‹ Essai sur le rireChapitre 5 sur 112 · Le Rirt\ Paris, FéU.x Alcan · texte numérisé non relu

Le Rirt\ Paris, FéU.x Alcan

2. Voyez rarticlc « Pourquoi rit-on : » par Camille Mélinaud, dans la Itevue des Deux Mondes, 189:; (T. 1:27, p. ()i:2 et suiv.). La théorie de

8 ESSAI S(I{ LE RÎUE

ver un exemple plus frappant de l'incapacité de comprendre tout ce qu'il y a de rapide et de spontané dans le rire ordinaire. Ainsi que nous le verrons, les théories du rire, comme celles qu'on a faites sur le génie de Shakespeare, ont souvent eu le malheur de laisser entrevoir beaucoup trop, derrière la chose qu'elles cherchent à expliquer, les habitudes de réflexion propres à leur auteur'.

Peut-être verrons-nous mieux comment il arrive la plupart du temps aux théoriciens d'ignorer ou de comprendre mal la nature du rire chez l'homme simple, si nous examinons un peu longuement la méthode qu'a suivie en traitant ce sujet un écrivain qui lient une place éminente parmi les psychologues contemporains. Le professeur Lipps a récemment élaboré une théorie du comique appuyée sur un assez grand nombre d'observations-. On peut envisager cette théorie comme une modification de celle de Kant, suivant laquelle la cause du rire réside dans « la soudaine réduction à rien d'une attente intense ». Suivant Lipps nous avons le comique quand « le petit )) entre en comparaison avec quelque chose de tout différent et par là se montre en pleine lumière. Un mouvement mental (Vorstellungs bewegung) se produit d'une présentation relativement grande ou importante à une autre relativement petite ou sans importance; et l'impression de comique dépend de la quasi-annulation de la seconde par son opposition à la première et du désappointement qui en résulte. Ce qu'on peut appeler l'idée rapetissante, et c'est, le lecteur ne doit pas l'oublier, la plus importante des deux, se présente toujours en premier lieu, l'idée rapetissée ou annulée vient toujours la seconde.

M. Mélinaud parait ressembler de très près à celles de Jean Paul Richter et de quelques autres, qui a été critiquée par Lotze, Gesckickte der Aesthetik, p. 346.

1. Lisez ce qu'écrit M. Bergson sur l'aspect visible d'un nez rubicond ou d'une peau noire (op. cit.. p. 41 et suis-.): nous voyons là. par quelques exemples frappants, comment on établit de force une théorie sur des faits qui s'y prêtent mal.

2. Je parle ici d'im des articles d'une série intitulée « Psycholoiiic der Komik, dans le l'Iiil. Moiia/.shefle. B'i XXIV. Voyez p. 399 et suiv. Les articles remaniés ont formé un volume, Komik itnd Humer. Le point traité ici est abordé dans ce volume au chap. iv, p. 5.58.

IXTRODUCTION 9

Pour éclaircir sa pensée l'auteur prend , entre autres exemples, celui d'un chapeau sur une tète pour laquelle il n'est pas du tout fait. Un homme coilTé d'une petite toque d'enfant, et un enfant dont la tête s'enfonce dans un grand chapeau d'homme, sont, nous dit-il, également comiques. Mais dans les deux cas la raison est différente. Dans le premier cas, où le point de départ est la perception de l'homme sérieux, nous nous attendons à une coifîure correspondante; et cette attente est déçue parla présence obstinée de cette toque minuscule. Dans le second cas, cependant, le mouvement delà pensée est exactement inverse. Ici nous partons de la perception de la coiffure, non plus de celle de la personne qui la porte. C'est l'imposant chapeau d'homme qui maintenant fixe le premier notre attention, et c'est la présence déconcertante de la tête d'enfant quil couvre, alors que nous attendions une tête en rapport avec le chapeau, qui constitue le trait comique. En d'autres termes, quand un honmie se coiffe d'une toque d'enfant, c'est la toque qui est ridicule; C[uand un enfant met le haut de forme de son père, ce qui est ridicule, c'est l'enfant.

Cela est ingénieux, il faut l'avouer; mais ne fait-on pas ici quelque violence aux faits? L'humoriste qui n'est pas un philosophe admettrait-il cette façon d'expliquer le rire? Celte explication monlre-t-elle une connaissance familière de ces sortes de choses? C'est ce que nous allons voir.

