RELIGION, CENSURE DES MCEURS, LÉGISLATION, JUSTICE
Depuis Claude, les empereurs qui avaient précédé au pouvoir la maison flavienne , entre autres Néron , Othon , Vitellius , s'étaient en général assez peu souciés de la religion (1). Vespasien, au contraire, mérita d'être appelé « le conservateur dos cérémonies publiques et le restaurateur des temples sacrés (2). » A cet égard , Domitien l'imita. Le maintien de la religion nationale importait au prince. Grand-pontife, il en était le chef. Elle faisait des vœux pour lui ; elle admettait ses parents parmi les divinités qu elle adorait ; mêlée à toutes ses actions, elle donnait à sa personne un caractère sacré. On peut presque croire, en lisant les actes des Arvales, que sa seule raison de subsister était de servir d'intermédiaire entre l'empereur et les dieux. — Or, à la fin du premier siècle , elle paraissait fort menacée par la propagation des cultes orientaux (3). Sans doute ces cultes étaient surveillés par le pouvoir ; ils ne refusaient pas , en général , leurs hommages au prince et s'efforçaient de vivre en bonne intelligence avec les dieux romains (4); mais leurs prêtres n'étaient pas des serviteurs de l'Etat; leurs cérémonies ^ en partie secrètes» n'étaient pas réglées par le grand- pontife ; ils passaient pour immoraux et l'étaient souvent en effet ; ils pouvaient provoquer des
(1) Tacite, Annales, XIV, 22; HisU, I, 89; II, 91. Suétone, Néron, 56; Othon, 8; Vitellius, 11 et 13.
(3) Vespasien ne s'était pas opposé au développement de ces cultes (voir sa conduite à Tégard des religions juive et chrétienne au chap. X). U avait une dette de reconnaissance à acquitter envers eux. Le premier de tous, nn juif, Joséphe, avait salué en lui le futur maître de l'Empire. Bérapis lui avait, prétendait-on, accordé le don de faire des miracles. Voir Boissier, Religion romaine, I, p. 351.
(4) Voir Boissier, toc, cit,, p. 101 et suiv., 362 et suiv.
76 BS8ÀI SUR LE RÈGNB DB l'bMPEBEIJR DOUmEN.
troubles parles sentiments exaltés qu'ils développaient chez leurs
fidèles, bomitien se défiait surtout du judaïsme qui avait fait de
grands progrès depuis Tavénement des Flaviens (1). A l'invasion
de ces religions étrangères, il voulut opposer Tancien culte, ra- |
jeuni (2).
Il fit construire ou restaurer un grand nombre de temples (3) : ceux de Jupiter Capitolin, de Jupiter Custos, de Minerva Chalcidica , de Minerve au pied du Palatin , de la même déesse sur le forum transitorium , de Janus Quadrifrons, de Castor, d'Apollon Palatin, d*Hercule sur la voie Appienne, deux sanctuaires consacrés à Junon (4).
Les divinités qui, sous Domitien, reçurent les plus grands hommages furent Jupiter (5) et surtout Minerve ou plutôt Athéna (6). En l'honneur de Jupiter Capitolin, il institua des concours célèbres dont nous parlerons plus loin. Des monnaies furent frappées avec ces inscriptions : Jovi Conservatori; Juppiter Conservator; JuppUer Custos; Jovi Victori (7). — Un atrium construit près de la curie porta le nom de Minerve; un nouveau forum lui fut consacré (8). La statue colossale de l'empereur, élevée au milieu du vieux forum, tenait une Minerve dans la main (9). Des concours furent institués à Albe en son honneur (10). Une légion, créée à cette époque, s'appela I Minervia (11). L'image de Minerve figura sur un très grand nombre de monnaies (12). Les écrivains contemporains associèrent souvent dans leurs louanges l'empereur et sa déesse favorite (13).
(1) Voir chap. X.
(2) n faut remarquer que le titre de censeur à vie accrut l'autorité religieuse de Domitien. Il eut le droit permanent de conférer le patriciat, coudition d'éligibilité à certains sacerdoces.
(3) Martial, VI. 4, 3 ; VI, 10, 2 ; VIII, 80, 5 et suiv.
(4) Sur tous ces temples, voir chap. IV.
(5) Martial, IX, 101, 14 : « suo... pro Jove »; VIII, 80, 6 : « tam culto... sub Jove. »
(6) Suétone, Domitien, 15 : « Minervam quam superstitiose colebat. » Dion Cassius, LXVII, 1 : c Seâv t^v *A(b)Vfl(v cU Ta |&dXt<rca i^yaUe. » Cf. Pbilostrate, Vie d'Apollonius, VII, 32; VIII. 16; VIII. 25.
