CHAPITRE PREMIER
Un écrivain qui entreprend de traiter du rire s'expose à des objections irritantes de plus d'une sorte. Il découvre avec effroi qu'un grand nombre de ses semblables, malgré le titre flatteur d'animal rieur, par lequel on a désigné l'homme, n'ont jamais exercé ce privilège de l'espèce humaine. Bien plus, il ne tarde pas à apprendre qu'une foule de gens ne veulent pas qu'on eu use et sont ennemis déclarés du rire. Une personne de celte sorte (ô uiao-rÛM;) est si bien possédée par l'esprit de gravité, que le tempérament contraire ou esprit de gaîté est à ses yeux un horrible défaut. Pour elle le rire, dès qu'il est perceptible à l'oreille, est une preuve de mauvaise éducation ; en effet comme contorsion physique, il blesse la vue, et en même temps, s'écartant du sérieux qui convient à la raison, il constitue une espèce de dégradation mentale. Cette opinion qui considère le rire comme une inconvenance est fort bien représentée par lord Chesterlield qui, dans ses Lettres, se félicite de ce que jamais, depuis qu'il est en pleine possession de sa raison, personne ne l'a jamais entendu rire. Parfois ce sentiment de répugnance pour la gaîté et la plaisanterie prend un caractère plus particulièrement moral. Le rieur est alors confondu avec le railleur qui ne sait rien respecter, et condamné comme moralement mauvais. C'est le sentiment qu'exprime cet aphorisme de Pascal : « Diseur de bons mots, mauvais caractère. »
Or il semble évident que l'auteur qui traite du rire est obligé
de tenir compte de cette altitude des ennemis du rire. S'il est
persuadé que l'hilarité et la jouissance du comique ont leur
place légitime dans la vie humaine, il doit être prêt à contester
James Sri,i,v. — Li- Rir(\ 1
2 KiîSAI sur. I.E RIRE
ce monopole de la sagesse que réclament les champions outrés de la gravité, et à combattre cette affirmation, que le rire franc, honnête, dénote soit des goûts vulgaires soit une nature morale dépravée.
Peut-être cependant notre auteur ne doit-il guère s'inquiéter de ces ennemis moroses du rire. De notre temps nous avons moins à craindre l'opposition que rindifTérencc. Au lieu de celui qui dénonce la gaîté comme chose vulgaire ou mauvaise, nous avons celui qui s'abstient de rire, le non-rieur pur et simple. Comme en témoigne son nom grec d' « Agélaste » (ÔL^^'iloL'Jio;), ce personnage assez déplaisant n'était pas inconnu des anciens. Même dans notre joyeuse Angleterre, Shakespeare a rencontré de ces agélastes :
Qui ne montreraient pas leurs dents pour sourire,
(Juand Nestor même jurerait que la plaisanterie est risible.
Cependant c'est seulement depuis peu de temps que l'espèce s'est montrée dans toute sa force. Ce qui fait voir à quelles maigres proportions s'est réduite dans ces derniers temps la troupe des rieurs, c'est le nom qu'on leur donne communément aujourd'hui ; car ce nom d" « humoriste » désignait, il n'y a pas longtemps encore, un personnage bizarre, un « excentrique «. Et de fait, ainsi que le remarque un écrivain contemporain, « à mesure que le monde tient davantage au décorum, l'humour perd son franc-parler et passe de mode ' ».
Dussions-nous admettre que les rieurs ne formeront bientôt plus qu'une secte peu nombreuse, cette considération ne doit pas nous empêcher de prendre le rire pour sujet. Les personnes qui ont l'oreille parfaitement organisée pour la musique ne sont probablement qu'une fraction minime de la famille humaine : et personne cependant n'a vu là un argument qui pût empêcher de composer des livres sur l'art musical, l'harmonie et le reste.
