « appréhendé » !.
1 Cf. Etienne GILsoN : Réalisme et méthode, Revue des sciences philos. et théol. 1932. — [Cet article est reproduit dans l'ouvrage déjà cité : Le yéalisme méthodique, chap. 2; cf. en particulier pp. #3-47.]
Le professeur de Louvain défend sa manière de procéder en déclarant qu’il ne demande pas d’adhérer, à la lettre, au thomisme historique, mais qu’il s’agit pour lui de l'esprit d’un thomisme dégagé du temps *. — Si l’on a admis provisoirement un point de vue qui n’est pas propre au thomisme, on l’a fait pour essayer certaines notions dans une marche dialectique, « afin de découvrir par cet essai même la notion plus exacte et plus pleine »? qu’on sera forcé d’accepter. Ainsi, on a considéré pour un instant l’ «appréhendé » sans le réel. C'était essayer la notion d’un « pur objet », telle que la conçoit l’ « Einklammerung » des phénoménologistes. Il semblait plus logique d'examiner cette hypothèse avant l'affirmation critique de la réalité objective. De même, il paraissait utile de s'arrêter à ce stade pour constater qu'il comporte déjà une certaine notion de la vérité objective. Cette notion est incomplète et même intenable au sens réaliste ; mais elle constitue tout de même un progrès sur la notion subjective des psychologistes et des pragmatistes, et elle nous met sur la voie de découvrir la notion pleine de la vérité au sens réaliste.
D'autre part, le défenseur du réalisme immédiat rappelle qu'il a suffisamment insisté sur les doctrines thomistes fondamentales, à savoir que dans la connaissance directe, la première chose que je saisis, c’est le réel extramental existant, et non un « appréhendé » comme tel, et qu'il est essentiel à l'intelligence de recevoir ses objets de l'extérieur. Il n’y aurait donc aucune raison de croire qu'il les ait perdues de vue un seul instant. Mais, continue Mgr Noël, en se plaçant au point de vue critique, on ne peut pas commencer par les poser comme des postulats ou par les affirmer sur l’autorité de la tradition. Tout en restant dans l'esprit du thomisme, il y a lieu de développer certaines considérations que les anciens n’ont pas explicitées.
On peut rapprocher de l’objection de M. Gilson une remarque de M. Maritain qui concerne la valeur critique du même procédé. Il juge inopportun le processus qui consiste à ne considérer d’abord dans le bloc du donné que l’ « appréhendé » sans le réel et de s'arrêter à cette étape pour résoudre certains problèmes de l’épistémologie 5. Selon lui, la notion d’un « pur objet » qui ne serait pas une chose ou
1 Cf. Mgr Léon NoëËL : Les progrès de l'épistémologie thomiste, Revue néo-scol. 34, 1932. — Cf. R. I., chap. 6, en particulier pp. 135-138. AIR TE où LE
8 Cf. Jacques MarITAIN : Les degrés du savoir, nouv. édit. — Paris 1934, p. 208, note 1.
pas fondé par une chose est, même par abstraction, impensable, — Mgr Noël approuve la critique de M. Maritain concernant la notion d’un « pur objet », en tant que celui-ci ne serait « définitivement qu'objet et rien qu'objet, sans aucun fondement en soi hors de l'esprit » 1. Mais la réflexion critique ne peut-elle s’arrêter à une première étape, insistet-il, pour reconnaître d’abord le caractère nécessaire de certains jugements, caractère que ne leur confère pas la volonté, ni les sentiments personnels, mais qui procède uniquement de l’analyse des termes mis en rapport, avant de découvrir que ces termes reposent sur des choses. La réflexion fera connaître plus tard la valeur réaliste de ces termes. Il semble à Mgr Noël qu’il ne faut pas nécessairement la découvrir d'emblée et que ce ne doit pas être la première explicitation de la critique.
Au 2e Congrès thomiste à Rome, en 1936, M. Maritain revient sur le point déjà critiqué. Le professeur de Louvain lui répond alors en insistant sur le lien étroit des deux étapes dans la preuve du réalisme. Au lieu de dire « étapes », expression qui marque trop la séparation, il propose de parler de « voie progressive, qui rencontre en premier lieu l’objet [pur]?, sans cependant s’y arrêter » 5.
En tenant compte des précisions apportées par Mgr Noël, il ne nous paraît pas inutile, dans la preuve du réalisme, de commencer par se rendre compte de la nécessité intrinsèque des premiers jugements de l'intelligence avant d’affirmer explicitement que les termes reposent sur la réalité objective. Mais il importe, comme le dit d’ailleurs le professeur de Louvain, de maintenir le lien étroit du premier moment de l’analyse avec le second.
Quant à l’objection de M. Gilson, il nous semble qu’elle s'attache trop exclusivement à la lettre du thomisme historique. Et Mgr Noël n’a pas nécessairement tort, croyons-nous, d'introduire, dans sa doctrine qui s'inspire des principes thomistes, une démarche qui ne se trouve pas explicitement chez saint Thomas.
