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3 Sur la notion de « présence », cf. R. I., pp. 198-203.
Quand il s’agit de choses matérielles, la présence comporte toujours ce double rapport de coexistence spatio-temporelle. Cependant, cette relation peut signifier la simple juxtaporition de deux choses, juxtaposition qui n’est consciente à aucun des objets rapprochés. Ou encore, il peut y avoir contiguité, c’est-à-dire que leurs contours se touchent, mais cela ne les rapproche guère que matériellement. Ainsi, un sujet capable de connaissance peut être entouré de choses matérielles jusqu'à les toucher sans en connäître aucune, et cela quand son attention est complètement absorbée par autre chose, par exemple par une douleur intense. Dans ce cas, peut-on dire des choses juxtaposées et contiguës qu’elles sont présentes ? On pourrait, à la rigueur, admettre que l'usage très flou du mot n'exclut pas cette signification. La coexistence spatiotemporelle, ce voisinage, est au moins une présence inchoative ou virtuelle. Rappelons le premier sens que nous avons noté : présence d’un objet en tant qu'actuellement connu. Il nous semble que les deux acceptions réunies donneraient le sens plénier du mot, qui serait aussi le plus courant et le plus naturel. Il faut que le rapport de coexistence devienne conscient dans un des termes. C'est-à-dire que la présence dans le sens plénier du terme comporte une certaine activité connaissante. Quand une chose matérielle est offerte à une conscience qui, actuellement, s’en empare, elle est pleinement présente. — Résumons ce qui nous paraît acquis par cette analyse : « présence » signifie coexistence spatio-temporelle de l’objet et du sujet, plus l’activité connaissante du sujet.
Cette définition est-elle suffisante pour notre problème de la connaissance immédiate ? On nous dira que la connaissance intellectuelle est indépendante du temps et de l’espace. Bien sûr, mais dans ce que nous nous proposons d'analyser ici, il s’agit de la connaissance concrète des choses matérielles extérieures. Et cette connaissance exige une certaine proximité spatiale de l’objet.
Seulement, la coexistence spatio-temporelle est une détermination assez vague, les limites en sont incertaines. Toutes les choses de l’univers matériel, si l’on veut, coexistent dans le temps et dans l’espace. Pour préciser ce rapport, nous dirons qu’il faut le contact physique de l’objet et du sujet. Le contact physique suppose, d’une part, que l’objet soit à la portée des sens extérieurs du sujet et, d'autre part, que le sujet ait une connaissance expérimentale de cet objet. Pour que la connaissance soit expérimentale, le sujet doit savoir que l’objet est physiquement présent. Mais cela ne suffit .pas. Il se peut qu’il le sache de
manière abstraite seulement, par déduction, par exemple si, à la vue de la fumée qui monte, je conclus à la présence du feu. Ce n’est pas une connaissance expérimentale du feu. Il faut que l’acte se termine directement à l’objet visé. Et dans une telle appréhension, l'esprit a conscience d’être déterminé par l’objet physiquement présent, du moins il peut normalement en avoir conscience.
Nous pouvons enfin conclure que la présence requise dans notre problème comporte l'existence physique et indépendante d’une chose concrète, existence qui est réalisée dans des conditions telles qu’elles permettent que l’acte de connaissance s’y termine directement.
La présence exprime le rapport de l’objet au sujet ; quelle est enfin la nature de l'objet de cette connaissance immédiate ? Il s’agit du réel extramental sensible. Car l'affirmation de l’immédiatisme chez Mgr Noël porte tout particulièrement sur la connaissance concrète des choses matérielles.
Elle ne vise pas à la connaissance abstraite, bien que celle-ci, en un sens plus général, comporte aussi un certain immédiatisme. Selon cette acception plus vaste, toute connaissance, concrète ou abstraite, serait immédiate dans ce sens que la forme intentionnelle ou l’espèce serait conçue non pas comme un tableau mental de l’objet, mais comme la médiation même, comme la forme de l'acte qui fait connaître l’objet. On se base sur cette considération que si la « species » n’est qu’un tableau mental, il faudrait admettre encore un autre intermédiaire qui ferait communier le sujet et l’objet. Car introduire simplement l’objet dans le sujet, cela ne modifie pas la nature de la difficulté, c’est-à-dire n’explique pas le phénomène de la connaissance ; non plus qu'on ne saurait rendre compte de l’assimilation nutritive en disant que la nourriture est introduite dans l'estomac.
