‹ Essai sur le regne de l'empereur DomitienChapitre 13 sur 72 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

GUBBRBS D'AGRIGOLA BN SRBTAOHB.

Le commencement du règne de Domitien fut marqué par d'importantes campagnes en Bretagne (1). Depuis 77 (2)« Gn. Julius Agricola était gouverneur de cette province où Jl avait déjà séjourné à deux reprises différentes j d*abord sous Suetonius Paul-

(1) La seule source, pour ces campagnes, est V Agricola, de Tacite (cf. quelques moU de Dion Cassius, LXVI, 20). ~ Voir l'édition de Wex (1852), p. 191 et suiv. ; Hûbner, RÔmiiche Hemchaft in Westeuropa, p. 32 et suiv; et Hermès, XVI, 1881» p. 542 et suiv.; Urlichs, De vita et honoribus Agricolae (Wurzbourg, 1868) ; Mommsen, RÔmiiche Geschichte, V, p. 167 et suiv.

(2) Agricola fût consul en 77 {Agr.^ 9 : voir Urlichs, l. c, p. 26 et suiv.)* Aussitôt après, il reçut le gouvernement de la Bretagne : « Consul egregiae tum spei filiam juveni mihi despondit ac post consulatum coUocavit et statim Britanniae praepositus est {Agr., 9). » H arriva dans sa province au milieu de Tétô : « Hune Britanniae statum... média jam aestate transgressus Agricola invenit {Agr.f 18), » et il y fit sept campagnes. Domitien le rappela après avoir reçu la nouvelle de la victoire du mont Graupius, remportée à l'extrémité de la Bretagne, x]uand Tété était déjà terminé, « exacta jam aestate {Agr.^ .38). » Ce fut sans doute au commencement de Tannée qui suivit cette victoire, qu*il quitta la pVovince. La question est de savoir si Agricola fat légat depuis l'été de 77 jusqu'au début de 84, ou depuis l'été de 78 jusqu'au début de 85. — On doit observer que Dion Cassius (LXVI, 20) dit qu'à la suite dos victoires d'Agricola, Titus prit sa quinzième salutation impériale. Or dès la fin de 79, Titus était imperator XV (Chambalu, de Magistratibus Flavtorum, p 24); la campagne faite cette: année-là par Agricola fut donc marquée par un important succès. Pendant la deuxième année de son commandement, il ne semble pas avoir fait de grande expédition {Agr.t 20-21); au contraire, dans la troisième année, il s'avança peut-être jusqu'au Firth of Tay (voir p. 167, n. 4). Il faut probablement en conclure que cette troisième année correspond à l'année 79, que par conséquent

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lin US comme tribun militaire (1), puis sous Vettius Bolanus et Petillius Cerialis , comme légat de légion (2). — Par une expédition heureuse contre les Ordovigues, Agricola avait d'abord achevé la conquête du pays de Galles et occupé Tile d'Ânglesey , foyer de la résistance des Celtes (3). Âpres la soumission d'autres peuples (4) qui ne sont pas nommés par Tacite, les Romains possédèrent la Bretagne au moins jusqu'à Eburacum (York), dans le pays des Brigantes (5).

Agricola chercha aussi , par sa bonne administration , à attacher à la domination romaine les peuples qui faisaient partie de la province : il les traita avec douceur, supprima des abus qui les appauvrissaient ou les humiliaient, appela des hommes intègres à le seconder, allégea les tributs et les fournitures de blé, engagea les Bretons à construire des temples , des maisons, répandit chez eux Tusage de la toge , fit instruire les fils de leurs chefs (6).

Mais son ambition ne se bornait pas là : il avait formé le projet d'annexer à Tempire l'Ecosse et même l'Irlande. Il espérait, par cette conquête, illustrer son nom et enlever toute velléité d'indépendance aux Bretons qui n'auraient plus envié la liberté de leurs voisins , ni attendu aucun appui extérieur (7) : de plus,

Agricola arriva en Bretagne dans Tété de 77. Il dut être consul du 1** mai 77 au 30 juin, et partir dés le mois de juillet pour sa province. M. Asbach {Bonnische Jahrbûcher, LXXIX, 1885, p. 114 et 115; Westdeutsche Zeii^ schrif,, III, 1884, p. 17) place aussi le gouvernement d' Agricola en Bretagne entre 77 et 84, en se servant d'autres arguments.