Mais ce n’est pas seulement ce point particulier de la dite « praecisio » qui ne conviendrait pas à l’esprit du thomisme selon le professeur du Collège de France ; c’est de même la méthode de Mgr Noël qui consiste à prendre, comme point de départ de sa philosophie, la réflexion
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2 La parenthèse est ajoutée par nous.
3 Acta II! Congressus Thomistici, Romae 1936, p. 45.
sur l'acte de pensée !. Car saint Thomas n’est jamais parti de la pensée, insiste M. Gilson. Et on ne saurait, selon lui, introduire une pareille méthode dans le thomisme sans en changer la structure ?.
Le « cogito » est une démarche fondamentale et caractéristique du système cartésien, nous enseigne l’éminent historien. Mais cette attitude serait elle-même mal comprise par Mgr Noël. Le « cogito » signifie pour Descartes tout autre chose que pour lui. « Chez Descartes, bien loin d'inclure un non-moi présent à la pensée, le « Je pense » exclut par définition tout ce qui n’est pas la pensée même » °. Pour le réalisme immédiat, au contraire, « le « cogito » est chargé, d’entrée de jeu, de tout le non-moi qu’il appréhende »#. Le « cogito » désigne une démarche de la pensée qui est exactement opposée au réalisme immédiat. Descartes effectue cette réflexion avant tout pour montrer que le monde extérieur n’est pas immédiatement donné dans la pensée. Mgr Noël le fait dans le dessein contraire. Pourquoi revendiquer une expression créée par Descartes pour désigner une opération déterminée, si l’on fait le contraire de ce qu’elle exprime 4? Cela ne peut que faire surgir des malentendus.
Le professeur de Louvain défend sa méthode en rappelant que les expressions dont se sert Descartes dans un sens particulier sont « des termes de la langue commune et qui appartiennent à tout le monde... Ils indiquent des opérations que l’on peut effectuer de diverses manières, des opérations dont l’idée fondamentale est juste » 5. Chez Descartes, elles prendraient une direction fausse, parce que d’avance il limite la portée de ces démarches par un préjugé. Nous les effectuons à notre tour, insiste Mgr Noël, mais autrement que lui. Descartes cherche, pour sa philosophie, un point de départ incontestable ; et nous l’approuvons. Il trouve son exigence réalisée dans le « cogito », dans « la pensée se saisissant en acte de pensée » % ; et là encore, il a parfaitement raison. Mais Descartes se borne ensuite à considérer l’acte de pensée pris en
1 La dernière étape de cette polémique date des années 1939 et 1940. Dans son livre, Réalisme thomiste et critique de la connaissance, Paris 1939, M. Gilson a consacré encore un long chapitre à la discussion du réalisme immédiat de Mgr Noël. Les objections qui sont signalées dans la suite sont principalement tirées de là.
2 Cf. GILsoN, loc. cit., pp. 71-72.
3 GiLsON : Le réalisme méthodique, pp. 42-48.
4 GiLsON : Réalisme thomiste... p. 76.
5 Mgr Léon NoëL : Le « véalisme critique » et le « bon désaccord », Revue néo-scol. 43, 1940, p. 55.
SERMISED H36!
lui-même comme la seule donnée incontestable, c’est-à-dire, il exclut du « cogito » tout ce qui n’est pas la pensée même comme mode du sujet. C’est là qu’il a tort, et l’on se met à le lui montrer. Selon le réalisme immédiat, la réflexion trouve, « à côté du « cogito », l’« esse » d'une réalité d’ailleurs quelconque, sans lequel le « cogito » lui-même s'évanouit dans l’inconscient » !. Quand les rencontres et les différences des deux attitudes sont ainsi soulignées, l’équivoque, au dire de Mgr Noël, peut être évitée.
Est-ce compromettre l’orthodoxie thomiste, comme le croit M. Gilson, que d'introduire dans une doctrine la méthode de l'analyse réflexive ? Il suffit, pense Mgr Noël, de considérer les différences signalées entre le « cogito » cartésien et la réflexion telle qu’il la conçoit lui-même, pour se persuader qu'il ne s’agit pas là d’une démarche tout à fait étrangère au thomisme. On peut trouver dans l’œuvre de saint Thomas même l’amorce d’une réflexion critique ?.
Nous croyons que les objections de M. Gilson contre l’interprétation du « cogito » par le professeur de Louvain et contre l’application de cette méthode dans une doctrine thomiste, peuvent être considérées comme étant réfutées par les explications de Mgr Noël. On n'est pas obligé de limiter la portée d’une réflexion sur la pensée par le préjugé cartésien. Bien que la méthode de l'analyse réflexive ne soit pas souvent explicitée par saint Thomas, on peut cependant, dans ses œuvres, en trouver des indices ?.
