INTRODUCTION
Il n’est point sans audace de prétendre traiter de la vigne, du vin ou de la vinification alors que des hommes de talent et de science ont écrit et écrivent chaque jour de si belles pages sur un si vaste sujet.
A défaut d’un savoir et d’une expérience que nous n'avons point, nous apporterons dans notre étude sur la vinification le même esprit et la même foi ardente qui animaient hier et qui animent aujourd'hui encore, ceux qui ont assumé la charge de défendre le patrimoine viticole de notre pays.
Dans notre àme de Méridional, nous croyons, par cet essai sur le régime de la vinification, donner notre modeste appui à la cause commune.
& La puissance économique de la France, écrit M. Charles Leroy (1), réside pour une large part, on l’a souvent dit, on ne saurait trop le répéter, dans ses produits de qualité; produits rares, recherchés pour leur fini, leur élégance ou les dons précieux qui viennent d’un climat privilégié et d’un sol fertile habilement travaillé, produits dont la renommée universelle constitue une richesse que nous devons activement exploiter et jalousement défendre.
« Productrice et exportatrice de vins fameux dont le nom a fait le tour du monde, la France se devait à elle-même et devait aux nations étrangères qui depuis des siècles apprécient ses grands crus, de faire tous ses efforts pour supprimer la fraude dans la production et le commerce des vins..
(x) Jean-Charles LerOv, rapport présenté à la Semaine du Vin, Mars 1022. — Mesures prises pour assurer la lovauté des vins de France.
« Aussi est-il presque inutile de s'attacher à mon-
trer la nécessité impérieuse de mesures prises pour assurer la loyauté des vins de France. »
On ne saurait mieux exprimer les nécessités qu’im-
pose la situation générale de la viticulture après la grande guerre: «Reconnaissons, dit M. Vayssière,
sénateur de la Gironde (1), que notre situation vinicole est prospère dans le courant de 1919; à ce moment-là, son développement ne semblait pas d’ailleurs devoir s'arrêter en si bon chemin, de brillants espoirs s'ouvraient légitimement devant elle. La victoire toute récente entourait la France d’une auréole et d’un prestige qui brillaient jusqu'aux plus lointaines nations du monde. Chez les neutres, chez les alliés, nous pouvions sans crainte recommander nos produits. À nos anciens ennemis d'hier vaincus d'aujourd'hui, nous avions la possibilité d’imposer nos conditions et nos volontés. Nous étions donc en droit de penser que notre vin, ce produit si français où viennent pour ainsi dire se réunir et se fondre les qualités propres de notre sol national, les affinités de notre race, verrait sa renommée s'étendre, sa consommation se multiplier.
« Les soldats alliés de toutes les nations étaient venus
(1) M. VAYSSIÈRE, rapport présenté à la Semaine du Vin, Mars
1022. — Influence de la Guerre sur l'orientation de la production
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du commerce du vin.
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« combattre à nos côtés, avaient pris goût à notre bois- « son nationale pure de tout mélange et de toute falsi- « fication: ils rentraient dans leur pays prêts à une « campagne qu'il nous suffisait de déclancher. Nous « avions d’autre part, recouvré nos provinces perdues « en 1870. Les vins de la Moselle et des coteaux « d'Alsace venaient derechef compléter la nuance de « la gamme de nos produits si riches et si variés qu'au- « cun pays du monde ne peut approcher un tel coloris. « Enfin, nous pouvions nous croire débarrassés à tout « jamais des innombrables préparations qu'une indus- « trie allemande répandait à profusion avant la guerre, « jusqu’au delà des Océans et qui, dénaturant nos vins « naturels, les discréditait irrémédiablement.
« Jamais, on peut le dire, perspective plus encoura- « geante n’avait souri à nos producteurs et à nos négo- « ciants. Or, que deviennent en peu de temps tous ces « brillants espoirs? Si nous rapprochons de ce qu’elle « était alors notre situation actuelle, quelle déception, « quelle amertume! Le rêve s’est évanoui, la plus sombre « réalité s'impose à nos regards. Notre viticulture et « notre commerce languissent dans un désarroi et un « découragement qui risquent de devenir mortels. »
Ce passage nous mène à croire que l’on pourrait sans grande chance d'erreur appliquer à notre pays le mot fameux des anciens sur le grand conquérant carthaginois: « Vincere scis Annibal, Victoria uti nescis! »
Après une étude très documentée de la situation difficile de nos grandes régions viticoles françaises, pro-
ductrices des crus renommés, M. Vayssière continue en ces termes:
«€ Pour l'instant sans doute (1), ce sont nos vins de choix, nos vins fins qui sont particulièrement atteints par la crise de l’heure présente. Nos vins ordinaires ont mieux résisté aux difficultés récentes. L’explication de cette différence est facile. À peu de chose près, nos besoins intérieurs suffisent à absorber la plus grande partie de la production nationale en vins communs. Nous devons au contraire demander à l’exportation d'enlever la part la plus importante de nos vins fins. Sur 1.600.000 hectolitres que nous exportions annuellement, le tiers à peine représente des vins ordinaires; le défaut de débouché extérieur atteint donc gravement notre production de vins de crus, alors qu’il influence légèrement les vins courants. Mais, pour en être moins immédiat, moins apparent, le danger qui menace ces derniers n’en est pas moins grave et moins inquiétant. On oublie trop volontiers que notre grande colonie de l'Afrique du Nord, se dirige irrésistiblement vers la culture extensive de la vigne, que ses facultés de production sont immenses. La récolte algérienne augmentait d’année en année avant la guerre, suivant une progression de plus en plus marquée. Mais cette production de la colonie n'avait point trop influencé le marché de
(1) M. VavssiÈrE écrivait en Mars 1022.