(1) Agr.<, 5.

(2) Agr., 8.

(3) Agr., 18.

(4) Agr., 20 (campagne de Tannée 78).

(5) Eburacum , dans le pajs de Brigantes , appartenait sans aucun doute aux Romains en 79, à l'époque où Agricola commença ses campagnes vers le Nord, car il lui fallait un point d'appui et de concentration pour attaquer les Calédoniens. Cette ville fut peut-être occupée par Petillius Cerialis, qui vainquit les Brigantes {Agr., 17 : « Terrorem intulit Petillius Cerialis, Brigantum civitatero, quae numerosissima provinciae totius perhibetur, aggrossus, multa praelia et aliquando non incruenta, magnamque Brigantum partem aut Victoria amplexus , aut bello, » — le texte de Pline sur la forêt Calédonienne, Hist, nat., IV, U^, n'est pas contraire à cette hypothèse). Il serait possible aussi qu'elle ait été prise par Agricola avant 79, mais, dans ce cas. Tacite l'aurait peut-être dit. — Les expéditions d* Agricola augmentèrent certainement l'importance d'Eburacum qui devint le siège d'une légion et la résidence du légat (voir Hûbner, Rômische Herrscha/I, p. 35; C. /. L., VII, p. 61).

(6) Agr., 19 et 21.

(7) Agr. , 24 : c Saepe ex eo [d'Agricola] audivi , legione nna et modicis

comme on croyait alors Tlrlande située à l'est de TEspagne , il pouvait penser que Toccupation de ce pays faciliterait les communications maritimes avec l'ouest de l'empire (1). — Pour accomplir ces desseins , Agricola avait une nombreuse armée sous ses ordres : quatre légions (2) , avec environ trente cohortes et dix ailes de cavalerie (3).

A partir de la troisième année de son commandement , il entreprit vers le nord des expéditions qui, s'il faut en croire Tacite, furent toutes heureuses , malgré les difficultés de la marche , du ravitaillement, des combats dans un pays inconnu, couvert de forêts, de marécages et de montagnes. » En 79 , il pénétra dans des territoires inconnus auparavant et s'avança jusqu'à l'estuaire du Tanaus (Firth of Tay ?) (4). — L'année suivante fut consacrée

auxiliis debellari obtînerique Hibemiam posse ; idque etiam adversus Britanniam profuturum, si Romana ubique arma, et velut e conspecta libertas toUeretur. »

(1) Agr., 24 : c ... siqoidem Hibemia, medio inter Britaxmiam atqne Hispaniam sita et Gallico quoque mari opportuna, valentissimam imperii partem magnis invicem usibus mlscuerit. w Cf. Agr,, 10 et 11.

(2) La IX Hispana, peut-être à Eburacum, oU elle était certainement en 108 : voir C. I. L., VII, 241. — La II Adjutrix, soit à Lindum (Lincoln) : voir C. /. L., VII, 185; soit à Chester : voir Gagnât, Revue des public&tiom épigr^phiques, 1892, n*' 59, 60, 61, 62 (d*après VAthen&eum), Ces inscriptions datent de l'époque Flavienne, car la II Adjutrix fut envoyée par Vespasien en Bretagne et ne s'y trouvait plus en 89 au plus tard. — La II Augusta à Glevum (Gloucester}, ou plutôt à Isca (Caerleon), dans le pays des Silures, qui fut soumis sous Vespasien par Frontin [Agricola^ 17). — La XX Valeria Victrix à Dova (Chestor), d'oU elle surveillait le pays des Ordoviques, récemment soumis. — Voir à ce sujet Hûbner, Hermès^ loc, cit^ p. 530 et suiv., et Archàologischer Anzeiger, 1889, p. 49; Mommsen, RÔmi8che Geichichte, V, p. 162 et 166.

(3) Voir Urlichs, Die Schlachi am Berge Grauptus, p. 6.

