CHAPITRE VI
On trouvera peut-être que c'est une tentative bien ambitieuse que d'essayer de remonter aux commencements du rire humain. Les commencements sont choses petites; même quand ils sont en pleine lumière et presque sous nos yeux, ils se dérobent aisément aux regards. Comment, alors, espérer de les atteindre quand ils se cachent dans les ténèbres d'un passé lointain?
Il est évident qu'ici notre méthode ne peut être qu'une modeste méthode de conjecture; qu'elle doit faire de son mieux pour rendre ses conjectures raisonnables, sans jamais oublier qu'elle a afifaire au conjectural. Notre but est d'arriver à une supposition intelligible à l'aide de laquelle nous puissions expliquer comment le rire a paru sur la scène terrestre, en ajoutant un son nouveau aux sons étranges et innombrables de la vie animale.
Dans cette enquête conjecturale nous commencerons par essayer de répondre à cette question : par quel processus le rire, qui n'était au début qu'un signe général de plaisir, est-il arrivé, en se spécialisant, à exprimer l'épanouissement de l'esprit de gaîté, d'amusement et de badinage ? Nous nous attaquerons alors à ce problème : par quelles phases ont passé, dans leur développement, l'esprit de gaîté et le rire qui en est l'expression caractéristique ?
Il serait impossible, bien entendu, de tenter une exposition même conjecturale de ces événements lointains et sans histoire, sans les nouveaux instruments de construction hypothétique qui nous ont été fournis parla Théorie de l'Évolution. En entreprenant une tâche si hasardeuse, nous avons du moins pour nous encourager l'exemple du plus modeste des hommes.
Charles Darwin nous a enseigné à nous montrer à la fois prudents et circonspects en essayant de pénétrer dans la nuit des âges écoulés; et tout ce qu'on peut souhaiter de mieux c'est de pouvoir marcher dignement sur ses traces.
Il est évident que dans une pareille entreprise, dont le résultat le plus heureux ne peut être qu'une conjecture plausible, nous ne devons négliger aucun fil conducteur. C'est dire que non seulement nous essaierons de remonter dans l'histoire de l'expression de la gaîté, en suivant son évolution dans l'individu comme dans l'espèce, jusqu'à ses formes primitives et rudimentaires, mais que nous chercherons aitssi dans le reste du monde animal les traces de manifestations vaguement analogues au rire de l'homme.
Le lecteur trouvera peut-être que cette nouvelle idée porte un nouveau coup à l'ancien orgueil de race des humains. Le digne naturaliste qui appelait l'homme « l'animal rieur » ne s'inquiétait probablement guère du plus ou moins de dignité de cet attribut. Le rire, puisqu'il était une des choses dont l'homme seul est capable, fournissait un moyen commode pour le caractériser. Cependant, puisque la psychologie évolutionniste nous a récemment amenés à reconnaître avec plus de générosité dans les animaux inférieurs quelque chose d'étroitement semblable à nos propres procédés de raisonnement, nous ne devons pas être trop choqués d'apprendre qu'elle prête maintenant à des espèces autres que la nôtre un sens simple du plaisant et une manière caractéristique d'exprimer ce sentiment, c'està-dire une manifestation qui répond à notre rire.
Or, nous devons ici, plus que jamais, nous tenir sur nos gardes. En essayant de découvrir des traces de l'expression de la joie chez les animaux, nous sommes exposés à un double danger. Le premier, commun à toutes les observations qui portent sur les animaux, est une interprétation trop anthropomorphique ; le second, c'est de croire par méprise dans d'autres êtres, soit humains, soit au dessous de l'humanité, que ce que nous trouvons chez eux de plaisant est plaisant à leurs propres yeux. Il est on ne peut plus naturel, quand nous ne nous astreignons pas rigoureusement à l'attitude strictement scientifique, de voir dans les animaux des indices du rire de la gaîté. Je me J.VMEs fjULLv. — Le Rire. 10
rappelle avoir observé quelque part en Norvège une pie qui, au lever du jour, passait quelque temps à baisser la tête par saccades et à relever sa longue queue, en accompagnant ces mouvements de sons analogues à ceux du rire ; et j'avais bien de la peine à ne pas croire qu'elle riait cordialement de quelque chose, peut-être, par exemple, des façons absurdes des étrangers qui visitent son pays. Cependant, à en juger d'après les règles de l'observation scientifique, cette interprétation « naturelle » était loin d'être satisfaisante.