L'immédiatisme qualifié de plus vaste est sans doute à la base des vues de Mgr Noël. Son attitude propre est spécifiée seulement par des considérations ultérieures, à savoir, quand il s’agit de déterminer la nature de l’objet directement connu. De ce que la « species » est « id quo cognoscitur », et non « id quod », il s'ensuit, selon le professeur de Louvain, que le connu est la chose extérieure, du moins quand il s’agit de connaissance sensible. Cette affirmation, propre à l'immédiatisme du disciple du cardinal Mercier, ne suit pas nécessairement des principes de l’immédiatisme pris au sens plus général ; dans les limites de celui-ci, la notion apparemment objective pourrait avoir pour cause des dispositions subjectives. Certes, le professeur de
Louvain ne soutient pas que toutes nos connaissances sensibles se terminent directement aux choses extérieures ; il se contente de dire que quelques- uns de nos actes aboutissent au réel extramental en lui-même. Aussi reconnaît-il l'influence possible des dispositions du sujet, et recommande-t-il une vérification critique du donné immédiat, comme nous le verrons à la fin de ce chapitre.
Le réel se définit, selon Mgr Noël, comme « l'être... indépendant de la connaissance actuelle que peuvent en prendre des sujets conscients »1. La définition vaut du réel extramental, ou objectif ?. Cet être objectif s'oppose à l'être des faits de conscience qui est une réalité subjective. Quand le professeur de Louvain emploie la simple expression « le réel », sans détermination ultérieure, c’est toujours pour désigner le réel extramental, comme si ce dernier était le seul mode de réalité possible. Il maintient cet usage, pensons-nous, parce qu'il veut s’en tenir aux notions telles que les livre la conscience spontanée ÿ.
L'objet premier et naturel de la connaissance est le réel extramental, « c’est la donnée sensible, que la conscience trouve à tout moment en face de son activité et qui s'impose à elle comme un élément étranger... qu’elle ne saurait ni créer ni supprimer »4. Mais cette donnée n’est pas purement sensible ; d'emblée, l’objet est intelligible. Quand je me trouve devant une donnée objective sur laquelle se porte mon attention, il n’y a pas seulement des contenus sensibles présents à ma conscience, il y a aussi, intimement joint au sensible, l'être intelligible 5
L'objet de la connaissance immédiate, c’est encore le « dernier sujet », dont parle Aristote, ou le pseudo-Aristote, dans le chapitre cinq du livre des Catégories. Au dernier échelon de l'échelle du système de notre pensée, il y a le « dernier sujet » sur lequel repose toute la série de nos notions et de nos jugements. C’est lui qui, en dernière analyse, reçoit tous les prédicats. Le « dernier sujet » ne peut jamais être prédicat, car le prédicat exprime toujours une idée attribuable à d’autres. Mais le « dernier sujet » est irréductible, unique en soi ; il ne peut être attribué à quelque chose, il est le concret, le singulier.
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? Le mot « objectif » ne s'oppose pas ici au mot « formel », comme dans la distinction entre le terme formel et le terme objectif de la connaissance. Mais « objectif » s'oppose ici à « subjectif », c’est-à-dire à ce qui dépend, dans son existence même, de l’activité connaissante du sujet.
3 Dans les passages où nous employons le mot « réel » dans le même sens, nous l’écrivons en italique. MROSTPPDESSS: SR PPPMDD M8; R102:
L'objet de la connaissance immédiate est, nous l'avons dit, à la fois sensible et intelligible. C’est que toute connaissance humaine est mêlée d'intelligence. Et nous voilà au point de caractériser le sujet, tel que le suppose le réalisme immédiat du philosophe de Louvain.