(4) Agr., 22 : « ... usque ad Tanaum (aestuario nomen est). » On ne sait pas d'une manière certaine oU cet estuaire se trouve. — Sur la marge d'un manuscrit, on lit « Taum. » Ce serait en ce cas Testuaire du Tay {Ptolémée^ II, 3, 4 : Tatoua elox^vic) : Mommsen, RÔm, Gesc/i., V, p. 167. Il est possible que, dès 79, Agricola se soit avancé jusque-là ; Tannée suivante, il s'assura la possession des pays qu'il avait parcourus alors : « quarta aestas obtinendis quae percurrerat insumpta {Agr,y 23), » ce qu'il fit en fortifiant l'isthme de la Clyde et du Forth. .De plus, Tacite dit qu'en 79 Agricola parcourut des pays jusqu'alors inconnus : c Tertius expeditionis annus novas gentes aperuit {Agr., 22). » Or, en 77, date à laquelle fût publiée l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien , les Romains connaissaient la grande île jusqu'à la forêt Calédonienne : « triginta prope jam annis notitiam ejus (de la Bretagne) Romanis armis non ultra vicinitatem silvae Calidoniae propagantibus (IV, 102). » ~ En tout cas, Agricola était allé au delà de la Tyne, dans laquelle Wex (p. 191 et suiv.) veut voir le Tanaum aestuarium. Hûbner

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par lui à s'assurer la possession définitive des pays qu'il venait ûe parcourir. De l'estuaire de la Clota (Clyde), sur la mer d'Irlande, à celui de la Bodotria (Forth), sur la mer du Nord, estuaires qui s'enfoncent profondément dans les terres et ne laissent entre eux qu'un isthme étroit, il éleva une ligne de forts, et tout le pays environnant fut au pouvoir des Romains (1). Plus tard, Antonin le Pieuz ne fit que restaurer cette ligne de défense (2).

En 81 , c Agricola, » dit Tacite dans des termes malheureusement trop vagues, « s*embarqua dès que la saison le lui permit et dompta, à la suite de nombreux succès, des nations jusqu'alors inconnues, » peut-être des peuplades établies en Ecosse, au nord de l'estuaire de la Clota (3). En même temps, il garnit de troupes la partie de la Bretagne qui regarde l'Hibernie (Irlande) , préparant une expédition dans cette île. Il avait accueilli un des petits rois du pays, chassé par une révolte, et, sous le titre d'ami , il le gardait pour une occasion favorable (4).

Ce fut alors que Domitien succéda à Titus. Quoiqu'Âgricola gouvernât déjà la province depuis plus de quatre ans, il ne le rappela pas et lui permit d*abord de poursuivre ses projets , au moins dans l'Ile de Bretagne.

En 82, Âgricola s'avança, en longeant le rivage (5), dans les pays situés au delà de la Bodotria. Les côtes furent reconnues par la flotte, qu'il employa alors pour la première fois comme partie active de ses forces, afin d'éclairer sa marche, et qui causa une grande terreur aux Indigènes. Cependant les Calédoniens résistèrent : ils harcelèrent l'armée ; des postes furent même attaqués par des forces nombreuses (6). Le découragement commençait

(Hermès^ p. S43), l'identifie avec le Aovvov x6>icoc de Ptolémée (II, 3, 4), qui est, selon Mûller (édit. de Ptolémée). la baie de Dansley, prés de Wbitby. Mais ce point est trop méridional.

(1) Agr,, 23 : « Atque omnis proprior sinus tenebatur. » Le mot sinus ne signifie pas ici « golfe, » mais a étendue de terre. »

(2) Voir Lacour-Gayet, Antonin le Pieux et son temps, p. 170.

(3) Agr.f 24. Les préparatifs contre THibemie prouvent qu* Agricola tourna cette année-là son attention vers la partie occidentale de la Bretagne. L'année suivante, au contraire, il s'avança vers l'Est. — Les nations inconnues dont parle Tacite ne pouvaient habiter qu'au nord de la Clota, atteinte par Agricola en 81.

(4) Agr., 24.

(5) En effet, Tacite dit que les soldats de terre et les soldats de mer avaient souvent occasion de se voir.

(6) Agr. , 25 : c Castella adorti » (lire ainsi plutôt que « castellum »).

