‹ Essai Sur Le Réalisme Immédiat De Mgr Léon NoëlChapitre 7 sur 21 · EXPOSÉ DE LA DOCTRINE · texte numérisé non relu

EXPOSÉ DE LA DOCTRINE

Les choses extérieures sont immédiatement présentes au sujet connaissant !. Toute l’œuvre de Mgr Noël se concentre autour de cette thèse et se condense en cette formule.

Sa doctrine s'oppose d’abord, en tant que réalisme, à l’idéalisme. Il affirme contre celui-ci que l'esprit humain est capable de connaître les choses réelles extramentales, les choses en soi. Selon l’idéalisme, nous ne pouvons rien atteindre qui ne dépende, dans son être même, de la pensée en acte de connaissance. Pour lui, la notion d’une chose en soi est absurde et contradictoire. Par définition, on la pose hors de l'esprit ; en même temps, on en fait un objet de l’esprit, puisqu'on la connaît et qu’on en parle. Selon les idéalistes, tout l'être réel s’identifie avec l'être pensé. Tout ce qui est, est objet pour un sujet pensant et n’est que cela ?.

Cette étrange conception de l'être n'est pas venue brusquement, tel un aérolithe. L'histoire de la philosophie en retrace la lente préparation. Certains critiques, et parmi eux Mgr Noël, n'hésitent pas à placer à son origine, parmi ses causes, ou tout au moins parmi les conditions de son apparition, une certaine conception du réalisme, à savoir le réalisme indirect. Cette doctrine, réaliste d'intention, affirme que toute connaissance se termine, non pas simplement d'une façon formelle mais aussi objectivement, à une représentation, c’est-à-dire que l'espèce intentionnelle, ce par quoi un objet devient présent à la faculté connaissante, est à la fois la forme de l'acte de connaissance et le terme objectif connu. Par suite, la chose en elle-même n'est connue qu’indirectement, elle n’est pas le terme objectif immédiat

de la pensée.

1 Cette formule très sommaire sera nuancée au cours de ces pages. PACUR-ÈT SDD25 00.

C’est à ce médiatisme de la connaissance, et par suite à l’idéalisme qui en dériverait, que Mgr Noël s’est principalement attaqué. Il l’a constamment en vue quand il parle du réalisme immédiat. Celui-ci est donc caractérisé non seulement par rapport à l’idéalisme, mais il est défini surtout par rapport au réalisme indirect ou médiat. Cela n’a rien d'étonnant, pensons-nous, car, dans la définition du réalisme immédiat, le terme de « réalisme » exprime le genre logique, et celui de « immédiat » la différence spécifique. Or, le réalisme se définit par rapport à l’idéalisme. Par sa spécification d’ « immédiat », la doctrine professée par Mgr Noël se distingue des autres formes du « réalisme ».

Au reste, les mots « immédiat » et « médiat » sont des termes corrélatifs, les membres d’une alternative dont l’un se définit par la négation de l’autre. Ainsi, le réalisme immédiat est nécessairement caractérisé par l'opposition au réalisme indirect. Le réalisme immédiat est développé en fonction du réalisme indirect, qui forme pour ainsi dire l’arrièrefond doctrinal sur lequel se dessine la doctrine propre à Mgr Noël.

D'un bref rappel de ce réalisme médiat ressortira mieux, comme d'un repoussoir, la doctrine opposée. Mgr Noël a envisagé surtout trois espèces de réalisme indirect : celui de la scolastique décadente et de certains thomistes modernes, celui de Descartes et celui de Kant. Il a étudié longuement les deux dernières positions. La première n’est pas examinée à part, sauf le cas un peu spécial du cardinal Mercier. Mais elle est à l'arrière-plan de la discussion du réalisme immédiat, quand le professeur de Louvain interprète la théorie thomiste de la connaissance à l'appui de sa thèse. Toutes les trois, avec une responsabilité sans doute inégale, seraient, de l’avis de Mgr Noël, à l’origine de l'idéalisme. L'une préparant l’autre, elles l’amèneraient progressivement.