Puisque l'objet que nous nous proposons nous oblige d'être scientifique, nous ne pouvons accepter la façon dont on interprète communément les actes « malicieux w des animaux. Souvent les tours d'un singe sont assez « plaisants » ; pourtant nous pouvons douter sérieusement qu'il y prenne plaisir lui-même comme à de bonnes farces. Certainement sa mine solennelle ne donne pas lieu de le supposer, quoiqu'on puisse dire que les farceurs appartenant à l'espèce humaine ont aussi l'habitude de garder un air sérieux. Ce qui est plus vraisemblable, c'est que ce qui nous paraît ressembler beaucoup à une plaisanterie joyeuse peut être une manifestation de l'instinct de taquinerie quand cet instinct passe la limite du jeu et vise à molester et à nuire sérieusement. Celte remarque s'applique probablement à quelques-unes des histoires bien connues où l'on voit se manifester « l'humour des animaux », à celle, par exemple, du corbeau de Dickens. Cet oiseau, on s'en souvient peut-être, vivait dans le môme jardin qu'un aigle en captivité. Ayant soigneusement mesuré la longueur de la chaîne de son formidable voisin, il profitait adroitement du sommeil du géant pour lui dérober son dîner ; et alors, le légitime propriétaire s'étant éveillé, le corbeau afï'ectait impudemment de savourer son butin en se tenant en sûreté tout juste en dehors delà « sphère d'influence » de l'aigle. Assurément il y avait là de la ruse et une certaine méchanceté ; mais rien ne prouve que l'oiseau jouissait du plaisant de la chose.
Que ces taquineries et ces tours joués par des animaux se rapprochent quelquefois de l'attitude de gaîté malicieuse chez riiomme, cela n'est pas improbable. Un chat qui «joue » avec la souris qu"il a prise, et qui fait à demi-semblant^ on le dirait,
du moins, de ne pas voir les tentatives désespérées de la bestiole pour s'échapper, éprouve peut-être quelque chose du plaisir qui éclate dans le rire exultant d'un homme qui triomphe. Peut-être aussi les tours malfaisants d'un singe remuant et imparfaitement apprivoisé,, qu'un matelot à l'âme simple a rapporté à sa mère en croyant lui faire un grand plaisir, contiennent- ils un germe de l'eSprit de drôlerie, d'un enjouement malicieux capable de jouir de ses propres plaisanteries.
Toutefois, si nous pouvons douter que ces actions malicieuses divertissent leurs auteurs comme celles que nous représente l'oncle Rémus, nous ne devons pas hésiter à attribuer aux animaux une forme simple de ce sens de l'amusement qu'on trouve chez l'enfant. Ce trait se montre surtout avec évidence dans les divertissements des jeunes individus de beaucoup d'espèces qui nous sont familières, à commencer par les deux hôtes favoris de la maison, divertissements qu'on regarde avec raison comme un vrai jeu de ces animaux. Les formes particulières de cette activité de jeu, escarmouches, attaques et retraites des deux adversaires, poursuites, etc., sont presque certainement déterminées par des instincts spéciaux '. Mais, comme jeu, ces actes expriment l'entrain et la gaîté, et quelque chose d'analogue au plaisir qu'un enfant trouve à « faire semblant ». N'est-ce pas, en effet, par une feinte dont il se fait un jeu, qu'un chien, en voj^ant approcher un de ses semblables, se rase contre terre, dans l'attitude d'un ennemi sur le qui-vive ? Puis, dès que l'étranger s'approche, adieu cette mine belliqueuse ! Notre chien n'a pas honte de nouer, avec une promptitude inconvenante, des relations plus qu'amicales avec le nouveau venu. 11 en est de même quand un chien en taquine un autre en lui faisant une peur subite et en manifestant le plaisir qu'il goûte à ce bon tour. M. Stanley écrit : « Mon chien prenait autant de plaisir à s'approcher tout doucement et par derrière dun petit cliien, pour faire entendre tout à coup un aboiement épouvantable, qu'un enfant à se cacher dans un
i. Karl Groos rattache les petites batailles et les courses en tous sens des jeunes aniniau.x à l'inslinct de rivalité sexuelle. (Les Jeux des anhnau.v, p. 35 et suiv.).