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déjà à se mettre parmi les soldats : beaucoup disaient qu'il fallait repasser la Bodotria et sortir du pays avant de s'en faire chasser. Mais Agricola ne s'arrêta pas à ces craintes. Informé que les Calédoniens se préparaient à l'attaquer de différents côtés, il voulut éviter qu*ils ne missent à profit la supériorité de leur nombre et la connaissance qu'ils avaient des lieux pour l'envelopper. Afin de ne pas leur en laisser le temps , il marcha droit à eux , divisant son armée en trois corps assez rapprochés pour qu'ils pussent se .porter mutuellement secours (1). Les ennemis, changeant alors de tactique, se réunirent en une seule masse et assaillirent à l'improviste , pendant la nuit, la colonne la plus faible, formée de la neuvième légion (2). Ils avaient déjà envahi le camp , lorsqu' Agricola , averti par ses éclaireurs , accourut et les attaqua pir derrière. Vaincus, ils s'enfuirent par des forêts et des marécages qui empêchèrent les Romains de les poursuivre (3). Nous ignorons le lieu où cette bataille fut livrée. — Les troupes victorieuses voulaient alors achever la conquête de la Calédonie,

S'agit-il des forts établis entre les deux estuaires de la Clota et de la Bodotria ? Dans ce cas, Tarmée aurait été menacée de se voir couper lés derrières, et l'on comprendrait le désir de beaucoup do soldats de revenir en deçà de la Bodotria. — S'agit-il de forts situés plus au nord? En 79, Agricola en avait fait construire « ad Tanaum aestuarium » {Agr,^ 22).

(1) Agr., 25.

(2) Agr., 26 : a Universi nonam legionem ut maxime invalidam, nocte adgrçssi. » Tacite n'explique pas la cause de cette faiblesse. Peut-être veut-il dire simplement que la troisième colonne, formée de la IX* légion, était moins forte numériquement que les deux autres (Agricola avait sans doute emmené avec lui la plus grande partie des effectifs des quatre légions de Bretagne avec de nombreuses troupes auxiliaires). — En 61 , la IX* légion avait été très éprouvée dans une bataille livrée prés de Camulodunum (Tacite, Annales, XIV, 32), mais on l'avait renforcée peu après avec des soldats appelés de Germanie {Ann,, XIV, 38). Son infériorité par rapport aux autres légions, si c'est là ce qu'entend dire Tacite, ne tenait donc pas à cette défaite subie vingt et un ans auparavant. Mais elle avait dû probablement laisser un détachement dans son camp ordinaire , Eboracum, pour surveiller les Brigantes (voir Hûbncr, Hermès, p. 545, n. 4).

(3) Agr. , toc. cit. A la suite de cette victoire , Domitien prit peut-être sa deuxième salutation impériale. Il l'avait certainement le 19 juillet 82 (C i. L., IX, 5420). Les monnaies sur lesquelles cette salutation est indiquée portent toutes : « co{rt)8(ul) VIII, desiginatus) VIIII » (Cohen, Domilien, 607-610; cf. C. I. L., II, 862; III, 4176; — il ne faut pas tenir compte des monnaies 257 et 260 de la première édition de Cohen : voir deuxième édition, p. 520, n. 1 et 2). La victoire d 'Agricola fut remportée en été (voir Agr,, 25 et 28 début).

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mais Agricola se contenta de ce succès et jugea prudent de rêve* nir en arrière (1).

Pour l'année 83 , il prépara une grande expédition. Son armée était peut-être affaiblie par suite du rappel d*une partie de ses troupes sur le continent (2); il la renforça à Taide d'auxiliaires levés parmi les Bretons les plus braves et les plus fidèles. — Il fit partir la flotte la première, afin qu'en ravageant plusieurs points , elle répandît chez les ennemis l'incertitude et la terreur. Puis il s'avança avec son armée sans bagages (3). De leur côté, les différents peuples de la Galédonie s'étaient armés, avaient conclu une ligue entre eux et mis en lieu sûr les femmes et les enfants (4). Ils attendirent Agricola au mont Graupius , au nord de TEcosse (5). D'abord au nombre de trente mille (6), ils recevaient tous les jours de nouveaux renforts. Le plus noble et le plus vaillant d*entre eux était Galgacus (7). — L'armée romaine comptait vingt-six mille hommes environ (8).

(1) Agr., 27.

(2) Voir plus loin, à la page 186, au sujet d*un détachement de la IX Hispana.

(3) Agr., 29.

(4) Agr,, 27.