Après avoir critiqué la théorie du professeur de Louvain du point de vue de l’exégèse historique, M. Gilson revient à la méthode en ellemême pour en contester l'utilité. Il n’y aurait qu'une « apparence de voyage », car on est arrivé au but avant de partir. Puisque le réel extramental est une donnée immédiate, le « cogito » ne lui est nullement antérieur, l’un et l’autre étant donnés ensemble. Si les choses sont immédiatement présentes à l'esprit, il est inutile de partir de la pensée pour les atteindre. Il n’y a donc pas de raison de partir de la pensée plutôt que des choses. « Lorsque Descartes dit qu'il part du « Je pense » ce qu’il dit a un sens, parce qu’il ne part que de la pensée... Dire au contraire qu’on part du « Je pense » en y incluant l'existence
2 Cf. l'interprétation du fameux texte De veritate, qu. I, art. 9, par Mer Noëz, R.I. chap. 5 et 6.
du monde extérieur, c’est partir de cela même à quoi l’on prétendait arriver »!. |
Le professeur de Louvain défend l'utilité et la nécessité de son procédé en montrant que ce à quoi l’on aboutit n’est pas déjà supposé au point de départ avec le même degré d’évidence et de clarté. Dire que les choses sont immédiatement présentes n’équivaut pas à dire que l’on sait immédiatement qu’elles sont présentes de cette façon. Nous en avons bien la conviction spontanée. Mais sans aucun effort d'analyse, nous n’avons pas l'évidence philosophique que les choses sont présentes à l’esprit sans intermédiaires objectivement connus à leur place. Le « cogito » sert de point de départ à l’analyse. La réflexion revient d’abord sur un acte de connaissance ; à ce premier moment, elle n’inclut, ni n'exclut rien ; contrairement au « cogito » cartésien qui, dès l’entrée en jeu, se charge d’un préjugé, celui de ne considérer les objets connus que comme des modes du sujet ; la réflexion, telle que la conçoit Mgr Noël, au lieu de se fermer d'avance, restera ouverte. Dans l’acte de jugement, l'intelligence réfléchissante se rend compte de la présence d’un objet indépendant sur lequel se règle son activité et qui, en définitive, est le réel concret que révèle l'expérience sensible. Elle reconnaît alors que les choses sont présentes sans intermédiaire. « Ce processus de réinvention du él n’est évidemment possible, ajoute-t-on, que parce qu'il y a, en fait, une réalité immédiatement présente »?. Mais au point de départ, on ne supposait pas l'affirmation philosophique et explicite que la réalité extramentale était donnée et immédiatement présente.
Le procédé rappelé n’est donc pas inutile. Car, en philosophie, on ne peut se contenter d'affirmer une évidence naturelle. Il faut l’analyser ; si l’on néglige cet effort, ce qu’on appelle évidence n’est plus qu’un postulat ou une certitude d’ordre empirique. Faire une analyse, ce n’est pas tenter une démonstration proprement dite, mais c’est expliciter des données confuses pour les rendre transparentes à l'esprit. — Saint Thomas enseigne qu’il n’y a d’évidenee absolue que dans la connaissance simple d’un terme simple. Et Mgr Noël reconnaît que c'est un idéal auquel la connaissance humaine ne peut atteindre, étant donné le caractère discursif de notre intelligence et sa dépendance à l'égard des sens. Avec quelque peine, nous pouvons cependant nous
1 GILSON : Réalisme thomiste... p. 75.
? Mgr Léon NoëËL : Le « réalisme critique » et le « bon désaccord ». Revue néo-scol., 43, 1940, p. 54.
en approcher, et c’est le but de la réflexion critique. — On a conscience que l'évidence sensible que comporte l’acte complexe de la saisie du réel n'est pas une évidence absolue. Et l’on reconnaît que son rôle même et son rapport à l'évidence intellectuelle ont besoin d’être analysés et précisés par l’épistémologie 1,
L’affirmation du réalisme doit se baser sur une évidence et non sur un postulat. M. Gilson a formulé aussi cette exigence. Mais précisément pour établir une évidence, remarque le professeur de Louvain, la pensée comme point de départ est imposée. (On rejoint ainsi la première objection de M. Gilson, soutenant qu’on ne peut partir de la pensée sans compromettre le réalisme, mais qu’il faut partir des choses). Il faut prendre conscience de ce qui paraît être immédiatement évident, et pour cela il faut revenir sur soi-même, effectuer une réflexion sur les actes de connaissance spontanée. Il est vrai que l'évidence est un caractère de l'objet, de l’être, et que la pensée est dominée par l’évidence de l'être. Mais pour se rendre compte de cela, il est nécessaire de partir, non de l'être, mais de la pensée. On ne peut connaître les relations de l'être et de la pensée que dans une réflexion sur la pensée en acte de saisir l’être. Et c’est cette réflexion que désigne le « cogito » bien compris ?.