Examinons d’abord dans ses grandes lignes le réalisme indirect de Descartes, tel que se le représente Mgr Noël. La physique du 17e siècle a renversé les conceptions naïves du sens commun relatives aux qualités sensibles secondes. « Et c’est au nom de la physique que, dès le 17e siècle, la philosophie moderne, Descartes en tête, déclare que nos sens nous trompent, que les perceptions ne représentent nullement les choses telles qu’elles sont, et qu’elles sont uniquement l’œuvre de notre imagination »!, Il est évidemment sous-entendu dans cette

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philosophie que nous ne connaissons que les impressions subjectives et jamais directement le réel extramental. A la défiance extrême à l'égard des données des sens s’ajoute, chez Descartes, une confiance excessive en la valeur des idées : « Les notions intellectuelles et en particulier les théories de la physique représentent, pour Descartes, les choses exactement telles qu'elles sont dans leur réalité la plus foncière, en elles-mêmes et hors de nous »!.

Cependant, sur quel fondement s'appuie cette prétention ? D'une part, on pose les idées claires et évidentes, de l’autre, les choses en soi avec lesquelles les idées n’ont aucune communication. De ce que les idées sont claires et évidentes, s’ensuit-il que les choses leur correspondent ? Comment pourrions-nous le savoir ? Nous n’avons aucune possibilité de les comparer pour découvrir qu’elles leur correspondent. « Les choses ne nous sont connues que par les idées que nous en avons »!, Ainsi, « nous ne comparerons jamais qu'une idée avec une autre idée, nous ne sortirons pas de notre esprit pour atteindre les choses en elles-mêmes, the things themselves, die Dinge an sich... Un tableau de maître est perdu. Nous en avons des copies. Nous aurons beau les comparer entre elles, nous devrions, pour savoir ce qu’elles valent, les comparer à l'original, et cela nous est interdit »?. Voilà une première conséquence du réalisme indirect cartésien : nous n’avons aucun moyen direct de vérifier nos idées.

Cependant, Descartes est d’intention réaliste. Après avoir ébranlé les certitudes naturelles par le doute méthodique, Descartes s'efforce de les reconstruire, et cette fois sur une base plus solide. Aussi veut-il prouver la réalité du monde extérieur par une démonstration rationnelle. L'univers des corps établi par lui ne ressemble pas beaucoup à celui du sens commun. Il avait affirmé auparavant « que nos perceptions ne représentent nullement les choses telles qu’elles sont »!. Néanmoins, « le monde spatial et temporel de la physique est bien, à ses yeux, une réalité solidement existante hors de moi »5.

Par quoi cette réalité est-elle donc garantie ? Dans le Discours de la Méthode, ce sont les « idées claires et distinctes » qui nous l’attestent ; « les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies » 4 Mais ce principe, à son tour, est garanti par la

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4 Cité R. I., p. 40, sans référence exacte à DESCARTES. Il s’agit de : Discours de la méthode, 4° partie; dans l’édit. d'Adam et Tannery, p. 33, lignes 20-22. [Nous avons adopté l'orthographe moderne.]

véracité de Dieu. Il n’est assuré « qu’à cause que Dieu est ou existe, et qu'il est un être parfait, et que tout ce qui est en nous vient de lui »'. Cependant, dans le Discours, la pensée est restée quelque peu flottante. Elle prend plus de rigueur dans les Méditations, où nous apprenons plus exactement quel est le procédé rationnel sur lequel se base notre persuasion de l'existence d’un monde extérieur ?, « Cette preuve part des sensations, elle établit que, passivement reçues en nous, elles doivent avoir une cause hors de nous ; cette cause ne peut être qu’une réalité corporelle, car c’est la cause proportionnée à laquelle croit spontanément ma raison » %. Une réalité corporelle est la cause proportionnée de nos sensations. Cela est clair et évident à notre esprit. Par conséquent, selon Descartes, c’est vrai en vertu de la règle que « les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies ». La vérité de ce principe, dans le passage rapporté, est garantie une fois de plus par la véracité divine. Mais l'existence et la perfection de Dieu se basent elles-mêmes sur une idée claire et distincte : l’idée de l’Etre parfait et nécessairement existant. Et nous voilà au « cercle cartésien » qu’avaient relevé déjà les contemporains du philosophe. De l'avis de Mgr Noël, Descartes n’a pas réussi à s’en tirer d’une manière satisfaisante 4.