(5) Agr.f 29. — La bataille du mont Oraupius eut lieu dans Tannée qui suivit Tattaque de la neuvième légion (Agr,^ 34 , début) , c*est-à-dire en 83. Au commencement du discours d' Agricola (33), il faut, sans aucun doute, lire sepiimuSf non octavua (voir Nipperdey, Rheinisches Muséum^ XIX, 1864, p. 106 et sniv.). Wex, par une série d'hypothèses compliquées, place cette bataille en 85; mais Tacite dit que Domitien en reçut la nouvelle peu après le triomphe sur les Cattes, qui fut célébré à la fin de 83. — On a beaucoup discuté sur remplacement du mont Graupius. Il était situé au nord de rUe, comme l'indiquent les passages suivants : « Nam et universi servitutis expertes, et nullae ultra terrae... Nos, terrarum ac libertatis extremos... Nunc terminus Britanniae patet... Nulla jam ultra gens; nihil nisi fluctus et saxa » {Agr, , 30 , discours de Galgacus). — « Finem Britanniae, non fama nec rumore, sed castris et armis tenemus... Nec inglorium fuerit, in ipso terrarum ac naturae fine cecidisse » {Agr., 33, discours d'Agricola). Voir Wex, édition, p. 195. Cependant, on doit observer que ces phrases se trouvent dans des harangues oii il y a beaucoup de déclamation. Il est impossible d'en tirer une indication géographique précise.

(6) Il n'est pas sûr cependant que ce chifiFre soit exactement conservé : il semble trop faible.

(7) Agr,, 29 et suiv.

(8) Voir Urlichs, Die Schlacht am Berge Graupius, p. 6 et suiv. — Agricola avait sous lui :

a) 3,000 hommes de cavalerie (Agr,, 35), c'est-à-dire environ cinq ailes; et, de plus, quatre autres ailes (A^r., 37), c'est- à-dire 2,000 hommes environ* En tout 5,000 cavaliers, presque toute la cavalerie de l'armée de Bretagne.

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Agricola disposa ses troupes de maniera à former le centre de bataille avec les fantassins auxiliaires, au nombre de huit mille. Aux ailes, il plaça trois mille cavaliers. Les légions furent rangées derrière ces troupes et devant les retranchements du camp : le général voulait ménager le sang romain en cas de succès, et se garder une réserve importante en cas de revers (1). Quatre escadrons de cavalerie furent tenus aussi en réserve (2). — Du côté des ennemis, les chars, les cavaliers et une partie des fantassins se trouvaient dans la plaine; le reste était rangé sur les pentes des collines, qui formaient un amphithéâtre (3).

Le combat commença d*abord de loin. Les Calédoniens, agiles et braves, paraient les javelots et faisaient tomber sur les Romains une grêle de traits. Agricola lança alors sur les ennemis de la plaine la cavalerie des ailes et les plus braves de ses auxiliaires , c'est-à-dire trois (?) (4) cohortes de Bataves et deux de Tongres qui furent suivies bientôt par les autres auxiliaires. Armés de petits boucliers , d'épées longues et sans pointe , gênés par leurs chars et par les chevaux qui fuyaient en désordre devant la cavalerie romaine, les Calédoniens de la plaine furent cuibutés. A la vue de la défaite des leurs, ceux qui occupaient les collines en descendirent. Confiants dans leur nombre, ils voulurent envelopper Tarmée d'Agricola. Mais celui-ci avait dès le début de la bataille prévu ce danger : sur son ordre , les quatre escadrons de cavalerie tenus en réserve jusqu'alors furent lancés contre les ennemis et les renversèrent, puis, par une manœuvre rapide, les prirent à revers. Les Romains triomphèrent ce jour-là grâce aux habiles dispositions prises par leur général , ainsi qu'à la supériorité de leur armement et de leur cavalerie. Les auxiliaires eurent Thonneur de la victoire ; les légions n'intervinrent pas. — La déroute des Barbares fut complète; ils furent poursuivis jusqu'à la nuit et ne purent se rallier : dix mille d'entre eux péri-

b) 8,000 auxiliaires à pied {Agr,, 35), répartis en treize cohortes environ. Ces troupes auxiliaires étaient formées de Germains, de Gaulois, de Bataves, de Bretons (Agr,, 29, 32, 36).

c) Quant aux légionnaires, on ne sait pas leur nombre. On peut l'évaluer à peu prés à 13,000 hommes, chiffre équivalent à celui des soldats auxiliaires.

(1) Agr,^ 35.

(2) Agr., 37.

(3) Agr., 35.

(4) Il faut remarquer que le cbifitre a disparu dans les manuscrits : voir Urlichs, p. 9.