Pour défendre la portée de sa méthode contre la critique de M. Gïilson qui n’y voit qu’une « apparence de voyage », Mgr Noël rappelle d’abord brièvement sa manière de procéder en insistant sur le fait qu'au point de départ on ne sait pas encore explicitement tout ce que l’on saura au point d’arrivée. Il remarque ensuite que, de manière générale, c’est la tâche de la philosophie d'analyser les convictions spontanées pour les élever à l'évidence scientifique. Il ajoute que, pour établir une évidence, comme par exemple celle sur laquelle doit se baser l'affirmation du réalisme, la réflexion sur les actes de connaissance s'impose comme point de départ.
Il nous semble que la dernière objection de M. Gilson est bien réfutée par ces considérations. L’effort d'analyse que constitue le procédé de Mgr Noël n’est pas, pour les raisons signalées, une entreprise vaine. En plus, il s'avère qu’en philosophie, la méthode réflexive est inévitable.
Au point de vue de l'efficacité de son procédé, le professeur de
1 Cf. Mgr Léon Noëz, art. cit., p. 65.
2 Cf. Mgr Léon Noëz, art. cit., p. 62.
Louvain reconnaît que l'évidence que comporte la saisie du réel concret extérieur est une évidence sensible ; et il ajoute que son rôle même et son rapport à l'évidence intellectuelle ont besoin d’être précisés par l'épistémologie. C’est sur ce point très important qu'on voudrait demander des explications ultérieures au défenseur du réalisme immédiat ; car ces précisions, nous semble-t-il, il ne les a pas encore données.
En terminant l'exposé de cette controverse, nous pourrions relever une remarque de portée générale de Mgr Noël concernant d’une part, les critiques de M. Gilson et, de l’autre, son attitude propre. « À lire M. Gilson, dit-il, on a nécessairement l’impression que tout mon effort a tendu à introduire dans le néo-thomisme le point de vue « critique »,
et le « cogito » cartésien »!. Mais telle n’est pas la préoccupation principale du philosophe de Louvain et il a soin de le souligner : « A vrai dire, dans tout ce que j'ai écrit sur l’épistémologie, mon souci «essentiel » a toujours été d’insister sur le caractère immédiat et direct du réalisme et de m’opposer à un réalisme indirect »!. L'appel au « cogito » est chose secondaire dans cette doctrine. Si l’on en a parlé, c'était pour montrer que l’immédiatisme permet d’exclure du « cogito » les conséquences idéalistes.
La polémique que nous venons de résumer n’a pas laissé d'apporter quelques précisions nouvelles. La réponse de Mgr Noël à la première objection, à savoir que la réflexion sur l’acte de pensée ne permet pas d'aboutir à l'affirmation du réel objectif, révèle plutôt une faiblesse de sa position. Cependant, le procédé en lui-même ne paraît pas être inutile, comme le croit M. Gilson, mais il faudrait, nous semble-t-il, conduire l’analyse d’une manière plus rigoureuse. Nous tâcherons de le montrer dans notre conclusion générale.
1 Mgr Léon Noëz, art. cit., p. 46.
Le but de cet essai fut d'exposer la doctrine de Mgr Noël et de faire connaître les éléments les plus intéressants de la polémique qu'elle a suscitée. Rappelons brièvement les points essentiels de la théorie exposée et de sa discussion avant de formuler les réflexions que l'étude de cette doctrine nous a suggérées.
« Le sujet connaissant, dans quelques-uns de ses actes, saisit immédiatement le réel extramental », telle est la thèse que défend Mgr Noël. On entend exclure, dans la connaissance directe, des intermédiaires mentaux, des représentations, objectivement connus à la place du réel extramental. Cette doctrine s'oppose donc au réalisme indirect de diverses formes.
Il importe de noter qu’on n'exclut pas une médiation purement formelle par une espèce intentionnelle. Mais on n’admet pas que cette médiation soit aussi le terme objectif de la connaissance, comme le soutiennent les défenseurs du réalisme indirect. On professe, au contraire, que le premier objet connu dans la connaissance directe, c’est, non pas l'intermédiaire formel, mais le réel extérieur en lui-même.
La présence physique de la chose en soi est requise à cette connaissance immédiate. La chose physiquement existante doit se trouver à la portée des sens extérieurs de façon que l’acte de connaissance puisse trouver en elle son terme direct.
L'unité du sujet connaissant et la continuité du sens et de l’intelligence qui en résulte permettent de soutenir que non seulement la connaissance du sens est immédiate, mais que celle de l'intelligence l'est aussi, bien qu'elle ne le soit pas dans la même mesure. Cependant, mieux vaut ne pas insister trop sur cette distinction, car l’immédiatisme est formulé avant tout par rapport à la connaissance concrète de l’homme à la fois intelligent et sentant.
Le professeur de Louvain a néanmoins été amené à se prononcer sur la connaissance intellectuelle en particulier. Le P. Roland-Gosselin voulait savoir plus exactement comment l’objet extérieur était présent à l'intelligence. A cette occasion, Mgr Noël fournit une analyse minu-
tieuse de la théorie thomiste de la connaissance du singulier par l'intelligence. Il le fait en se référant aux commentateurs : Jean de Saint-Thomas et Cajetan. Ainsi, Mgr Noël précise : l'intelligence ne connaît directement que la quiddité abstraite, mais grâce au lien étroit de l'intelligence et du sens, la première peut retrouver, par une sorte de réflexion, les sources d’où la notion de la quiddité est abstraite, c'est-à-dire la réalité objective concrète, directement saisie par les sens. Et c'est en raison de cette sorte de continuité que l'intelligence pense la notion au sein même des données sensibles.