148 ESSAI s un LE RIRE
coin, pour bondir sur son camarade et l'effrayer en criant «hou, hou^ »
Cest peut-être surtout grâce à l'éducation qu'il reçoit de l'homme que le chien manifeste beaucoup plus clairement que les autres animaux ce sens de la plaisanterie. Personne ne peut observer un chien en promenade avec des enfants, ses camarades, sans remarquer combien il est prompt à accepter leurs invitations au jeu. Nous voyons ici clairement combien les manifestations de la disposition au jeu sont en quelque sorte contagieuses. Le chien imite les gambades joyeuses de ses petits compagnons de jeu ; il semble même répondre à leurs cris de joie. Darwin a reconnu avec raison un germe de notre « sens de Thumour » dans la manière dont un chien joue avec son maître qui s"amuse à lancer un bâton. Vous jetez un bâton en disant : « apporte ». Il court, le ramasse, file à quelque distance de vous, et s'assied sur son derrière avec le bâton à terre juste devant lui. Vous vous rapprochez alors comme si vous vouliez le lui reprendre : il attend que vous soyez tout près, le saisit de nouveau et l'emporte triomphant, pour répéter cette petite comédie avec un plaisir évident".
J'ai souvent observé un chien en jouant avec lui de cette façon, et je me suis assuré qu'il fait vraiment cela pour jouer, et qu'il sait très bien que vous êtes dans la même disposition ; de sorte que si vous faites semblant alors d'être sérieux et si vous lui commandez, en prenant votre voix la plus impérieuse, de vous rendre le bâton, il s'approche de vous doucement avec une obéissance apparente qui ne saurait en imposer à personne, comme pour dire : « Je ne suis pas si bête : vous n'êtes pas réellement sérieux ; alors je continue à jouer ». Toutes les marques d'un véritable sens de la plaisanterie se retrouvent ici : l'humeur gaie et folâtre, une ferme résolution de pratiquer le desipere in loco,ei une forte inclination à jouer à « faire semblant ».
Le Professeur Lloyd Morgan nous donne un exemple qui certainement a l'air d'une joyeuse petite comédie jouée par un chien sans que l'homme y prenne aucune part. L'écrivain nous^
1. The Psycitolofjical lievlew, 182'J, p. 91. ■2. Descenl of Mun, l'art. 1, chap. III.
LES OlUGINES DU RIRE 149
raconte qu'il avait l'habitude de conduire un épagneul écossais fort intelligent sur une grève sablonneuse où l'animal se livrait de lui-même au divertissement suivant. Il enfouissait dans le sable quantité de petits crabes, puis restait là immobile, jusqu'à ce qu'il vît reparaître une patte ou une pince ; « sur quoi il se mettait à courir en arrière et en avant, en poussant des aboiements qui témoignaient d'un vif plaisir * ».
Il me paraît diflicile de ne pas reconnaître là un véritable accès de gaîté, quelque chose qui a tout l'air d'un goût bien marqué pour l'amusement, qui ressemble au plaisir que donne une plaisanterie bien réussie. Le chien, en recommençant à enterrer ses crabes après avoir vu que cela ne servait à rien, montrait clairement qu'il avait conscience que tout ce qu'il faisait n'avait rien de sérieux.