Ce n’est pas le sens seul, ni l'intelligence seule qui connaît, mais l’homme au moyen de diverses facultés. Dès que le sujet s’ouvre à la connaissance, le concret est présent, non seulement à la conscience sensible, mais aussi à l'intelligence. Celle-ci atteint le réel extramental à travers les sens et avec eux. « L'homme, à la fois intelligent et sentant, saisit immédiatement, par l’ensemble de ses facultés, une réalité en soi, à la fois intelligible et sensible » 1, L'unité du sujet connaissant entrainant la continuité du sens et de l'intelligence est la base essentielle de cet immédiatisme. L’affirmation de celui-ci ne se limite pas à la connaissance sensible, mais s'étend aussi à l'intelligence, comme on a pu s’en rendre compte. En raison de la connexion intime des deux facultés, l'intelligence prendrait part, dans une certaine mesure, au caractère intuitif du sens. Certes, la connaissance intellectuelle n’est pas immédiate au même degré que celle du sens. « Sans doute, explique Mgr Noël, l'intelligence ne subit pas les impressions sensibles, mais elle est associée à la sensibilité qui les reçoit ; elle pense la notion intelligible au sein même des données sensibles »?. La différence de l’immédiatisme sur les deux plans s’est précisée seulement au cours d’une polémique que nous envisagerons plus loin.
On ne prétend pas que toutes nos connaissances aboutissent directement au réel extramental. Beaucoup de nos jugements sont abstraits et, nous l’avons déjà noté, ne se rapportent à ce réel que d’une manière indirecte. Mais selon le réalisme immédiat, « il y a, répétons-le, certains jugements où le prédicat, qui est encore un concept, est mis en relation directement avec un sujet qui n’est plus un concept »°. Ces jugements supposent que, de quelque façon, l’activité mentale se trouve immédiatement en présence du réel objectif. En ces actes, les choses elles-mêmes déterminent directement l'esprit. Le sujet saisit, non pas une impression reçue, mais le réel extramental lui-même présent.
Pouvons-nous constater en nous l’existence de tels actes de connaissance vraiment immédiate ? Selon Mgr Noël, un retour attentif sur notre vie spontanée de connaissance nous permet d'en prendre con-
science. En indiquant ici cette réflexion, nous anticipons déjà l’élément principal de la preuve du réalisme immédiat, qui sera développée dans le chapitre suivant. Mais nous insérons cette analyse dans l'exposé, parce qu’elle nous paraît utile à l'intelligence même de la nature de la connaissance immédiate.
Dans le flux de cette vie, il arrive que nous indiquons un objet, sur lequel se porte notre attention, par le mot ceci ou cela, ou, encore plus simplement, par un geste de la main ou du doigt tendu’. Dans ces actes simples, nous avons conscience de connaître quelque chose, et pourtant, nous n’en avons encore aucune notion formulée. C'est un contact premier, une saisie toute primitive, la connaissance la plus immédiate qui soit du réel extérieur. Elle précède évidemment le jugement. Ce n’est qu’une appréhension, mais une appréhension qui est antérieure à toute notion précise. Ces actes nous mettent en rapport direct avec une réalité objective. Les mots ou les gestes indicatifs sont, par eux-mêmes, des signes extrêmement pauvres de cette réalité ; ils ne prennent un sens que par l’objet indiqué directement présent. L'objet de cette saisie primitive s'oppose à toutes les notions précises exprimées dans les prédicats ; il s'oppose aussi à cette activité mentale qui produit les concepts et les rapporte à l’objet primitif, qui est le dernier sujet selon Aristote. Il s'oppose à cette activité comme quelque chose d’antérieur et d’indépendant ; mais il est présent à l'esprit, et celui-ci essaie, par son activité, de l’exprimer. Le résultat de l'effort par lequel l'esprit tâche de se redire à lui-même ce qu’est le dernier sujet c’est une notion. Entre cette première expression intelligible et le réel objectif, il n’y a pas d’intermédiaire, pas de terme mental qui serait connu à la place de ce réel.
Cette notion, l'esprit l’oppose et la compare à la donnée primitive, selon laquelle elle a été formée par son activité. Et puis, le concept est rapporté au réel objectif présent, et c’est le jugement. En cet acte, l'esprit n'abandonne pas la première donnée, d’abord saisie, puisque c'est à celle-ci qu'il réfère la notion. S’il perdait de vue le premier terme, il ne saurait plus à quoi accrocher le second. Ainsi, dans le jugement, l'esprit embrasse, par un seul regard, la notion, œuvre en partie subjective, et le réel objectif.
Cette analyse devait nous faire voir ce qu'est une connaissance immédiate du réel objectif selon la doctrine étudiée. Et, d'autre part,