Les amis du rire ont cependant de tout temps existé, et peutêtre sont-ils, même à notre époque de sérieux un peu morne, plus nombreux que beaucoup'de personnes ne le supposent. A l'appui de cette idée on peut rappeler le fait curieux que, comme le
■1. Article sur « l'Humour », dans le Comhil! Magazine, vol. XXXIII, p. 318, 325.
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remarque l'essayiste cité plus haut, nous craignons tous l'accusation redoutable impliquée dans ces mots : « Vous n'avez pas le moindre sens de l'humour. » Si l'on reconnaît ainsi dans le don d'apprécier une plaisanterie une qualité dont il est bon qu'un homme ne soit pas dépourvu, cela est loin de prouver que ceux qui le reconnaissent aient véritablement le goût delà plaisanterie: mais du moins cela atteste l'existence de ce goût chez un nombre respectable de leurs semblables.
Le véritable ami du rire (ô '^û/rrÙM;) peut à son tour opposer ù l'étude que nous nous proposons une objection moins irritante peut-être que celles de l'ennemi déterminé du rire et de l'agélaste indifférent, mais qui, par contre, porte plus sûrement. Il lui déplaît, et la chose est bien naturelle, qu'on ait l'idée de faire de son divertissement quotidien l'objet d'un grave examen. Il ressent sous sa forme la plus aiguë le mécontentement qu'éprouve l'homme naturel en voyant l'objet de son plaisir soumis au scalpel et à la lentille de l'investigateur scientifique. Il représente avec énergie que les rires discrets de l'humour sont la plus légère et la plus insaisissable des choses humaines, et que, prétendre s'en emparer pour les soumettre à un sérieux examen, c'est ressembler à l'enfant qui, d'une main impatiente et naïve, voudrait saisir et examiner ses frêles bulles de savon.
A ces objections des vrais amis de la gaîté on doit une réponse courtoise et développée. Toutefois ce n'est pas au début qu'il convient d'y répondre. Si un ouvrage sur le rire peut écarter les objections de ce genre, c'est uniquement en montrant, par sa façon de traiter le sujet, que la pensée sérieuse peut toucher môme aux ailes de gaze du génie de la joie sans les froisser ; que toutes choses, sans excepter les plus légères, peuvent être étudiées, pourvu que nous sachions nous placer au juste point de vue ; et que les problèmes qui surgissent devant nous, dès que nous commençons à réfléchir sur le penchant qui porte l'homme à la gaîté, ont un intérêt tout particulier, auquel nul de ceux qui savent à la fois rire et méditer ne doit rester insensible.
Il semble évident que celui qui se propose d'approfondir l'esprit de plaisanterie dans l'homme et d'en dégager la signi-
4 ESSAI SIR LE l'.IRE
fication, doit posséder des qualités toutes spéciales. Il ne suffit certainement pas, comme quelques personnes sembleraient le supposer, qu'il suit capable de penser avec clarté. Il faut qu'il unisse à la gravité du penseur quelque chose de la légèreté et de l'agilité intellectuelle que donne l'habitude de plaisanter. C'est dire qu'il doit être pénétré et rempli de son sujet, qui est l'humeur joyeuse elle-même, qu'il doit le concevoir vivement et dans toute son étendue, grâce à la richesse de son expérience personnelle.
Or on ne peut dire que ceux qui ont essayé de nous enseigner les secrets du rire aient pour la plupart déployé ces qualités dans une mesure très notable. Par un trait de cette bizarrerie qui semble répandue dans les affaires humaines, l'esprit de gaîté est souvent fort mal compris, je ne dis pas de ceux qui lui sont, de leur propre aveu, indifférents ou hostiles, mais de ceux-mêmes qui devraient, semble-t-il, puisqu'ils se proposent d'en examiner les manifestations, être assez familiers avec lui. L'union d'un sentiment délicat des allures déconcertantes de cet esprit avec une analyse scientifique pénétrante, union qui se rencontre dans V Essai sur la Comédie de M. George Meredith, paraît une véritable rareté dans la littérature.