Tout d'abord on peut contredire modestement cette affirmation tranquille que les deux cas ici présentés sont également risibles. On peut soutenir que, du moins pour le spectateur d'un âge mûr, la vue du bébé enseveli sous le couvre-chef paternel est sans comparaison plus amusante que l'autre. Ici l'auteur nous frappe par une certaine précipitation dans sa façon de procéder, ainsi qu'il le fait d'ailleurs quand il avance qu'Un nez exceptionnellement gros et un nez exceptionnellement petit sont des exemples de comique également palpables. Cela est tout au moins contestable. On a peine à se figurer une comédie roulant sur la petitesse du nez d'une personne, comme le Cyrano de Bergerac de M. Rostand roule sur son énormité. Mais il n'est peut-être pas besoin d'insister sur cette objection.

Si maintenant nous passons à l'explication que l'auteur nous

présente au sujet de ses deux exemples, une chose nous frappe tout d'abord. N'est-il pas évidemment arbitraire de supposer que le mouvement de pensée qu'il imagine suit dans l'un des deux cas une direction exactement inverse de celle qu'il suit dans l'autre ? Du moment que nous voyons d'un côté comme de l'autre une coiffure produisant un effet grotesque sur une tète à laquelle elle ne convient pas, ne doit-on pas s'attendre à voir la gaîté qui résulte de cette disproportion naîlre d'une activité mentale de même nature ?

L'auteur veut dire probablement, que dans chaque cas nous avons une tendance à fixer notre attention sur l'objet le plus sérieux, c'est-à-dire l'homme sous la petite toque et le chapeau d'homme sur la petite tête. Mais rien n'est moins certain. En tout cas il y a de bonnes raisons pour ne pas supposer ici « un mouvement contraire » de la pensée. Le D"" Lipps reconnaîtra sans doute, en psychologue expérimenté, que ces mouvements intellectuels sont soumis à des lois bien reconnues. Une conséquence de ces lois, c'est que la vue d"un chapeau suggérera l'id^' j de la ligure pour laquelle il est fait, bien plus sûrement et plus fortement que la vue de la figure ne suggérera l'idée de la coiffure qui lui convient. Je crois que l'expérience de tout le monde confirmera ce que j'avance. Un chapeau, même quand on le voit à l'étalage du marchand, éveille dans l'esprit la pensée d'une tête qui le portera ; mais qui oserait dire qu'une tête humaine, lorsqu'on la voit par exemple de l'autre côté de la table en dînant, ou au théâtre, dans une stalle voisine, vous fait penser à la coiffure qui lui conviendrait '.' Il faut, en outre, des circonstances spéciales, par exemple une calvitie exceptionnelle qui excite notre compassion, pour que notre pensée vole vers le couvre-chef absent. En d'autres termes, tout l'intérêt, toute la signification de chapeau gisent dans son rapport avec celui qui le porte, et non vice versa.

Nous devons donc ici rejeter la supposition de deux mouvements contraires de la pensée. S'il se produit un mouvement, il faut admettre que, dans un cas comme dans l'autre, il consiste dans un passage de la perception du chapeau à l'idée de son porteur habituel et légitime.