(7) Cohen, Domitien, 301-316, 319-322. Eckhcl, VI, p. 379 et 393. Gnecchi, Rivistà iUliana di numtsmattca, III, 1890, p. 200.
(8) Voir chap. IV.
(9) Voir chap. IV.
(10) Voir même chapitre.
(11) Voir chap. V.
(12) Cohen, Domitien, 24 et suiv., 65 et suiv., 178 et suiv., etc.
(13) Quintilien, Jn^tit. or., X, 1, 91. Stace, Silves, l, 1, 5; IV, 1, 22. Martial,
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Des jeux séculaires furent célébrés (1), sur Tordre du Sénat et aux frais du trésor public (2), vers le milieu de l'an 88 (3). — Des jeux semblables avaient déjà eu lieu sous Auguste, en 17 avant Jésus-Christ (4). Comme un siècle était une période de cent dix ans dans le système adopté par Auguste, qui s'autorisait des prescriptions d'un chant sibyllin (5), ils auraient dû être célébrés de nouveau en 93. Claude qui, avant d'être empereur, avait déclaré le calcul d'Auguste exact (6), célébra cependant de nouveaux jeux séculaires en 47 (7), se fondant sur un autre calcul des siècles (8).
V, 2, 8; V, 5, 1; VI, 10, 9 et suiv.; VII, 1; VIII, 1, 4; IX, 3, 10; IX, 24, 5; XIV, 179. Voir aussi une inscription, C. I. L., XIV, 2897.
(1) Stace, Silves, I, 4, 17; IV, 1, 37. Martial, IV, 1, 7; X, 63, 3. Tacite, Annales f XI, 11 (Tacite, quindecemvir sacris faciundis et préteur cette année-là eut à s'occuper spécialement de ces fêtes). Suétone, Domitien^ 4. Oensorinus, De die natalt, XVII, 11. Zozimo, II, 4. Fastes capitolins, C. /. L., I, p. 423 et 442. Monnaies : Ëckhel, VI, p. 383 et suiv. — Voir Marquardt, StaatsverwaltunQf III, 2* édit., p. 385 et suiv.; Roth, Rtieinischea Muséum, VIII, 1853, p. 365 et suiv.; Mommsen, Rômische Chronologie, p. 172 et suiv., et surtout le commentaire donné par ce savant sur les inscriptions des jeux séculaires d'Auguste et de Septime Sévère, récemment retrouvées, Afonumenii antichi pubblicati dalV Accademia dei Lincei, I, p. 617 et suiv. (= Ephemeris epigrapMca, VIII, p. 225 et suiv.}.
(2) Fastes capitolins : Ex s{enatus) c{onsulto) ludi saeculares facti. QL Mommsen, Monumenti Lincei, p. 633.
(3) Gensorinus, toc. cit. : [Oomitien célébra les jeux séculaires] se Xlllî et L. Minicio Rufo cos., anno DCCCXLL Les Fastes capitolins indiquent aussi l'année DGOCXLI; cette date est donnée d'après l'ère varronienne (voir d'autres exemples de l'emploi de cette ère sur des fastes sacerdotaux de l'époque impériale : C. I. L., VI, 1984; Borghesi, Œuvres III, p. 443 et s.). Les monnaies qui rappellent les jeux séculaires indiquent, pour la plupart, le quatorzième consulat et la huitième puissance tribuniciezme (13 septembre 88-12 septembre 89); mais deux d'entre elles portent la septième puissance tribunicienne avec le même consulat (1*' janvier-12 septembre 88): ce sont Cohen, Domitien, 69, 70 (un exemplaire de Cohen, 73, porte, par une erreur évidente, cos Xlll : voir Cohen, p. 476; sur la monnaie 72, il y a cos XlIIl, contrairement au texte de Cohen : voir la reproduction à la même page). A propos de la monnaie Cohen, Domitien, 70, je dois cependant faire remarquer que les exemplaires qui sont au musée de Naples {Caialogo, Monete romane, p. 128), portent TR P VIII. — Zozime (II, 5), nous apprend que les jeux avaient lieu en été. Ceux d'Auguste furent célébrés au commencement de juin de l'année 17 (Mommsen, Monumenti Lincei, p. 644).
(4) Censorinus, toc. cit,, etc.
(5) Horace, Carmen saeculare, vers 21 et suiv. Zozime, II, 6. Actes des jeux séculaires (édit. Mon. Lincei), ligne 25.
(6) Suétone, Claude, 21.
(7) Censorinus, XVII, 11.
(8) Voir, à ce sujet, Mommsen, Monumenti Lincei, p. 625, n. i. — Tftcit«
78 bssài sur lb rëgnb db l*bbcpbrbur domitibn.