Le vice essentiel de la pensée cartésienne consiste selon lui, d’une part, en ce principe hautement proclamé des « idées claires et distinctes » et, d'autre part, en cette supposition implicite que nous ne connaissons jamais directement le réel objectif. Mais l'évidence que comportent les idées claires n’est qu’un fait mental. Elle est une évidence « pour moi » au moment où elle m'apparaît. Comment cela ? Prenons cette assertion : nos sensations ont pour cause proportionnée une réalité corporelle, il ne peut en être autrement. Pendant que j'y pense, cela me paraît évident à moi. Cette évidence existe dans mon esprit, puisque je la pense. Cette pensée est un fait mental. De ce que cette proposition est claire et évidente pour moi, en résulte-t-il qu’elle est vraie ? C’està-dire, s’ensuit-il que ce rapport existe dans la réalité, indépendamment de ma pensée ? que la cause de mes sensations est effectivement une réalité corporelle ? Il faut dire que non, cela n’en résulte nullement.

1 Cité R. I. p. 41, sans référence exacte à DESCARTES. Il s’agit de : Discours de la méthode, &° partie; dans l’édit. d'Adam et Tannery, p. 38, lignes 19-21. [Nous y avons également adopté l'orthographe moderne.

2 Voir la 6° Méditation.

PARMI AD 128; ACER ROMEHpi22

Cette évidence n’est rien qu’une pensée, dès que je ne la perçois plus, elle cesse d'exister. La réalité affirmée n’est encore qu’une réalité pensée. La preuve cartésienne de la réalité du monde « reste tout entière... à l'intérieur de la pensée; elle ne saurait atteindre un dehors »!. Parce que Descartes a exclu tout lien direct de la pensée avec le réel extramental, il ne peut, par aucun procédé, le retrouver. Le réalisme indirect, selon Mgr Noël, non seulement le prive de tout moyen de vérifier ses connaissances, mais il lui soustrait la possibilité d’affirmer légitimement le réalisme, c’est-à-dire, le fait que nous connaissons quelque chose d’indépendant de la pensée.

Descartes n’a cependant pas conscience de l'impasse où il s’est engagé, encore moins de sa cause : le réalisme indirect. Celui-ci est déjà, pour Descartes et ses contemporains, ce qu’il y a de plus naturel au monde. On ne l’affirme pas explicitement, on ne le met pas en question, on ne songe même pas à une autre possibilité. Cette base presque inconsciente, Descartes l’a fortifiée et stabilisée par ses théories qui la supposent tout simplement et qui, sans elle, n'auraient plus de sens.

A travers Leibniz et Wolff, l'interprète de ce dernier, Kant reçut l’héritage de Descartes. Examinons brièvement la doctrine du philosophe de Kœænigsberg sous l'angle du réalisme indirect et telle que Mgr Noël la voit. Il a consacré à Kant deux chapitres entiers dans les Notes d’'Epistémologie thomiste; ils ont été reproduits sans modifications dans Le Réalisme immédiat ?.

Selon le Kant des premières publications, nos représentations sensibles résultent de l’action des choses sur nous ; elles sont les modifications passives du sujet produites sous l'influence de l’objet et dont le sujet prend conscience. Kant admet, sans la discuter, une certaine conformité entre ces impressions subjectives et les choses sensibles. Les représentations intellectuelles, au contraire, « reposent exclusivement sur l’activité de l'esprit »*. Elles ne peuvent pas être « tirées des représentations sensibles par voie d’abstraction »5. Les deux éléments opposés et composés concourent à notre connaissance de la réalité. Dans la Dissertation de 1770, Kant affirme son réalisme comme

suit : « sensitive cogitata esse rerum repraesentationes uti apparent, 1R,. I., p. 44.