Quelle que soit l'aptitude du chien à se divertir sans être instruit par l'homme, on peut sans crainte, à ce qu'il me semble, attribuer une bonne part de ce sens de la plaisanterie, si développé chez lui, à la facilité exceptionnelle avec laquelle il subit l'iniluence éducatrice de l'homme : d'autre part, ce fait, ainsi que la différence entre l'éducabilité du chat et celle du chien, indique chez ce dernier la force exceptionnelle de ces instincts d'attachement à l'homme, qui ont fait de lui comme le type de la fidélité.
On se demande jusqu'où peut bien aller cette influence éducatrice de l'homme sur le plus sociable de nos animaux domestiques. W. Preyer nous dit que le chien est capable d'imiter les signes de la gaîté humaine; qu'un chien intelligent, en présence de notre rire, peut retrousser en arrière les coins de sa gueule, et bondir en l'air avec un éclair de gaîté dans les yeux^. Il semble que nous ayons là un rudiment de véritable rire; et peut-être devrions-nous cesser de dire, d'une manière assez impropre d'ailleurs, qu'un chien « rit avec sa queue ». G.-J. Romanes raconte qu'il avait un chien qui aurait presque pu revendiquer le titre de clown. Cet animal exécutait souvent
■1. Animal Life and InlelUgence. p. 407. Je suis frappé de voir que l'auteur n'accepte qu'avec une circonspecUou presque exagérée ces témoignages de gaîté canine.
2. \V. Preyer. I.Wnie de ienfanl, p. 197 (trad. franc. Paris, V. Alcanj.
iSO ESSAI SIJU LE RIRE
nombre de tours qui avaient clairement pour objet d'exciter le rire. « Il lui arrivait, par exemple, de se coucher sur le flanc, et, tout en grimaçant un large ricanement, de tenir une de ses pattes entre ses dents )>. Rien alors ne lui faisait plus de plaisir que de voir sa plaisanterie goûtée comme elle le méritait ; si, au contraire, on ne faisait aucune attention à lui, il prenait un air boudeur ^
Cet animal était probablement à un degré exceptionnel un « chien plaisant )>. Il est vraiment regrettable que l'observateur n'ait pas pris un « instantané » de ce ricanement, pour le rendre un peu moins irréel et « en l'air » que le ricanement prêté par M. Lewis CarroU au Chat du Cheshire dans Alice in Wonderland. Ce qui paraît clair, c'est que la physionomie du chien parvient à produire une imitation étrangement déformée de notre sourire. Pour ce qui est de la partie vocale du rire, il ne faut pas trop demander. Il est possible que l'aboiement du chien ne se prèle pas à nos rapides explosions de gaîté. On dit communément que le chien a un aboiement particulier pour exprimer le plaisir; et c'est probablement celui là qu'il fait entendre dans les moments où l'on dit qu'il est frappé du comique des choses.
Au point de vue moral, la possibilité pour le chien de devenir une « bête d'esprit « semble promettre davantage. Il est certain qu'il montre, à l'état rudimenlaire, il est vrai, des sentiments et des attitudes mentales qui semblent, chez l'homme, étroitement liés à l'humour réfléchi. Ainsi que le savent ceux qui font partie du cercle intime de ses amis humains, il est capable de s'ennuyer terriblement. J'ai vu, il y a peu de temps, un petit chien dont sa maîtresse soumettait la patience à une rude épreuve en lui mettant la chaîne avant d'entrer avec lui dans un magasin. Son attitude résignée, ses longs bâillements faisaient clairement comprendre qu'il sentait tout ce qu'a d'absurde l'habitude qu'ont les dames de courir les magasins. Il ne manquait à ce sentiment, pour devenir une douce et discrète satire, que les paroles appropriées. N'oublions pas cependant que nous devons nous tenir en garde contre une interprétation trop hâtive d'actes de ce genre.