Le P. de Vries conteste l’immédiatisme du sens aussi bien que celui de l'intelligence. Ni l’un ni l’autre ne serait conforme à la doctrine thomiste. Cependant, il nous a paru possible de réfuter ses arguments contre l’immédiatisme du sens. Quant à la connaissance intellectuelle, on a pu montrer, à l’aide des explications données au P. Roland- Gosselin, que l’immédiatisme que Mgr Noël attribue à l'intelligence n’est pas aussi radical que le croit le professeur jésuite. La connaissance de cette faculté spirituelle n’est pas proprement et par soi immédiate, comme celle du sens ; elle est cependant « quasi » immédiate, en raison de l'association étroite de l'intelligence au sens, comme nous venons de le rappeler ci-dessus.
Ce réalisme immédiat est établi par Mgr Noël au moyen d’une analyse réflexive. Par la réflexion sur les actes de connaissance spontanée, on peut selon lui se rendre compte de la présence immédiate du réel extramental. L'analyse de ce retour réflexif révèle que, parini les objets connus, il y en a qui sont donnés comme indépendants de l'activité connaissante, et c’est pourquoi nous pouvons les considérer comme du réel extramental.
Précisons que les données concrètes ne sont pas saisies d’abord comme des choses en soi, ni même comme un non-moi. Au premier moment, elles sont connues comme de l'être tout simplement ; et, en tant que telles, elles fournissent immédiatement à l'intelligence la notion d’être. Ensuite apparaît en face de ce donné, l’activité du moi ; c’est alors seulement que, par opposition au moi, le donné primitif devient un non-moi. Ce point a été expliqué dans la controverse avec Mgr Zamboni. Le non-moi, c’est le réel objectif que l'analyse définira comme une donnée indépendante de l’activité connaissante.
M. Gilson s'attaque à cette méthode qui consiste à prendre comme point de départ de la critique le « cogito » ou une réflexion sur la pensée. Et voici son objection principale : en partant de la pensée, on n’atteint
jamais autre chose que de la pensée. Rien ne permet d'affirmer que l'être saisi par l'acte de pensée soit du réel objectif, ce ne sera toujours que de l'être perçu. — Le professeur de Louvain, en réponse, explique que nul ne nous oblige de nous charger au point de départ de ce préjugé cartésien que la pensée ne saisit pas autre chose que des termes mentaux, modes du sujet connaissant. Mais au point de départ, on est indifférent, on ne présuppose rien, c’est-à-dire, au lieu d’un « cogito » fermé, on part d’un « cogito » ouvert. L'analyse de la réflexion montrera que, en fait, l'esprit atteint des données indépendantes de l’activité connaissante, donc du réel objectif. — Mais, sans considérer l’efficacité ou la non-efficacité de la méthode, dont il conteste aussi l’orthodoxie thomiste, le procédé de Mgr Noël paraît être complètement inutile à M. Gilson. C’est une « apparence de voyage ». Puisque le réel objectif est immédiatement présent, pourquoi a-t-on besoin de recourir au « cogito » pour le montrer ? C’est qu'il s’agit, lui répond Mgr Noël, de prendre conscience de la présence immédiate de ce réel ou d'élever la conscience confuse à l'évidence philosophique. Cela ne peut se faire que par la réflexion ; ce procédé n’est donc pas superflu.
Après avoir rappelé brièvement les points essentiels de la théorie exposée et de sa discussion, il nous incombe de juger à notre tour cette doctrine, en tenant compte des précisions apportées au cours de la polémique. Nous n’avons pas à nous prononcer sur la possibilité du réalisme immédiat en général, sur l’immédiatisme en soi concernant la connaissance, ni à décider si saint Thomas est immédiatiste ou non. Mais il nous faut porter un jugement sur le réalisme immédiat de Mgr Noël. Sa thèse de la saisie immédiate du réel extramental est-elle suffisamment fondée par les arguments allégués ?
Pour fonder un réalisme immédiat, il fallait prouver non seulement que nous connaissons en fait le réel objectif d’une façon quelconque, mais il fallait montrer que le réel extramental est ce qui est d’abord et directement connu. Cela ne pouvait évidemment pas être prouvé par une démonstration proprement dite ; c’est pourquoi Mgr Noël recourait à l’analyse réflexive. Le réel objectif est une donnée immédiate ; il s'agissait de prendre une conscience claire de sa présence immédiate par la réflexion, il fallait analyser ce que nous savons confusément.