2 Cf. R. I., chap. 3 : Le problème kantien, et chap. 6 : La chose en S01. SAR AMD: 0S

intellectualia autem, sicuti sunt »!. La connaissance sensible représente les choses telles qu’elles apparaissent, les idées intellectuelles nous les font connaître telles qu’elles sont. « Jamais le dogmatisme de la raison n’a été affirmé avec autant de naïveté », remarque Mgr Noël?. Ces notions pures rappellent les « idées claires et distinctes » de Descartes. Considérées en elles-mêmes, elles n’ont aucun lien avec l'expérience, elles n’ont aucune relation directe avec les choses qu’elles représentent. Dès lors devait se poser le problème : « De quel droit peut-on considérer que ces idées correspondent aux choses ? »% En 1770, Kant ne le pose pas encore. « Son réalisme s'affirme insoucieux de toute difficulté » *. Les notions intellectuelles représentent les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes. Les impressions sensibles, d’autre part, que représentent-elles ?

Faut-il redire qu’elles ne sont considérées qu’en tant que modifications du sujet ? Elles sont en dépendance réelle des choses. Mais elles ne font pas connaître les choses en elles-mêmes, les « choses en soi ». L'action des choses sur nous est « mêlée aux conditions subjectives parmi lesquelles elle s'exerce »%. Ce que nous connaîtrons de la chose, Kant l’appelle son apparence ou son « phénomène ». La valeur objective des représentations sensibles est néanmoins supérieure à celle des idées. Elles représentent les choses avec une garantie supérieure, puisqu'elles résultent de l’action même des choses en nous et qu’elles expriment cette action, note Mgr Noël.

La question de la valeur de la connaissance intellectuelle conduit enfin au problème énoncé en 1772, et qui est le problème kantien fondamental. Comment nos idées sont-elles conformes aux choses ? Quel fondement trouver à cette conformité ? « Pourquoi, en effet, la valeur de la connaissance intellectuelle est-elle mise en question ? C’est que, la représentation ne constituant point les choses, elle n’a, d’autre part, avec ces mêmes choses, aucune relation de dépendance; dès lors, on ne voit plus à quel titre elle peut leur correspondre » 4,

On pourrait répondre de deux façons à ce problème. « L'une serait de reconnaître que l’objet directement saisi dans nos premières appréhensions intellectuelles est la réalité elle-même »4 Il faudrait que l'intellection puisse atteindre les choses « à travers les sensations et

1 De mundi sensibilis atque intelligibilis forma et principiis. Sect. II, 84. (Cf. Kantfs gesammelte Schriften ; hg. von der Kgl. preuss. Akademie der Wissenschaften. Bd 2, p. 392.)

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avec elles. Mais ceci est impossible dans les cadres de la pensée kantienne, puisque la connaissance sensible elle-même n’est qu’une représentation indirecte de ce réel qui l’engendre pourtant par son action en nous. Dès lors, même jointe à la sensation, l'intelligence ne pourrait davantage atteindre les choses directement »!. Les représentations intellectuelles et les représentations sensibles, toutes deux, sont également des représentations indirectes des choses. La solution du réalisme immédiat est donc exclue au point de vue de la conception kantienne de la connaissance.

Kant propose, en effet, une autre solution. Il admet, sans la discuter, une certaine correspondance entre la connaissance sensible et la réalité. Pour sauver, à partir de là, l’objectivité de la connaissance intellectuelle, il faudrait montrer que la connaissance intellectuelle est unie par un lien nécessaire à la connaissance sensible. Selon Kant, les sensations à elles seules n’arriveraient pas à constituer un objet, ni à représenter une chose. La représentation intellectuelle serait une fonction nécessaire à la constitution de l’objet sensible. C’est ce qu’explique la théorie des « formes a priori », exposée pour la première fois en 1781 dans la Kritik der reinen Vernunft. Il n’y a pas d'objets sensibles sans les catégories de l'intelligence, et pas d'objets intelligibles sans les données sensibles. Ni la représentation sensible, ni la représentation intellectuelle n'existent à l’état isolé; elles ne sont, l’une et l’autre, que les éléments incomplets d’une représentation composée, qui seule est complète et seule existe vraiment. L'objet intelligible n’a pas de contenu propre, il se résout en relations. Il est un cadre vide que vont remplir les données sensibles, qui seules ont un contenu représentatif. Elles sont la matière, la représentation intellectuelle en est la forme.