El maintenant nous apcrcovons-nous, i[uand l'un ou l'autre

INTRODirCTION" 1 1

(le ces spectacles baroques nous fait rire, que nous exécutions ce mouvement de pensée? Pour nous en tenir au cas de la tête d'enfant sous ou dans le chapeau dhomme, est-ce que, avant d'être secoués par la joyeuse convulsion, nous commençons par saisir mentalement la perception du chapeau pour passer ensuite à l'idée de son légitime propriétaire 1 Pour moi du moins, si je consulte ma propre expérience, je ne puis admettre cela comme exact. Mais cette incapacité est peut-être due à une analyse insuflisamment délicate de ce qui se passe en moi. Essayons donc sur ce point d'un autre moyen de vérification. Si le sourire d'amusement dont nous saluons ce spectacle vient de ce que l'idée d'une figure mâle adulte s'évanouit, nous devons nous attendre à ce que la gaîté produite par cet aspect plaisant sera particulièrement vive, quand le chapeau paraîtra un instant avant l'enfant qui va le porter et que la pensée sera ainsi obligée de se mouvoir dans la direction requise. Supposons que, dans la chambre des enfants, un d'eux mette le chapeau de son père et reste assis sur une chaise ; que vous entriez alors; que, du premier coup d'oeil, vous aperceviez le chapeau seul, par exemple au-dessus d'un meuble quelconque; et que, pendant un instant, vous vous attendiez à voir sous la coififure la tête d'un adulte. Assurément vous aurez alors conscience d'un mouvement bien déterminé de la pensée dans la direction requise et de la disparition soudaine de l'idée qui était au fond de notre attente. Mais cet élément d'un objet précis de votre attente et sa disparition soudaine rendra-t-il plus vif le sentiment que vous aurez de la drôlerie du spectacle ? Rendra-t-il même cette drôlerie plus manifeste 1 Sans doute, en pareil cas, vous éprouveriez un petit choc, la surprise dans toute son intensité, et cela pourrait rendre un instant plus intense lensemble de l'impression subie. Vous pourriez aussi, et cela n'est pas improbable, rire de meilleur cœur; car vous auriez le sentiment que vous avez été attrapé, et il y aurait comme un courant secondaire d'hilarité dirigé contre vous-même. Mais j'ose affirmer que le spectacle en lui-même ne vous paraîtrait pas d'un iota plus plaisant en se présentant de cette façon, d'abord le chapeau et ensuite la tête qui le porte, que si votre œil était tombé sur les deux en même temps.

Quarrive-t-il, à ce qu'il semble, quand nous sommes égayés dans la Nursery par cette petite scène ? Ne percevons-nous pas du premier coup d"œil un ensemble grotesque, savoir un chapeau sur une tête pour laquelle il n'est pas fait ? Et notre gaîté ne se produit-elle pas trop rapidement pour nous permettre d'isoler une partie de ce que nous voyons et de passer par les opérations intellectuelles que décrit l'auteur de cette ingénieuse théorie ? La science paraît confirmer ce que découvre l'observation commune; car la nouvelle psychologie enseigne que, dans le premier moment oîi nous percevons un objet, nous ne saisissons pas distinctement des parties, mais nous saisissons vaguement un tout dans lequel les détails et la précision ne s'introduisent que plus tard et graduellement.

Un ensemble, qui ne peut être défini que comme un tout fait de parties qui ne s'accordent pas, tel paraît être l'objet sur lequel notre attention est dirigée quand nous rions de l'enfant coiffé du chapeau beaucoup plus grand que de raison. Cette vue d'ensemble implique sans doute une certaine perception rapide des détails ; mais l'attention donnée aux parties ne s'attache pas à des objets séparés, comme tend à le faire croire le langage du D*" Lipps ; elle s'attache à des parties liées entre elles, au chapeau dans son rapport avec la tête qui le porte.

Telle semble bien être la véritable explication de ce qui se passe, puisque c'est la disproportion palpable des dimensions qui excite notre rire. Mais on peut affirmer qu'il y a encore autre chose dans le spectacle risible; que ce qui nous oblige à rire c'est l'arrangement inaccoutumé et le renversement des choses. Et ici, peut-on dire, intervient certainement un mouvement de pensée qui se porte sur quelque chose qui est en dehors du spectacle même, c'est-à-dire sur ce qui est conforme à l'habitude et à l'ordre.

La supposition est extrêmement plausible. De plus, puisque ce que nous percevons est un tout, il est raisonnable d'admettre que, s'il se produit un tel mouvement, il ne doit pas aller, comme le suppose le D"" Lipps, d'une partie à une autre, mais du tout actuel, si étrangement et si déraisonnablement composé, à quelque autre tout composé raisonnablement. Mais ne suivons-nous pas alors, dira-ton peut-être, un processus assez

INTRODrCTION 13

bien décrit dans la théorie du comique par Schopenhauer ? C'est-à-dire ne concevons-nous pas « une disconvenance entre l'objet réel et son idée », ut, de la sorte, ne revenons-nous pas dune manière implicite à cette idée ?

Voici quelle serait ma réponse : autant que je puis analyser mon état mental dans un pareil moment, je ne trouve pas que la présence de l'idée d'un autre tout, lequel serait normal, soit un élément nécessaire pour me faire jouir pleinement du tout grotesque qui est devant mes yeux. Le second tout devrait être, apparemment, soit le même chapeau sous la tête à laquelle il convient, soit la même tête sous sa véritable coiffure. Or je me trouve parfaitement capable de jouir de la figure comique de l'enfant coiffé du grand chapeau, sans me représenter à moimême ni l'une ni l'autre de ces combinaisons.