La réflexion a conduit à cette constatation qui est l'argument fondamental de ce réalisme immédiat : dans l'acte de connaissance spontanée, quelque chose nous est donné qui ne dépend pas de notre activité connaissante, et spontanément nous considérons ce donné comme du réel objectif. Pourquoi ? Parce qu’une donnée indépendante de l’activité de l'esprit, c’est le réel objectif. On ne saurait entendre ce mot dans un autre sens. — On peut facilement exposer cette simple constatation en un raisonnement formel. Parmi les objets connus, il y en a qui sont indépendants de l’activité connaissante. Or, être indépendant de l’activité connaissante, c’est être du réel objectif. Donc, parmi les objets connus, il y en a qui sont du réel objectif.
I1 semble, en effet, que l’on ne fait ici qu’expliciter la conviction naturelle que nous avons de la réalité objective des choses connues. C'est l'expression de cette expérience confuse de l'indépendance, par rapport à la causalité de notre esprit, des choses et des événements dans lesquels nous vivons. Par cette expérience, nous avons une évidence empirique de l'existence objective des choses. Je sais qu’elles existent, parce que je m'y heurte, elles ne sont pas comme je les attendais, elles ne s’arrangent pas selon mes désirs, au contraire, il faut que mon action s’y adapte constamment.
L’argumentation de Mgr Noël s’appuie-t-elle seulement sur une telle évidence empirique de la réalité objective des choses ? Un examen plus approfondi doit nous le montrer.
Essayons d’analyser la constatation qui doit fonder le réalisme immédiat. Mgr Noël admet que les objets qu’il voit, entend, etc., ne dépendent pas de lui, parce qu’il ne peut ni les modifier, ni les supprimer. Puis il raisonne : une donnée indépendante de mon activité connaissante, c’est une donnée réelle objective. Et il conclut : ce que je vois, entend, etc., c’est donc du réel objectif.
A y regarder de près, que vaut la simple constatation dont on part ? A-t-on une évidence intellectuelle immédiate que les objets qu’on voit, entend, existent en soi, indépendamment de l’activité de
l'esprit connaissant ? — On les connaît comme indépendants, soutient Mgr Noël, parce qu’on ne peut ni les modifier, ni les supprimer par l’activité de l'esprit. — A vrai dire, qu'est-ce que je ne puis ni
modifier ni supprimer ? Il semble qu’en réalité, c’est seulement le fait que les objets m’apparaissent et qu’ils m'apparaissent tels. Les yeux étant ouverts, je ne puis m'empêcher de voir cette surface blanche et je ne puis faire qu’elle m’apparaisse rouge. Mais cela ne me permet
pas encore d'affirmer que l’objet qui apparaît a une existence, outre celle d’apparaître actuellement au sujet.
J'ai l'évidence de l'existence du fait de conscience : des objets déterminés m’apparaissent actuellement. C’est un fait indéniable ; j'en ai l'intuition immédiate. Ce fait dépend, quant à son existence, du moi connaissant, car, sans l’activité de mon esprit, il n’existerait pas. Ce fait de conscience est une réalité subjective, et non pas objective, parce que dépendante de l’activité du sujet. Il est une réalité, car il a une existence outre celle d’être conçu par l'esprit. Il s’oppose donc à l'être purement idéal ou fictif, qui consiste à être le contenu représentatif d’une pensée et à n’être que cela. — Cependant, il n’est pas du pouvoir de mon esprit de faire apparaître, à lui seul, ces mêmes objets et de faire qu’ils m’apparaissent tels. J'ai donc également l'évidence immédiate que mon activité connaissante n’est pas la cause suffisante de certains faits de conscience, à savoir quant à leur spécification. — Ces deux constatations évidentes sont tout ce que je puis affirmer jusqu'ici d’une certitude immédiate et à la fois scientifique.
De ce que le fait de l'apparition de tels objets déterminés ne dépend pas de mon activité quant à sa spécification, s’ensuit-il que le terme même qui apparaît à la conscience soit du réel objectif, comme le soutient Mgr Noël ? Rien ne permet, semble-t-il, de l’affirmer immédiatement. Si l'apparition de ce terme ne dépend pas entièrement de moi, je puis seulement conclure qu’il doit y avoir une cause autre que moi, capable de faire apparaître un terme spécifié de cette façon. Cette cause suffisante doit être une réalité extramentale, mais le terme même qui apparaît ne l’est pas nécessairement ; celui-ci peut être un terme immanent au sujet connaissant, mais produit sous la motion formelle d’une réalité extramentale. — On voit donc comment, à partir des évidences signalées, on pourrait établir, au moyen du principe de causalité et du principe de la raison suffisante, une preuve de la réalité du monde extérieur.