172 BS8AI SUR LE RÈGNE DE L'BMFEREUR DOMITIBN.

rent. Du côté des Romains, il n*7 avait, s'il faut en croire Tacite, que trois cent soixante morts (1).

La ligue des Calédoniens était détruite ; il ne restait qu'à vaincre des résistances isolées. Mais la saison était déjà trop avancée pour permettre une guerre d*escarmouches ; Agricola ramena son armée dans le pays des Borestes (on ne sait quel est ce peuple), où il reçut des otages, puis il revint prendre ses quartiers d'hiver en s*avançant à petites journées, afin d'effrayer par la lenteur même de sa marche ces peuples qui ne connaissaient guère les Romains (3). En même temps , il ordonna au préfet de la flotte de faire le tour de la Bretagne, qui semblait conquise tout entière. Ce hardi voyage de circumnavigation fut favorisé par les vents, et la flotte rejoignit l'armée après avoir reconnu que la Bretagne est une île, découvert et soumis les Orcades, enfin entrevu , à travers la brume et la neige, la terre de Thulé, sans doute une des îles Shetland (3).

Mais il ne fut pas permis à ÂgricoIa de prendre définitivement possession de la Calédonie. — Déjà Domitien avait diminué son armée, en faisant venir sur le Rhin une vezillation de la neuvième légion (4). Peut-être aussi avait-il défendu à Agricola d'accomplir en Hibernie Texpédition que ce général préparait

(1) Agr.f 36 et 37. Le récit de la bataille par Tacite est très peu clair : de plus, le texte est corrompu en plusieurs endroits.

(2) Agr., 38.

(3) Agr., 10 : « Hanc oram [le long de la Calédonie] novissimi maris tune primum Romana classis circumvecta, insulam esse Britanniam adfirmavit, ac simul incognitas ad id tempus insulas, quas Orcadas vocant, invenit domuitque. Dispecta est et Thule quia bac tenus jussum ; nix et biems adpetebat. 9 — Agr.^ 38 : o [Agricola] praefecto classis circumvehi Britanniam praecepit: datae ad id vires et praecesserat terror... Classis secunda tempestate ac fama Trutulensem portum tenuit, unde prozimo Britanniae \eXote lecto omni redierat (la lecture des derniers mots n*est pas sûre). • On ignore ce qu'est le Trutulensis portus. — Cf. Dion Cassius, LXVI, 20; 8tace, Silves, V, 1, 91; Juvénal, II, 159.

(4) Voir plus loin, p. 186, n. 3. — La II Adjutrix qui, au début du règne de Vespasien, fut envoyée d'abord en Germanie Inférieure (Tacite, Hist.f IV, 68; V, 14; V, 16: V, 20), puis en Bretagne, oii elle a laissé des tracos (voir C. /. L., VII, 48; et plus haut, p. 167, n. 2), et qui prit part à l'une des deux guerres daciques de Domitien, 'en 89 au plus tard (voir plus loin, aux Guerres du Danlibe)^ ne quitta probablement l'ilo qu'après le rappel d'Agricola : autrement Tacite aurait peut-être mentionné le fait pour montrer les sentiments hostiles de l'empereur à l'égard de son beau-père, d'autant plus qu'il rapporte qu' Agricola disait souvent qu'avec une légion de plus il aurait conquis l'Irlande {Agr., 24). — Selon M. Mowat (Revue archéologique, XLII, 1881 , p. 142 et suiv.), une vexilUtio de la XXI Rapax

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dès Tannée 81 [(1). Âpres la septième année de son commandement, il lui donna un successeur, en 84 (2), et Agricola revint sans avoir rempli la double tâche qu'il s*était proposée : la soumission dé&nitive de l'île et la romanisation du pays conquis avant lui.