Ici encore, à ce qu'il me semble, une théorie scientifique plus satisfaisante confirme le résultat de l'examen individuel qu'on fait sur soi-même. La psychologie a clairement établi que pour reconnaître un objet, par exemple une belette qui traverse le chemin où nous marchons, nous n'avons pas besoin d'avoir présente à l'esprit, en plus de la perception de l'objet, une idéeimage de la belette formée à la suite d'observations antérieures. Par suite de l'organisation d'une certaine disposition perceptive, d'une promptitude acquise à reconnaître un objet comme objet familier, comme étant d'une sorte particulière, notre esprit salue immédiatement l'animal du nom de belette. En d'autres termes, nous reconnaissons les choses, non pas à l'aide d'images actuellement présentes à la pensée, mais à l'aide de certaines tendances ou attitudes « aperceptives » imprimées en nous. Tous les animaux d'un ordre élevé semblent partager avec nous cette capacité singulièrement utile de reconnaissance immédiate et instantanée.

Et maintenant je crois qu'il y a quelque chose de plus dans ces tendances aperceptives. Non seulement elles nous assurent, sans que nous ayons besoin de faire appel à des idées distinctes, ces reconnaissances instantanées de telle sorte de chose ; elles nous mettent aussi en état, comme les animaux intelligents, de rejeter mentalement les représentations qui ne répondent pas à la chose de cette sorte. Je puis dire, par exemple, que cette

figure de cire n'est pas un homme, sans avoir actuellement présente à l'esprit aucune image distincte de l'homme vivant. Cette capacité de reconnaître ce que nous voyons comme n'étant pas une chose de telle espèce particulière, sans faire appel à une idée bien définie de cette espèce, s'étend à des combinaisons et arrangements de parties formant un tout. Lorsque, mon domestique ayant épousseté mes livres et les ayant remis sur les tablettes, je reconnais instantanément qu'ils sont mal rangés, je puis, sur le moment, être tout à fait incapable de dire quel était le bon arrangement^.

Selon moi les perceptions du risible que le D'" Lipps nous donne comme exemples, sont des perceptions instantanées. Gomme telles elles peuvent, et c'est ce qui arrive d'ordinaire, naître directement, c'est-à-dire sans que l'esprit se reporte à l'idée de l'arrangement ordinaire ou normal.

Mais peut-être le lecteur soutiendra-t-il énergiquement que l'amusement causé par cette charmante comédie enfantine contient plus que la perception de quelque chose d'inaccoutumé et d'irrégulier. Ne saisissons-nous pas tout au moins le fait que ce chapeau n'est pas seulement disproportionné et grotesquement déplacé, mais qu'il est aussi une usurpation commise sur la prérogative d'un supérieur? Si la conduite de l'enfant est si délicieusement drôle, n'est-ce pas justement parce [que nous fixons les yeux de l'esprit sur cet élément de faux-semblant? Et s'il en est ainsi, cela n'implique-t-il pas que nous avons présents à l'esprit les accompagnements logiques du chapeau, c'est-à-dire la tête et la tournure paternelles?

Je reconnais volontiers que, si nous réfléchissons sur nos perceptions, ainsi que cela peut arriver, cette idée se présente assez naturellement. Comme on l'a dit plus haut, la vue du chapeau haut de forme tend à éveiller l'idée de celui qui le porte habituellement ; et si notre pensée s'arrête sur cette fantaisie d'enfant, nous nous surprendrons assez probablement nous-même à nous figurer le chapeau sur la tête pour laquelle

1. Cette idée cfue, lorsque nous jugeons qu'il y a différence entre deux impressions successives, il n'est pas nécessaire que nous nous les représentions toutes deux simultanément, a été récemment soutenue par G. F. Stout et T. Loveday, qui citent les opinions de Wundt et de Schumanu. Voyez Minci, N. S. IX (1900), pp. 1-7 et p. 386,

INTRODUCTION 1 o

il esl fait, d'autant mieux que l'enfant cherche en effet dans son jeu à représenter le véritable propriétaire. La même chose peut arriver quand on rit de voir la toque de l'enfant perchée sur la tête du père. En effet le rieur (et, dans ce cas, ce serait plus probablement un enfant) pourrait assez naturellement se ligurer en imagination la tête de petit garçon à laquelle la coiffure convient. 11 nous semble du moins que cette combinaison se présentera bien plus naturellement à l'imagination que la combinaison opposée qui, tout en retenant la personne réelle, en rapproche l'idée du chapeau approprié.