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« la métropole. Au lendemain de la guerre, après les « sacrifices communs qui ont cimenté l’union de la « France et de l’Algérie d’une manière indissoluble, la « France n’a-t-elle pas le devoir de prendre souci des « intérêts de la colonie à côté des siens? Et si les mar- « chés extérieurs nous restent fermés, comment écou- « lerons-nous notre surproduction commune? »
Considérons maintenant les causes du mal présent. Après la lutte héroïque pour la défense de la civilisation que notre pays soutint pendant cinq années aux côtés des vaillantes nations amies, nous croyions pouvoir compter que les liens du temps d’épreuve ne se relâcheraient point, que notre sacrifice trouverait sa récompense chez les pays alliés, associés ou neutres qui bénéficiaient de la victoire.
Or, nous constatons avec tristesse, que la France se trouve délaissée et isolée tant au point de vue politique qu’au point de vue économique.
Il n’est pas dans notre sujet de rechercher ici, les causes de cette évolution, mais, constate encore M. Vayssière, ( nos produits vinicoles souffrent cruellement de cet isolement économique. »
Les Etats-Unis ont édicté la prohibition totale de la consommation des boissons fermentées. T/Angleterre impose à nos vins des droits exorbitants. La Suisse contingente et, ce qui est plus surprenant encore, nous tolérons que l’Allemagne en fasse autant.
D'un autre côté, nous assistons à une reprise très active de la lutte anti-alcoolique, Associations et grou-
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pements de toutes sortes intensifient leur action pour lutter contre le fléau et permettre à la population humaine notablement diminuée par la guerre, de se reconstituer le plus rapidement possible. Nous ne pouvons que louer ces efforts et les encourager, mais ne fait-on pas fausse route lorsque sous prétexte de combattre la consommation de l’alcool à l'étranger aussi bien qu’en France, on s'attaque à la consommation du vin? Une réponse décisive est fournie par les travaux des hygiénistes et par la statistique.
Il est acquis que par ses vertus reconstituantes, stimulantes et digestives, le vin pris à la dose raisonnable loin d’être un danger pour l'organisme, exerce sur lui une action salutaire. Le vin éloigne même l’homme dé la consommation de l'alcool. La preuve irréfutable en a été faite; les pays de vignoble sont de beaucoup ceux où l’alcoolisme pratique le moins de ravages.
On invoque encore d’autres causes pour expliquer la gêne actuelle du marché des vins. Les changes instables rendent difficiles les relations commerciales ; la reconstitution des vignobles détruits est une charge écrasante; l'augmentation du prix de la vie et les impôts éloignent le consommateur. La taxe de luxe, la taxe de circulation atteignent des taux prohibitifs. Enfin la viticulture française subit à l’heure actuelle les désastreuses conséquences de la rigueur douanière de certains pays, qui rend particulièrement malaisé le développement des exportations nécessaires cependant, comme le constate avec autorité M, Gaston Pastre: « L'augmentation de
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la surface plantée en vignes est probable en France, elle est certaine en Algérie. D'autre part, le rajeunissement progressif du vignoble français a, depuis l'armistice, été entrepris dans presque toutes les régions vinicoles et en particulier dans la zone méridionale où il se poursuit avec méthode et activité. Il est donc logique de prévoir que les récoltes futures seront de plus en plus considérables, nous pourrons même avoir des récoltes pléthoriques, et bien que la consommation soit appelée à se développer dans une proportion de plus en plus satisfaisante, comme tant d’heureux symptômes nous l’indiquent, aussi bien la consommation taxée (49.000.000 d’hectolitres en 1907) que la consommation en franchise (15 à 20.000.000) la population française n’augmentant pas sensiblement, 1l est à craindre que le marché intérieur ne soit plus capable un jour d’absorber la totalité de la production nationale. (1).