Ces mesui*es furent-elles inspirées à l'empereur par des sentiments de malveillance à Tégard d'Agricola? Tacite le prétend (3) : c Domitien sentait bien qu'on s'était moqué de son triomphe récent sur les Germains, triomphe mensonger où avaient figuré comme prisonniers , avec le costume et la coiffure des barbares, des hommes achetés sur les marchés d'esclaves ; mais , cette fois, il n'était bruit que d'une véritable, d'une grande victoire et d'ennemis tués par milliers. Ce qu'il craignait le plus, c'était que le nom d'un simple citoyen fût élevé plus haut que celui du prince : à quoi lui aurait servi d'avoir étouffé l'éloquence et les arts de la paix , si un autre s'emparait de la gloire militaire? Il aurait pardonné plus facilement tout le reste , mais la qualité de grand général est une prérogative de l'empereur. »

Domitien , dont le caractère n'était rien moins que généreux , put en effet concevoir ces pensées ; cependant Tacite lui-même reconnaît qu'il sut les dissimuler. Ce prince permit à Agricola de rester sept ans gouverneur de Bretagne : c'était là une grande faveur 9 puisque les légations dans les provinces impériales ne duraient d'ordinaire que trois ans. Â la nouvelle de ses dernières victoires , il lui fit décerner par le Sénat les plus grandes récompenses qu'un général pût recevoir sous l'Empire : les ornements triomphaux , distinction qu'il ne semble pas avoir pro-

anrait été aa contraire envoyée en Bretagne pendant qu' Agricola en était légat, n 8*appuie sar cette inscription : M[...]u« Se[...], miles [legionis XXI f] R(apacis) F(elici8t), vex[ilUri(i) q{ue) t]eg(ioni8) ejusdem moniment[u]m êunteê [ad] expedi(tionem) Britan{n)icam [d(e)] 8{uo) f[aciendum) c(urai;erunl), — Mais il n'est pas sûr du toat qu'il s'agisse, dans cette inscription très mutilée, de la XXI Rapax qui disparut probablement sous Domitien. M. Mommsen [KorreêpondenzbUtt der Westdeutschen Zeitschrift, V, 1886, p. 49) a lu sur la pierre : P(tae) F{ideli8), Dés lors, il n'est pas nécessaire de faire remonter à la fin du premier siècle Vexpeditio Britannica, qui y est mentionnée.

(1) Cependant les difficultés qu 'Agricola rencontra en Galédonie pendant les deux années suivantes suffisent à expUquer les retards qu'il apporta à raccompliasement de ses projets en Hibemie.

(2) Voir p. 165, n. 2.

(3) Agr., 39.

174 ESSAI SUR LB RÈaNB DR L*BlfPBRHUR DOICITIBN.

(liguée (i) , la statue couronnée de laurier, et < tout ce qui se donne au lieu du triomphe, en ajoutant à ces honneurs une foule d*éloges (2). » Âpres son retour de Bretagne, Agricola tomba en disgrâce , mais Domitien n*accueillit jamais les accusations portées contre lui (3); il accoi-da la préture (4), peut-être môme un gouvernement de province ou un commandement de légion à son gendre Tacite (5).

Ce qui est certain, c'est que Domitien n*était pas, comme Agricola , partisan de la conquête de la Calédonie et de THibernie. Il ne s'intéressait pas à la Bretagne autant que Vespasien et Titus, qui y avaient servi autrefois (6). De plus, les guerres offensives d' Agricola étaient entreprises à un moment peu opportun. Sur le Rhin, Domitien avait dû faire en 83 une expédition et des annexions indispensables à la sécurité de l'empire ; sur le Danube, les Daces et d'autres peuples étaient menaçants. Lies soldats de Bretagne se seraient donc trouvés dans une situation fort critique, le jour où ils auraient subi quelque échec, car des secours ne pouvaient leur être envoyés; au contraire, les armées du continent avaient elles-mêmes besoin de renforts. Dans les dernières campagnes d'Agricola, les pertes d'hommes avaient été probablement assez considérables, et ces expéditions devaient

(1) C'est le seul exemple certain qu*oii en connaisse pour cette époque. Borghesi {Œuvres, V, p. 38) et Renier {Mémoires de l'Académie des inscriptions, XXVI, p. 320) croient que T. liaterius Nepos, personnage consulaire qui reçut les ornements triomphaux (ainsi que nous l'apprend une inscription de Foligno), dut cet honneur à Domitien. Mais rien ne le prouve. Pline le Jeune {Lettres, II, 7, 1) se plaint que les ornements triomphaux aient été, avant Nerva, donnés seulement à des gens « qui numquam in acie steterunt« neque castra viderunt, neque denique tubarum sonum niai in spectaenlia audierunt. » Mais il n'est pas nécessaire de voir, dans ce passage, une allusion au règne de 'Domitien, comme le veut Borghesi {toc. cit., p. 30). — 8. Peine {De ornamentis iriumphalibus , Berlin, 1885, p. 78) pense que T. Uaterius Nepos reçut les ornements triomphaux sous Trajan ou Hadrien, Cet auteur {ibid., p. 74) croit, à tort, je pense, que Vestricius 8purinna les reçut sous Domitien, et non sous Nerva.