Ce défaut de familiarité avec le sujet s'observe surtout dans la plupart des ouvrages où le rire est étudié par des écrivains philosophiques. Il est inutile d'insister sur les subtilités transcendantes des métaphysiciens qui conçoivent le comique comme un « moment » du processus dialectique que « l'Idée » esthétique doit traverser. L'exposé des mouvements gyratoires que doit décrire « l'Idée », une fois qu'elle sort de cette union harmonique avec l'image sensitive, que nous appelons « le Beau », fait sur le lecteur un effet assez étrange. S'étant, pour des raisons qu'on n'explique pas très clairement, séparée de « l'image », sa paisible compagne, et s'étant posée comme son antagoniste dans le « Sublime )), l'auguste Idée subit de la part de l'image qu'elle a repoussée de pénibles représailles dans le « Laid », oîi la partie offensée nous montre qu'elle est résolue à braver son ex-compagne. Toutefois « l'Idée » finit par revenir de « l'évanouissement » oîi l'avait plongée cette conduite violente de l'image, et recouvre ses droits légitimes (dont il semblait qu'elle ne fùtpas
très satisfaite au début), dans ce que nous appelons « le plaisant ».
Et qu'on ne croie pas voir ici une charge : j'ai simplement essayé de traduire en un anglais intelligible, autant qu'il m'a été possible d'en saisir l'enchaînement, les spéculations subtiles des écrivains Hégéliens. Les critiques même les plus favorables à ces théories ont eu de la peine à en parler sans quelque ironie ; et je ne sache pas que, jusqu'à présent, aucun de ceux qui ont travaillé à réhabiliter la pensée hégélienne en Angleterre ait été assez hardi pour présenter à nos esprits insulaires un chapitre de ces mystères sacro-saints, qui, comme ils devaient bien le supposer, se prête si facilement au rire des profanes.
Combien une telle conception du plaisant s'éloigne du rire familier des simples mortels, c'est ce que montrent les efforts des penseurs hégéliens pour rattacher l'une à l'autre. Hegel lui-même, en parlant de la nature de la comédie, a soutenu « qu'il n'y a de véritable comique que lorsque les personnages de la pièce sont comiques à leurs propres yeux comme aux yeux des spectateurs ». Ceci paraît signifier (on court toujours quelque risque à se prononcer hardiment sur le sens d'une proposition hégélienne) qu'une grande partie des œuvres que le monde a prises sottement pour des comédies, à commencer par les pièces de Molière, ne méritent pas ce nom ^
Peut-être y aurait-il quelque naïveté à demander à l'ambitieux métaphysicien, lorsqu'il s'est élevé (du moins c'est sa fervente conviction) à ces hauteurs d'où l'on voit se dérouler le processus dialectique de l'Idée universelle, de se préoccuper d'une chose aussi vulgaire que notre rire de tous les jours. Mais le rire prend doucement sa revanche aux dépens de ceux qui le dédaignent, et l'auteur comique d'aujourd'hui, comme celui d'autrefois, aimera probablement mieux tirer des métaphysiciens qui planent dans les nues un nouveau sujet de gaîté qu'un surcroît de lumières sur les mystères de sa profession.
Nous nous arrêterons davantage à ces théoriciens qui sem-
I. Voyez Bosanquet. llis/oirc de l'Es thé liqiie. p. 300; on y montre qnc la haute comédie moderne, par ex. «l'Avare» de Molière, est, selon Hegel, dépourvue de comique.