Cette théorie est-elle une garantie de l’objectivité de la connaissance intellectuelle ? Il faudrait, nous semble-t-il, d’abord prouver que les représentations sensibles, ou mieux, que le contenu sensible de la représentation complète correspond vraiment au réel indépendant. Pour Kant, cette conformité est simplement supposée. Même l'objectivité de la connaissance sensible établie, il faudrait encore démontrer que les « formes a priori » correspondent aux choses en soi. Kant n'a aucun moyen de le vérifier, car ses idées pures n'ont aucun rapport direct avec les choses. Elles sont purement subjectives. On ne voit

TRI, p.72.

pas comment, par cette théorie, on pourrait justifier le réalisme, car, dans ce système, nulle part on ne touche au réel objectif.

Le réalisme indirect est le fond sur lequel se meut la pensée kantienne. Jamais il n’est explicitement déclaré. Mais il est « un de ces présupposés qu'on n’exprime pas, parce qu'on ne songe pas qu'ils puissent être contestés » !. Ce présupposé du réalisme indirect vient de loin. Il n’est pas seulement l’héritage de Descartes ; au fond, remarque Mgr Noël sans préciser davantage ses accusations, il provient des scolastiques décadents à l’aube de la philosophie moderne. « Pour Kant et ses contemporains, il forme une de ces notions communes qui sont à l'arrière-plan des discussions »?. Il est cependant facile de le découvrir ; il est impliqué « tantôt dans la notion de la représentation sensible, tantôt dans la notion de la représentation intellectuelle » #.

Les embarras de Kant, et avant tout le problème fondamental tel que nous l’avons formulé ci-dessus, seraient la conséquence de ce réalisme indirect. Il « forme l’horizon du philosophe » que celui-ci « ne songeait pas à mettre en question » 4.

Les efforts de Kant pour résoudre ce problème, la théorie des « formes a priori » en particulier, manifesteront à ses lecteurs l’infirmité du réalisme indirect. Et ils seront conduits par Kant même à l’idéalisme, doctrine que celui-ci, selon Mgr Noël, a certainement voulu réfuter. Nous n'avons aucun accès direct au réel extramental. Comment pouvons-nous en savoir quelque chose ? Kant affirme cependant l'existence du réel objectif. De quel droit ? Ce réel domine la pensée, mais il reste comme un « insaisissable fantôme ». À quoi bon ? « Ne pourrait-on pas s’en débarrasser ? 5 » Les esprits sont mûrs pour l’idéalisme. De cette conception extrême du réel objectif, il n’y a plus qu’un pas à franchir et l’on arrive à la négation de ce réel. On développe jusqu’au bout les implications du réalisme médiat et on supprime les choses indépendantes de la pensée. La position initiale se révélant contradictoire, nous voilà parvenus à l’idéalisme. On peut s’apercevoir ainsi comment le réalisme indirect a été le fourrier de l’idéalisme.

Quant aux thomistes modernes auxquels on a attribué un réalisme médiat, Mgr Noël discute explicitement le seul cas du cardinal Mercier. C'est qu’il est en rapport très particulier avec ce philosophe. Il a été

DRE AD 266! IR 6-67. SR. I. p. 67. 5R. 75. SR. I. p. 8.

son élève à l’Institut supérieur de philosophie, à Louvain. C’est là qu’il a reçu sa première formation philosophique. L'enseignement du Cardinal est donc une source importante de la pensée de Mgr Noël. Il tient d’ailleurs à reconnaître cette influence qui fut le point de départ de ses réflexions personnelles !. .

Mais le cardinal Mercier est connu pour avoir professé le réalisme indirect ; et le fait que, d’une part, Mgr Noël proclamait décidément un réalisme immédiat, et que, d'autre part, il affirmait un certain lien de sa pensée avec celle du maître, lui a attiré des critiques. C’est M. Gilson en particulier qui voyait, dans ce rapprochement, une incohérence, bien plus, un manque d’objectivité.