Domitien adopta, non le système de Claude, mais celui d'Auguste, que plus tard on considéra comme le seul exact (1). Ainsi cette cérémonie, que, selon la formule du héraut : « personne n'avait encore vue et ne devait jamais revoir (2), > eut lieu deux fois au premier siècle , à quarante et un ans d'intervalle. Nous ignorons pourquoi elle fut fixée à Tannée 88 et non Tannée 93 (3). Un assez grand nombre de monnaies frappées en 88 commémorent les jeux séculaires (4). On y voit représentés :
a) La convocation du peuple par le héraut (5) ;
b) La distribution faite par Tempereur ou un XVvir des suffis mentaj objets de purification : torches, soufre, poix (6);
c) La remise faite par le peuple à Domitien ou à un XVvir des prémices de la moisson, qui devaient être offertes aux dieux en cette circonstance (7) ;
d) Le sacrifice de neuf brebis et de neuf chèvres, offert la première nuit par Tempereur aux Parques , dans le lieu appelé Tarentum sur le Champ de Mars, près du Tibre (8);
e) Le sacrifice à Jupiter Optimus Maximus , offert le premier jour au Capitole (9) ;
avait fait connaître dans l'histoire de Domitien les calculs suivis par Auguste et par Claude [AnnaleSy XI, 11).
(1) Suétone, Domitien, 4 : « Computata ratione tempore ad annum, non quo Glaudius proxime, sed quo olim Augustus ediderat. » Zozime, II, 4 : [Domitien, en suivant le système d'Auguste, et non celui de Claude] : a iàoU xàv é( &fX^C icapoôoBévta çuXdTTetv Oecri&dv. » Cf. Censorinus, XVII, 12. -« Septime Sévère, quand il célébra des jeux séculaires» auivit amsi le ^fstéme d'Auguste (Zozime, loc, cit.),
(2) Suétone, Claude, 21. Zozime, II, 5. Hérodien, III, 8, 10. C. /. L. , VI, 877. Actes des jeux séculaires d'Auguste, ligne 57.
(3>Les hypothèses que Hirschfeld {Wiener Studien, III, 1881, p. 102-103) » présentées à ce sujet ont été réfutées par Mommsen {Monumenti Lincei, p. 622, n. 5).
(4) Etudiées par Dressel, Ephemeris epigr., VIII, p. 310 et suiv.
(5) Cohen, 75-78. Eph, epigr,, VIII, pi. i, âg, 12.
(6) Cohen, 81. Eph, epigr.^ pi. i, fig. 2. Cf. Mommsen, Monumenti Lincei, p. 638-639.
(7) Cohen, 82, 83. Eph. epigr,^ pi. i, fig. 3 a et 3 5.
(8) Cohen, 87. Eph* epigr., pi. i, fig. 4. Mommsen, p. 653-654. — Les vestiges d'un autel monumental entouré d'un triple mur, vestiges que l'on a retrouvés récemment sur la place Cesarini , près de la Chiesa nuova, ont été très heureusement identifiés par M. Lanciani avec le Tarentum des jeux séculaires. Voir Lanciani, Monumenti Lincei^ I, p. 540 et suiv. et pi. m de l'article; cf. Hûlsen, Mittheilungen des archoolo^^tsc/ien Institutê, Râmisehe Ahtheilung, VI, 1891, p. 127-128.
(9) Cohen, 89. Eph. epigr,^ pi. i, fig. 5.
RBUaiON, CEMSURB DES MOEURS, LÉGISLATION, JUSTICE. 79
f) Le sacrifice aux Uilhyes, offert la seconde nuit au Champ de Mars(l);
g) Le sacrifice à Junon, offert le second jour au Gapitole ; cent dix mères de famille lui adressent une prière en présence de l'empereur (2) ;
h) Le sacrifice d'une truie pleine à la Terre, offert la troisième nuit au Champ de Mars (3);
i) Le chœur déjeunes gens et de jeunes filles qui chantèrent rhymne séculaire le troisième jour (4) ;
j) Le cippe placé au Tarentum, en commémoration des jeux séculaires (5).