blent se piquer d'expliquer ce que le commun des hommes enlend par le mot de plaisant, et de soumettre leur théorie au contrôle de l'expérience, en faisant appela des exemples reconnaissables. Il est instructif d'observer avec quelle circonspection ils s'aventurent parfois sur le terrain glissant de « l'empirisme ». Schopenhauer, par exemple^, en exposant dans le premier volume de son principal ouvrage sa théorie du plaisant, théorie que nous examinerons plus tard, a jugé « superflu » de l'appuyer sur des exemples. Dans le second volume, cependant, il vient en aide à la « paresse intellectuelle » de ses lecteurs, et daigne leur fournir des exemples explicatifs. Et quel est, croyez-vous, le premier qu'il ait choisi? C'est l'aspect amusant de l'angle formé par la rencontre de la tangente et de la courbe du cercle ; et l'amusement, nous dit-il, vient de cette réflexion que l'idée d'angle implique la rencontre de deux lignes qui, en se prolongeant, se coupent l'une l'autre, tandis que la ligne droite de la tangente et la courbe du cercle ne peuvent co'incider qu'en un seul point où, à rigoureusement parler, elles sont parallèles. En d'autres termes nous rions ici parce que l'angle dont nos yeux sont bien obligés de constater l'existence, contredit radicalement l'idée d'une rencontre entre une tangente et une ligne courbe. L'écrivain, avec une candeur charmante, continue ainsi : « Le comique, dans le cas présent, est sans doute extrêmement faible ; mais cet exemple montre avec une clarté exceptionnelle que le comique tire son origine de la contradiction entre ce qui est pensé et ce qui est perçu ^ »
En imaginant ainsi lui-même l'exemple ({u il nous propose, Schojienhauer nous donne à entendre qu'il ne vivait pas emprisonné dans la métaphysique, mais qu'il connaissait le monde et sa littérature. D'autres théoriciens ont été moins hardis et se sont contentés de trouver leurs exemples. Trop souvent cependant la manière arbitraire dont certains exemples ont été choisis, tandis que d'autres, qui étaient contraires à la théorie, restaient ignorés, montre assez clairement qu'on n'a fait aucun
\. Le monde comme volonté el comme représentation. Vol. II. Livre I, chap. viii (trad. franc, de A. Burdeau. Paris. F. .Mcam.
effort sérieux pour construire sur une base large et solide d'observations. C'est ce qu'on peut établir en citant non seulement les ouvrages des Allemands, mais aussi ceux d'une nation qui s'est déclarée, non sans raison, la nation rieuse par excellence. Dans un récent ouvrage, où brille un rare talent, un penseur des plus remarquables, M. Henri Bergson S essaie de ramener toutes les formes du comique à une substitution dans nos mouvements, nos paroles et nos actes, de la raideur d'une machine au jeu souple et varié d'un organisme. L'écrivain n'a aucune peine à trouver dans les gestes et la démarche, par exemple, des cas où cette raideur mécanique nous amuse. Mais ce qui est surprenant, c'est que jamais il ne fait allusion au groupe complémentaire de faits, c'est-à-dire aux cas de spontanéité et de liberté excessives de mouvement qui se produisent alors qu'on s'attendait à une certaine retenue, à une sorte d'uniformité mécanique. Les folles et extravagantes cabrioles d'un clown, l'exubérance de la parole ou du geste dans les relations sociales, et tous les excès du même genre, sont certainement tout aussi comiques que peut l'être, dans d'autres circonstances, l'absence des signes par lesquels se manifeste pleinement le libre jeu de la vie.
Une faute peut-être plus grave encore que d'ignorer les faits, c'est d'essayer, en les combinant avec industrie, de les mettre en apparence d'accord avec une théorie préconçue. C'est ce qui arrive aussi, et fréquemment, aux écrivains qui traitent le même sujet que nous. Voici un exemple tiré d'un des récents théoriciens. Suivant un essayiste français, quand nous rions d'un clown qui pousse de toutes ses forces une porte ouverte, nous ne rions pas simplement d'une disproportion absurde entre le résultat à obtenir et la somme d'effort déployée. Selon lui, nous ne rions que lorsque notre esprit passe aune seconde phase qui est une phase de réflexion, et qu'il reconnaît que le clown ne s'aperçoit pas qu'il pousse une porte ouverte, lorsque, par conséquent, nous pouvons trouver naturel cet effort disproportionné et tout à fait inutile-. Il serait difficile de trou-