(2) Agr.^ 40. Dion Cassius, LXVI, 20.

(3) Agr., 41.

(4) Annales, XI, 11. — Tacite, Hist., 1, 1 : a dignitatem nostram... a Domitiano longius provectam. » Comme le fait observer Urlichs {De vita et ho* noribus Tactil , p. 3), le mot a (et non sub) semble indiquer que Tacite fut candidat du prince.

(ô) Tacite était absent de Rome lors de la mort d* Agricola, au mois d'août 93 {Agr,, Ab), (6) Tacite, Agr., 13. Dion Cassius, LXV, 8. Suétone, Vespasien, 4; Titus^ 4.

paraître fort coûteuses à Domitien , désireux de restreindre les dépenses militaires. Les conquêtes qu'Agricola voulait faire ne semblaient d'ailleurs pas nécessaires. Déjà la Bretagne coûtait plus qu'elle ne rapportait (1) : la Galédonie et THibernie étaient des contrées bien plus pauvres encore (2). La roman isation aurait rencontré de grands obstacles dans des pays difficilement accessibles, habités par des tribus jalouses de leur liberté : il eût fallu toujours les occuper militairement sans en tirer aucun profit. Il était, semblait-il, moins utile de soumettre de nouveaux peuples que d'attacher à la domination romaine les Bretons , dont beaucoup regrettaient encore leur indépendance (3). — Les Calédoniens menaçaient, il est vrai , la province par leur goût pour les aventures et l'appui qu'ils pouvaient prêter à des rebelles. Mais pour parer à ce danger, une forte défensive suffisait.

Après le rappel d'Âgricola , Domitien renonça à la conquête de la Galédonie (4) : la ligne de la Clota à la Bodotria semble même avoir été abandonnée , ainsi que le pays situé au sud de cette ligne et au nord d*Eburacum. Mais cette ville resta la place militaire la plus importante de la province, et au deuxième siècle la défense de la Bretagne fut assurée par deux remparts, celui d'Hadrien (du golfe de Solway à l'embouchure de la Tyne) , et celui d'Ântonin le Pieux (de l'estuaire de la Glyde à celui du Forth) (5). — Ge ne furent donc pas surtout, comme le dit Tacite, des sentiments de basse envie, mais des raisons très sérieuses qui déterminèrent Domitien à désapprouver les projets d'Agricola et à adopter en Bretagne une politique que ses successeurs suivirent.

(1) Appien, Préface, 5 : a [les Romains] tôv p6peiov dnieavàv èç n^v BpeTTocvCda viSffOv icepiaavTsc, i^eCpou |JieYàXT)ç (leCCova, tô xpàxurrov a\ix9iç ixouatv ûrcèp ^{jiutv, oùdev Tijc iXXiK 8e6|uvoi * ùxt yàp sOçopo; otutotc éoTiv ou6* i^v i^ouai. »

(2) Tacite fait dire à Galgacus, Agr,^ 31 : n Neque enim anra nobis, aut metallai ant portus sunt, quibus exercendis reservemur. »

(3) Tacite dit d*ettx {Agr,^ 13) : c jam domiti ut pareant, nondum ut ser» viant. » Sous Hadrien encore, les Brigantes se révoltèrent (Voir Mommsen» R, GeBchichte , V, p. 171 , n. 2.). — On doit ajouter qu'AgricoIa pensait que la conquête de la Galédonie et de l'Hibemie enlèverait aux Bretons leur esprit d'indépendance.

(4) Tacite, Hist., I, 2 : « perdomita Britannia et statim missa. »

(5) Voir Mommsen, R, Geschichte^ V, p. 169 et suiv. H pense même que les postes établis par Agricola au nord d'Eburacum furent conservés. Mais on n'en a aucune preuve, et le contraire est probable : voir Hùbner, C. I. L., VII, p. 191; ROmische Herrackafl, p. 38.

176 ESSAI SUR LE RÈGNE DE l'EMPBREUR DOMITIEN.

IDEUXIÈME PARTIE.

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