Une inscription (6), qu'a expliquée une récente découverte (7), nous montre Domitien accomplissant scrupuleusement un vœu fait sous Néron, mais oublié depuis cette époque. En voici le texte : « Cette aire, située entre ces cippes qui la bornent et fermée » de grilles , ainsi que l'autel qui se trouve dans la partie infé- » rieure, ont été dédiés par l'empereur César Domitien Auguste » le Germanique ; en exécution d'un vœu contracté , mais long- » temps négligé et non accompli, pour écarter les incendies^ alors
> que la ville brûla pendant neuf jours au temps de Néron. Elle » a été dédiée avec les prescriptions suivantes : Il ne sera permis
> à personne de construire un édifice entre ces limites , d'y de- » meurer, d'y faire un commerce, d'y placer un arbre ou d'y » planter quelque autre chose. — Le préteur à qui cette région » sera échue par le sort (8), ou tout autre magistrat, y fera un sa-
> crifice tous les ans aux Volcanalia, le X des calendes de sep- » tembre (9), sacrifice qui consistera en un veau roux et en un « verrat : il y fera les prières dont la formule suit... »
Une partie de cette aire a été retrouvée en 1888, sur le Quirinal, contre l'église actuelle de Sant* Andréa. C'est une place pavée en dalles de travertin et limitée par des cippes , dans laquelle on
(1) Cohen, 91, 85. Eph. èpigr., pi. i, fig. 6 a, 6 5, 7.
(2) Cohen, 80. Eph. epigr,, pi. i, fig. 8.
(3; Cohen, 84. Eph. epigr.t pi. i, fig. 9. Mommsen, loc. ciU, p. 656.
(4) Cohen, 79. Eph. epigr.y pi. i, fig. 10. Mommsen, p. 649.
(5) Cohen, 72-74. Eph. epigr., pi. i, fig. 14 et 15.
(7) Lanciani, Bullettino comunale^ 1889, p. 331 et suiv., p. 379 et suiv., et pi. X. Hûlsen, Rômische Miliheilungen, VI, 1891, p. 116-119.
(8) La sixième région.
(9) Parce que, comme le fait remarquer M. Lanciani, Vulcain était le dieu incendiorum potens.
80 BSSAI SUR LE Rà^NB DB L^EBCPBRBUR DOMITIBN.
descend par trois degrés. Au milieu , était un grand autel, élevé sur deux marches : cet autel , en travertin aussi , était autrefois plaqué de marbre.
Domitien veilla à l'observation des pratiques et des devoirs imposés par le culte national.
Nous avons conservé une partie des actes des frères Arvales , qui se rapportent au règne de ce prince, et nous pouvons consta* ter qu'ils furent rédigés avec le plus grand soin (1) : ils témoignent du zèle que cette confrérie, composée des premiers personnages de Tempire (2), mettait à accomplir ses obligations religieuses (3) .
En 82 ou 83 (4), trois Vestales, les deux sœurs Oculatae et Varronilla furent mises à mort pour avoir violé leur vœu de chasteté : rempereur, au lieu de les faire enterrer vives^ selon Tusage, consentit à leur laisser le choix de leur supplice. Quant à leurs séducteurs, ils furent condamnés à la relégation (5). Dion Gassius ajoute que le pontife Uelvius Agrippa (6)^ consterné de la rigueur des sentences prononcées contre les coupables, fut frappé d'apoplexie et mourut en plein Sénat (7).
La grande Vestale , Cornelia , avait été jadis accusée dlnconduite, mais absoute (8). Vers la Un de 89, semble7t-il (9), elle fut
(1) Henzen, Acta fratrum Arvalium, p. xi. Cf. Hûlsen, Bph. epigr., VIII, p. 348-349. — Depuis 89, Tannonce du sacrifice annuel à la Dea Dia, faite jusqu'alors par le magisler au nom des Arvales , fut faite par tout le collège : fralres Arvales salcrificium] Deae Diae indixerunt (Henzen, AcU, p. 6-7).
(2) On a remarqué que sur vingt et un Arvales qui apparaissent dans les actes des années 69-91, quatorze au moins parvinrent au consulat. Voir Aabach, Bonnische Jahràûcher, JLXXIX, ISSô, p. 167.
(3) En 86^ l'empereur fut magisler du collège des Arvales (C. I. L. , VI, 2064).
(4) Selon Busèbe {Chronologie, éd. Schône, p. 160, 161), en 2098=3 !«' octobre 81-30 septembre 82 (version arménienne), ou en 2099 (saint Jérôme). Dion Cassius mentionne le supplice des trois Vestales avant Texpédition de Germanie, qui eut lieu en 83.
(5) Suétone, Domilien, 8. Dion Cassius, LXVII, 3. Cf. Philostrate ,Apotlonius, Vil, 6. — Le récit de Plutarque (Quaesliones Homanae, 83) n'a aucun rapport avec cette triple condamnation : voir Lenain deïillemont, Hiêtoire des empereurs ^ II, p. 479. Tacite {Histoires, l, 2) y fait peut-être allusion : c Pollutae caorimoniae, magna adulteria. »
(6) Sur ce personnage, voir Klein, Die Verwaliungsbeam,len der Provinzen des rômisctien Reichs, p. 256.
(7) Dion Cassius, loc, cit,
(8) 8aéton«, Domitien^ 8.
(9) Dans la Chronologie d'£usèbe (p. 160, 161), le supplice de Cornelia est