Pour prouver la réalité du monde sensible, le fondateur de l’Institut part des impressions sensibles passivement reçues par le sujet, et, de là, conclut, au moyen du principe de causalité, à une réalité objective. C’est le fameux « illationisme » qui, en effet, semble être opposé à l’idée d’une perception immédiate du réel extérieur.

Mais voilà ce qu’en pense Mgr Noël : « Il n’est nullement certain que l’«illationisme », dont on trouve l’expression dans certaines phrases de la Craitériologie, constitue toute la pensée de Mercier sur la preuve du réalisme »?. La pensée du maître a évolué sur ce point ; on le prouve par l'étude comparative des éditions successives de sa Critériologie #. Mgr Noël s'efforce de montrer à travers toute cette œuvre qu'il y a une « constante », qui est « l’idée d’une présence immédiate du réel à la conscience » 4 En 1884, dans la première édition de la Critériologie, cette idée suffisait à fonder le réalisme. La preuve basée sur le principe de causalité apparaît alors seulement comme argument « ad hominem », à savoir contre les sceptiques. Plus tard, le Cardinal donna plus d'importance au raisonnement illationiste. Mais en 1906, dans la dernière édition de la Critériologie remaniée sous le contrôle de l’auteur lui-même, l'aspect immédiatiste subsiste encore. L'idée de la présence immédiate des choses ne constitue plus alors la preuve de la réalité du monde sensible, mais « elle continue d'exprimer la

manière dont le monde extérieur nous est donné » 5.

1 Cf. R. I., Avant-propos, p. VI.

3 Card. Désiré MERCIER : Cyitériologie ; édit. polycop. 1884/85, 1888/89, are édit. impr. 1899.

4 Mgr Léon NoëËL : Encore l’ « illationisme » du cardinal Mercier. Rev. méo-scol.142,1939/5p589.

5 Ibid.

Et cette commune conception de la connaissance permet à Mgr Noël de soutenir une affinité de pensée entre le Cardinal et lui-même. Quant à la preuve « illationiste » du réalisme, Mgr Noël, pour son compte, la rejette catégoriquement. Cependant, un certain usage du principe de causalité lui paraît légitime. Il peut servir à conclure du donné immédiat, reconnu comme phénomène objectif, à l'existence d’un réel en soi, c’est-à-dire à la substance matérielle. Dans la mesure où le cardinal Mercier s’en serait servi dans ce sens, Mgr Noël pouvait être d'accord avec lui ; dans la mesure où le Cardinal a dépassé ces limites, le disciple s’est séparé de lui.

Les rapports de Mgr Noël avec son maître, que nous venons d’esquisser très sommairement, illustrent un peu le climat psychologique dans lequel le réalisme immédiat s’est formé. La tendance à un réalisme indirect chez le cardinal Mercier, reconnue par son disciple, a dû paraître dangereuse à celui-ci et a dû le pousser à chercher une solution du problème du réalisme qui rendit inutile l’argument illationiste auquel recourait son prédécesseur. La vue si nette qu'il eut des conséquences d’un réalisme médiat plus ou moins avoué l’a empêché de marcher dans la même voie.

D'après Mgr Noël, les principaux inconvénients du réalisme indirect, sont, répétons-le brièvement, d’enfermer le sujet avec ses idées, de rendre inaccessible le réel objectif et de frayer ainsi la voie à l'idéalisme. Le philosophe de Louvain pense éviter ces conséquences par le réalisme immédiat.

Que professe donc enfin le réalisme immédiat en lui-même ? Pour faire ressortir les grandes lignes de cette doctrine, nous expliquerons d’abord brièvement les termes de la thèse annoncée : « présence immédiate des choses au sujet connaissant ».

Le mot immédiat exclut simplement l'existence d’intermédiaires entre les termes d’une relation. Le rapport en question, c’est la connaissance. Elle est une relation entre l'esprit et les choses. Notre thèse entend exclure des intermédiaires conscients entre ces deux termes. — La chose, c’est la réalité extramentale qui s'oppose et s'impose à la conscience dès que celle-ci s’éveille ; c’est une donnée indépendante de toute activité subjective, ce qui est « ob-iectum » à l'esprit, ce à quoi il se heurte, ce qu’il trouve déjà tout fait, « das Vorgefundene »!, la

Rep 112.