Mais, pour le professeur de Louvain, le caractère de non-dépendance du terme apparent à la conscience manifeste immédiatement l’existence extramentale de ce même terme. — Fidèle à ses principes, Mgr Noël ne considère pas d’abord le fait de conscience comme tel, car selon lui ce serait s’enfermer dans le sujet pour ne plus en sortir. S'il fait appel au « cogito », ce n’est pas pour s’arrêter à la réalité de l'acte sur lequel on réfléchit, mais pour aller directement à l’objet saisi par cet acte. Il sait bien que, si l’on s’arrête au fait de conscience,
il faut ensuite recourir au principe de causalité pour atteindre le réel extramental. Or, Mgr Noël juge ce procédé non seulement inefficace, mais superflu. Car, selon lui, le terme qui apparaît à la conscience est lui-même du réel objectif. Ce qu’il connaît comme non-dépendant de l’activité du moi connaissant, c’est d'emblée du réel extramental.
Mais la conscience de l'indépendance de certaines données est une connaissance d'ordre empirique. Elle ne résiste pas à une analyse rigoureuse qui ne retient que ce que l’on sait d’une évidence strictement intellectuelle. L'indépendance apparente de certains donnés par rapport à l’activité de l'esprit se réduit à l'indépendance de certains faits de conscience quant à leur spécification. La conscience de l'indépendance du donné ne garantit donc pas sa réalité objective. — L'analyse de Mgr Noël comporte, à notre sens, une certaine confusion dans la définition du réel objectif. Il ne distingue pas clairement entre ce qui existe en soi, indépendamment de cette activité connaissante, et ce que l’on sait être indépendant de cette activité quant à sa spécification seulement. À force de confondre ces deux modes d’indépendance, on arrive à affirmer la réalité objective du donné immédiat.
Il s'avère donc que nous n'avons pas l'évidence immédiate et strictement intellectuelle de l'existence extramentale des données sensibles. Plusieurs auteurs ont fait cette remarque à Mgr Noël. La conscience de la présence du réel objectif ou la conviction naturelle de la réalité extramentale des choses connues n’équivaut pas à une intuition intellectuelle de leur existence objective !. « Une intuition sensible immédiate des choses extérieures n’équivaut aucunement à la certitude intellectuelle de la réalité de leur existence »?. La réflexion revenant sur l’acte spontané ne permet pas d'affirmer immédiatement que l'être saisi par cet acte comme distinct ou indépendant du moi soit du réel objectif 5. L'analyse de Mgr Noël s’arrêterait à la description psychologique de notre conscience de connaître le réel extérieur 4. Selon le P. Picard, même s’il y a une saisie confuse de l’être des données sensibles, ce n’est pas une intuition nettement intellectuelle de l’être qui, seule,
1 Cf. Jos. de VRIES. — Scholastik 1936, p. 72.
2 Cf. Gizson : Le véalisme méthodique, p. 24.
3 Cf. GiLsoNw, loc. cit., p. 9; voir aussi la remarque de M. Régis JOLIVET, Acta IIi Congressus Thomistici, Romae 1936, p. #4.
4 Objection énoncée au Ier Congrès thomiste à Rome, 1925, par les Pères Frôbes, Lehmann, Przywara, rapportée par Mgr NoëËL dans la Revue néoscol. 27, 41925,p. 892:
donnerait une évidence philosophique et pourrait servir à fonder le réalisme }.
L'analyse réflexive de Mgr Noël devant fonder le réalisme immédiat n’aboutit donc pas à cette évidence scientifique, elle ne dépasse pas, à notre avis, l’ordre empirique. Dans une connaissance empirique, il y a un mélange d'éléments sensibles et intelligibles qui empêche d'aboutir à une certitude strictement philosophique. Ce mélange est, certes, propre à la connaissance concrète, qui est celle que Mgr Noël soumet à l'analyse. Et il semble que le défenseur du réalisme immédiat, à dessein, ne distingue pas nettement les deux plans du sensible et de l'intelligible, unis dans la réalité concrète. Il maintient et souligne même une certaine indistinction des deux aspects de la connaissance. I1 le fait, d’une part, parce qu'il soutient que l’épistémologie doit partir des données de la connaissance spontanée, d’autre part, parce que l’unité de la connaissance, dans le sens défini, lui permet d’affirmer l'immédiatisme dans une certaine mesure aussi de la connaissance intellectuelle. Il tient à affirmer avant tout l’immédiateté de la connaissance une du sujet humain. — Cependant, à notre avis, la confusion des deux plans devrait être surmontée dans une analyse qui prétend être philosophique. Il est vrai que Mgr Noël a su aussi distinguer les deux aspects de la connaïssance. Il l’a fait en exposant la théorie thomiste de la connaissance du singulier par l'intelligence. Mais la distinction est limitée à l'explication psychologique de la connaissance. Elle ne joue pas suffisamment dans les considérations épistémologiques. Il n’y a de nécessité et de transparence parfaite de l'objet que dans une évidence strictement intellectuelle. Et en philosophie, on ne peut se passer de ces clartés rigoureuses.