» Or, le marché des vins est d’une sensibilité extrème, on peut le comparer à une balance de précision. De par la loi de l'offre et de la demande il est désemparé très facilement. Nous avons vu souvent quelques millions d’hectolitres au delà des besoins normaux suffire pour faire baisser les cours hors de proportion avec les causes qui amenaient cette baisse, en particulier sur les marchés méridionaux. Nous disons méridionaux car les vins communs étant récoltés principalement dans
(1) Gaston PASTRE, rapport présenté à la Semaine du Vin. — Exportation des vins de consommation courante.
les plaines de grand rendement de France et d'Algérie, le bloc méditerranéen, comme dit M. Prosper Gervais, domine de tout son poids depuis l'invasion phylloxérique, le marché des vins de consommation courante. »
Les prévisions si clairvoyantes que nous venons de rappeler, n’ont pas tardé à se réaliser. L'année 1922 a vu une récolte de près de 80.000.000 d’hectolitres (exactement 77.680.755) et une forte dépréciation des cours. La situation déjà difficile lors de la Semaine du Vin, est devenue plus tendue encore. M. Gaston Pastre ne manquait pas d'indiquer dans le passage cité plus haut: ( Divers remèdes ont été proposés dans le but de servir de soupape de sûreté au marché des vins de consommation courante, et de créer un équilibre stable entre la production et la consommation. Nous n'avons pas à les examiner ici, rappelons simplement pour mémoire: le privilèce des bouilleurs de cru , et le vinage, les Coopératives de distillation, le contingentement, le carburant national, l'exportation enfin. L'exportation serait semble-t-il, une solution élégante du problème, car si nous pouvions exporter deux à trois millions d’hectolitres de vins de consommation courante, tout danger serait pour longtemps écarté. »
Plus loin, M. Pastre s'attache à démontrer dans une argumentation serrée que la légende créée par certains négociants intéressés et d’après laquelle nos vins de France n’ont pas assez de corps pour supporter l’exportation et doivent être coupés avec des vins d’Espagne, d'Italie, de Grèce ou de Portugal, est tout à fait erronée
Nos vins de 9 à 10° résistent même au climat des tropiques. Nous trouvons en Algérie et chez nous assez de vins de coupage pour préparer un article d'exportation irréprochable. On sait que dans le but de défendre le marché viticole contre l’envahissement des vins étrangers, un groupe de députés des régions vinicoles a déposé sur le bureau de la Chambre, un projet de résolution ainsi conçu: «& La Chambre des Députés invite le Gouvernement à demander lors du renouvellement de la Convention franco-espagnole le retour au coefficient 2,6 et l'obligation du paiement des droits de douane en francs or. » (1).
M. Vayssière également après avoir précisé avec talent les causes du mal en indique les remèdes. Il faut nous employer avec force et énergie à vaincre les obstacles qui se présentent sur la route conduisant à la rénovation mondiale de notre race. Il faut lutter sans cesse pour accroître les débouchés de notre production nationale.
Pour ne pas entraver cette œuvre indispensable, il faut convaincre les ligues anti-alcooliques que le vin est l'ennemi de l’alcoolisme, ce qui est la stricte vérité. I faut que le Gouvernement prête son large appui à l'expansion des vins de France par le monde, il y trouvera de vastes ressources financières; un accroissement de nos exportations peut amener une amélioration de notre change.
(1) Ce projet de résolution, est de Mars 1923.
Il ne faut plus, comme l’a dit M. Viala, que & le vin serve de rançon à nos traités de commerce avec l'Etranger. »
Pour seconder l'effort de propagande économique qui s'impose en faveur de nos vins, nous devons maintenir et développer encore, par une vinification parfaite, les qualités si remarquables de ces vins, où selon. une heureuse formule due à un fin gourmet: « La terre choisie, le soleil constructeur, l'expérience séculaire, le soin d'hommes experts et l’âge mürissant, ont mis le meilleur de leur collaboration. » (1).
Pour vendre tout notre vin, il faut qu'il soit bon. La nécessité d’un régime de vimification s'impose donc pour obtenir que le producteur français ne donne que des vins excellents.
Le régime de la vinification dont nous étudierons dans la suite l’évolution et les dispositions principales, tend à organiser et à discipliner cet effort en vue de la sauvegarde et de l’amélioration de nos produits nationaux.
Quelles sont les idées dominantes qui doivent guider le législateur dans la rédaction des mesures destinées à assurer la loyauté des vins de France? Répondre à
(1) Charles LEROY, rapport précité.
cétte question équivaut à donner les directives du Régime de la Vinification.
Le premier but à poursuivre relève de l’hygiène sociale ; il faut défendre le consommateur contre la vente de produits sophistiqués et corrompus. Cet intérêt de protection de la santé publique suffirait à justifier largement l'intervention du pouvoir.
Mais il y a plus et l’on doit se laisser guider également par des directives économiques. Notre époque à n'en pas douter est marquée par l’augmentation progressive et générale de la production. Plus que jamais, il faut défendre le producteur honnête qui livre à la circulation un bon vin exempt de toute fraude, produit de son labeur annuel. Il ne faut pas que nos agriculteurs revivent les heures de misère de 1907. On doit donc les protéger.
Enfin, nous avons indiqué également comment les exportations de vins de consommation courante pourraient dégager notre marché. À ce propos et à titre d'indication, nous nous permettons de donner dans le tableau qui suit, les variations des exportations de ces dernières années:
Année Exportatien 1900 1.905.000 hectolitres 1901 2.022.000 —
Année
IOII IO19
Exportation 1.726.000 1.642.000 2.605.000 2.110.000 .789.000 .273.000 .279.000 .292.000 .569.000 .058.000 1.659.000 1.155.000 [.Oi 3.000
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