« res » de saint Thomas, « id quod est extra in re »!;2. — L'autre extrême, le sujet connaissant, c’est l’homme tout entier en tant que connaissant, l’homme à la fois intelligent et sentant. La connaissance intellectuelle n’est pas envisagée ici comme absolument séparée de son enracinement sensible.

Le sujet ainsi défini se trouve en face d’un donné extramental. Et voilà le problème qui se pose : l’objet directement atteint par l'esprit, est-ce la chose extérieure elle-même, ou bien n'est-ce qu’une représentation de la chose ? Dans le premier cas, nous avons l’immédiatisme, dans le second cas, il s’agit d’une connaissance médiate, indirecte du réel extramental. L’intermédiaire que le philosophe du réalisme immédiat entend exclure serait donc un décalque de ce réel, un tableau intérieur s’interposant entre le sujet et la donnée extérieure. Mgr Noël condamne donc cette double affirmation que, d’une part, l'esprit atteindrait directement une simple copie du réel extramental, et que, d’autre part, il connaîtrait ce réel seulement par une inférence partant de sa représentation d’abord atteinte. Il soutient, au contraire, que, dans une saisie toute première, nous touchons directement aux choses, directement nous les appréhendons. — La condition indispensable de cette connaissance immédiate, c’est la présence. Terme non problématique pour le sens commun, c’est un certain rapport de coexistence. Cependant, dès qu’on cherche à le définir avec une précision philosophique, le mot « présence » se révèle assez obscur et équivoque, susceptible d’acceptions diverses. C’est pourquoi il nous faudra y revenir plus longuement. — Cette explication des termes de notre thèse n’est qu’une élucidation provisoire. Chacun d’eux soulève plusieurs problèmes qu'il nous incombera de résoudre au fur et à mesure qu'ils se présenteront.

Le cadre de la doctrine étant tracé, nous pouvons en aborder l'étude plus approfondie. Précisons d’abord en quel sens ce réalisme est dit immédiat. Quels sont les intermédiaires exclus ? Y en a-t-il qui ne le sont pas ?

On soutient, nous l’avons dit, qu’au moment de la première appréhension, le sujet atteint directement les choses. Il ÿy a un moment où le sujet et l’objet extramental se trouvent dans un face à face immédiat ;

1 Cf. Tomas AQuINAS : De veritate, qu. I, art. 3.

2 La simple expression : la ou les « choses », sans qualificatif ultérieur, désigne toujours chez Mgr Noël la réalité extramentale et matérielle. En exposant sa doctrine, nous avons, en général, gardé cet usage.

il n’y a pas de cloison, pas d’intermédiaire représentatif conscient entre eux. Ce qui est connu et présent à la conscience, ce n’est pas une copie du réel objectif, son double mental, mais ce réel lui-même.

Cependant, il n’est pas question de supprimer les facteurs psychologiques rendant possible la connaissance sans être connus eux-mêmes en premier lieu, tels que, par exemple, la « species » des scolastiques. Ceux-ci ont été inférés par la psychologie pour expliquer comment nous connaissons. Mais ils ne sont pas ce qui est connu dans une appréhension directe ; ils ne sont donc pas immédiatement conscients. On n’entend exclure que des termes conscients, c’est-à-dire, des termes que la réflexion sur un acte de connaissance directe pourrait et devrait tout d’abord constater. — Pour mieux faire comprendre sa pensée, quelques mots rapides sur la méthode de notre auteur s'avèrent indispensables. Il voudrait établir l’immédiatisme par voie d'analyse, par l'analyse réflexive de nos actes de connaissance. Or, qu'est-ce qu’un retour sur nos actes peut nous révéler ? Ce ne sont évidemment que des éléments conscients que nous pourrons y constater. D’un terme non conscient, même s’il existe, nous ne saurions, par définition, rien affirmer ou nier. Il ne s’agit donc pas ici d’exclure les facteurs psychologiques de la connaissance. L'existence de la « species » n’affecte donc pas le caractère immédiat de ce réalisme, caractère ainsi qualifié d’un point de vue non pas psychologique, mais critique.