Y a-t-il d’autres raisons qui permettent d'affirmer le réalisme immédiat ? — Qu'en est-il de l’argument tiré du progrès de la connaissance ? L'esprit, pour préciser sa cohnaïissance des choses, revient sans cesse à la réalité supposée objectivement donnée. Ce fait peut servir d'argument au réalisme en général, non pas précisément à un réalisme immédiat. Par l'analyse de ce fait, on peut montrer que tous les éléments de la connaissance doivent être donnés à l'esprit, qu'il ne les crée pas lui-même. Mais le sujet peut être déterminé objectivement par une réalité extramentale, sans atteindre celle-ci en elle-même.
1 Cf. Gabriel PicarD : Le problème critique fondamental, pp. 33-36. (Archives de Philosophie, 13, cah. 1.) — Paris 1937.
— Quant au fait des jugements portant sur des choses concrètes, que prouve-t-il ? Il permet de soutenir que l'intelligence connaît d’une certaine façon aussi le concret sensible, Mais il ne s'ensuit pas nécessairement que l'objet connu directement soit le réel objectif lui-même : le terme connu pourrait être à la rigueur une représentation sensible de ce réel. — L'unité réelle du sujet connaissant et la continuité du sens et de l'intelligence qui en résulte ne prouvent pas non plus le réalisme immédiat ; on ne l’a d’ailleurs pas prétendu. L’immédiatisme du sens supposé établi, la dite continuité peut servir à expliquer dans quelle mesure la connaissance intellectuelle est immédiate.
La considération de ces faits et de ces conditions réelles de la connaissance humaine ne réussissent pas non plus à prouver d’une manière décisive le réalisme immédiat.
Rappelons encore que, aux dires mêmes de Mgr Noël, les théories expliquant le processus de la connaissance ne sauraient pas fonder le réalisme immédiat. Celui-ci doit être à la base de toutes les théories élaborées. Cette base étant établie, on peut essayer de montrer comment la saisie immédiate du réel extramental est possible. Ainsi, par exemple, la théorie thomiste de l’intentionalité paraît en être une explication très plausible, mais elle ne saurait prouver l’immédiatisme.
Nous en venons enfin à un argument indirect auquel Mgr Noël attache beaucoup d’importance. Il pose le dilemne suivant : ou réalisme immédiat, ou idéalisme ; c’est-à-dire que, selon lui, la négation d’une saisie immédiate du réel objectif ou l’acception d’un réalisme indirect conduirait nécessairement à l’idéalisme. Si la connaissance n'’atteint d’abord qu’un terme immanent, il n’y a plus moyen d'atteindre l'être extramental. Si le premier connu n’est qu’une représentation, tous les ponts sont coupés, aucun raisonnement ne permettra de passer à la rive du réel objectif.
Au sujet de cet argument négatif, le P. de Vries remarque très bien que le réalisme indirect ne part pas d’un terme purement idéal. Nul ne songe à conclure simplement du contenu représentatif d’une idée à la réalité objective de l’objet représenté. Mais il part de la réalité du fait de conscience. Dès lors, le raisonnement par le principe de causalité peut légitimement conduire à l'affirmation d'une autre réalité, à savoir, de la réalité objective !. Nous n'avons fait qu'indiquer, dans
1 Cf. Jos. de VRIES. — Scholastik 13, 1938, p. 453.
une des analyses précédentes, comment on pourrait établir, en partant d’un terme réel, une preuve de la réalité du monde extérieur au moyen du principe de causalité et du principe de la raison suffisante. Ce sera une preuve indirecte, illationiste. Si elle est possible, comme nous le croyons, il s'avère que la négation du réalisme immédiat, tel que le conçoit Mgr Noël, ne conduit pas nécessairement à l’idéalisme.
Ainsi, nous nous voyons obligés de conclure que les arguments allégués par Mgr Noël ne réussissent pas à prouver d’une manière satisfaisante sa thèse du réalisme immédiat.
Néanmoins, une étude approfondie de cette doctrine en valait la peine. Elle nous a permis de prendre conscience des avantages et des difficultés d’un réalisme immédiat. Ainsi averti, il sera plus facile d'éviter de faux pas dans la recherche d’une solution plus satisfaisante du problème difficile du réalisme.
Les écrits de Mgr Noël ont aussi leur intérêt positif. Il a le mérite d’avoir mis en lumière l’unité réelle du sujet connaissant et l’association étroite du sens et de l'intelligence qui en résulte. Il a souligné cette compénétration intime du sensible et de l’intelligible qui est le caractère foncier de la connaissance concrète et qui n’est pas toujours suffisamment considérée. L'analyse subtile, du point de vue de la théorie thomiste, de la connaissance du singulier par l'intelligence est particulièrement révélatrice. Et cette étude spéciale garde sa valeur même s’il s’avérait que la connaissance sensible n’est pas rigoureusement immédiate. Car, en tout cas, elle a contribué à éclaircir le rapport des divers facteurs de la connaissance entre eux, et en particulier, le lien des notions abstraites aux données sensibles d’où elles sont tirées. — En terminant, nous croyons donc pouvoir dire que l’œuvre de Mgr Noël est intéressante surtout par ses analyses poussées dans le domaine de la psychologie de la connaissance.