Nous pourrions introduire ici la distinction connue entre le terme formel et le terme objectif de la connaissance ; nous y avons déjà fait allusion en caractérisant le réalisme indirect. Elle ne se trouve pas sous cette forme chez Mgr Noël; mais nous croyons qu’elle coïncide, au fond, avec sa distinction entre les termes conscients et les termes non conscients. Il nous semble que ce complément rendrait plus claire la position du professeur de Louvain par rapport aux autres théories scolastiques. Le terme non conscient dans la connaissance directe, tel que l'espèce intentionnelle, eSt un terme purement formel ; la « species » est ce par quoi un objet devient présent à la faculté connaissante, et elle est à la fois la forme de l’acte de connaissance. Mais elle n’est pas ce qui est d’abord connu, c’est-à-dire, elle n’est pas le terme objectif immédiat de la connaissance. Le terme conscient ou connu, selon le vocabulaire de Mgr Noël, coïnciderait avec le terme objectif immédiat, qui, dans la connaissance directe, est la chose en elle-même.

D'autre part, un retour explicite de l’esprit sur l’acte de jugement, acte qui, par lui-même, implique déjà une certaine réflexion, découvre

entre l'esprit et les choses des intermédiaires qui, eux, sont parfaitement conscients, donc objectifs. Il s’agit des concepts distincts que l'esprit oppose d’abord à la chose appréhendée, et qu'il lui rapporte ensuite. Ils constituent les prédicats des jugements. Dans ces concepts, l'intelligence se redit, s'exprime à elle-même, ce que sont les choses. Cette expression peut devenir pour elle comme un substitut des choses, mais non un substitut inconscient, comme peut l'être le facteur psychologique qui nous fait connaître, mais un substitut parfaitement conscient. Ce sont de véritables représentations des choses. Mais la « représentation » suppose une « présentation » primitive, à laquelle elle se réfère. Dans beaucoup de nos jugements, ces représentations servent aussi de sujet. Les prédicats qui leur sont attribués n’ont alors, aux choses, qu'un rapport indirect. — Le réalisme immédiat n'exclut donc pas, de manière générale, l'existence de représentations, d'idées, d'images. Celles-ci sont indispensables à la connaissance humaine !, Mais on prétend seulement qu’ « il y a certains jugements où le prédicat, qui est encore un concept, est mis en relation directement avec un sujet qui n’est plus un concept »?. Dans ces jugements, l’activité de l’esprit doit se trouver de quelque manière immédiatement en présence des choses.

La présence du réel extramental est, en effet, la condition « sine qua non » de la connaissance immédiate. L’élucidation de cette notion est indispensable à l'intelligence de notre analyse. Quand on dit « présence immédiate des choses au sujet connaissant », que veut-on dire ? Quelle sorte de présence est requise ?

Le mot peut être pris en des sens divers. La présence est une relation, un certain rapport de coexistence, nous l’avons déjà noté. En un sens très large, on dit d’un objet qu’il est présent au sujet quand il est actuellement connu par le sujet. Dans ce cas, dire que l’objet est présent, ce n’est rien expliquer du tout, car il est présent du fait d’être connu. Notre réalisme comporte une présence que nous qualifierons de plus palpable. Communément, le mot « présence » dénote un sens local : coexistence dans l’espace. Le sens temporel est tout aussi courant.

1 Par cette acception, le réalisme immédiat de Mgr Noël se distingue d’un réalisme radical, pour qui tout ce que nous connaissons, c’est du réel objectif, et qui n’admet pas d'idées construites. Cette conception fleurit surtout dans les pays anglo-saxons. Sous le nom de « new realism », elle faisait époque à la veille de la guerre de 1914. Le réalisme immédiat est beaucoup plus nuancé. (Sur le réalisme radical, cf. KR. IL., pp. 14, 17, 18, 21-22.)

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