Jusqu'à quel point une image distincte du chapeau ainsi restitué à son légitime propriétaire entre-t-elle dans l'appréciation de ce spectacle amusant, il serait difficile de le dire. Des esprits différents peuvent ici se comporter différemment. Je dirais, si je jugeais d'après ma propre expérience, que c'est tout au plus si une vague esquisse « schématique » de l'arrangement raisonnable se présente à l'imagination. Et c'est à quoi, me semble-t-il, on peut naturellement s'attendre. Le rire, tel que je le conçois, s'attache à quelque chose d'humain. C'est l'être vivant, le porteur de la coiffure, qui joue le premier rôle dans la juxtaposition comique ; nous y voyons plus naturellement l'enfant coiffé du chapeau de son père que le chapeau du père sur la tête de l'enfant. Le chapeau est devenu un symbole ; il représente pour nous le chapeau viril et la dignité qui lui appartient; bien que nous puissions n'avoir sur le moment dans l'esprit aucune image de ce chapeau comme porté par son légitime propriétaire.

Notre analyse semble montrer qu'on explique d'une façon très imparfaite cet exemple, si simple en apparence, du risible, quand on suppose un mouvement de l'esprit qui passe d'une présentation ou d'une idée à une autre par laquelle la première est combattue et annulée. On peut ajouter que, pour ce qui est certainement présent à notre conscience, nous ne trouvons pas, en considérant cette plaisanterie enfantine, que le rapport d'une partie à l'autre soit un rapport de contraire à contraire. Un fait curieux, qui n'a pas encore été complètement étudié par le psychologue, c'est ce qu'on peut appeler l'inter-diffusion des caractères entre les différentes parties d'une présentation

complexe. Qu'une dame élégamment mise se trouve au milieu d'un groupe de pauvres gens; elle pourra également, soit faire ressortir par le contraste la mise piteuse de ces derniers, soit diminuer ce quelle a de piteux par le reflet de sa propre splendeur. Ce dernier efTet est favorisé par une certaine disposition contemplative qui nous prépare à considérer l'ensemble comme ensemble, en accordant le minimum d'attention aux détails et à leurs rapports. Quand nous regardons l'enfant à l'ample chapeau, un reflet de la dignité attachée à la signification de cette coifTure passe sur la petite tête; et il est essentiel que cette dignité d'emprunt n'échappe pas au spectateur pour qu'il goûte pleinement le spectacle comme un trait de simulalion espiègle, d'innocente hypocrisie. Et de même, si nous sommes disposés à rire, non sans un peu de mépris, de l'homme à la coifl'ure d'enfant, c'est que cette coifi"ure jette pour un instant fugitif sur la figure aux traits graves et marqués quelque chose de la douce fraîcheur de l'enfance*.

Il m'a semblé qu'il valait la peine d'examiner assez longuement cette tentative d'étudier un exemple simple du risible faite par le D"" Lipps, parce que. en dépit d'un elTurt visible pour rattacher la théorie à des faits concrets, cet essai montre bien la tendance trop commune à adapter les faits à la théorie. On y saisit encore la tendance non moins commune à laisser de côté la riche variété des impressions qui concourent à notre rire, la multiplicité des sources de notre gaîté, et la manière dont elles peuvent contribuer ensemble au plaisir que nous cause le spectacle d'un objet comique. Ainsi que nous le verrons, les théoriciens du rire ont bien souvent échoué parce qu'ils s'efl'orçaient de trouver une cause uniforme dans un domaine oîi l'action de « la Pluralité des Causes » est particulièrement marquée.

On peut ajouter que de telles théories, alors même qu'elles ne donneraient pas des causes de notre gaîté des explications incomplètes et forcées, seraient encore entachées d'un défaut

1. Le D^ Lipps paraît entrevoir cette action réciproque entre les pariies d'une présentation complexe, quand il dit que le haut de forme parait renoncer à sa dignité (W'ùrde) de coitTure dhomme fait, lorsqu'il se rabaisse jusqu'à orner la tête d'uu enfant {loe. cit.).

fatal. Comme le dit Lotze de la doctrine de KantS elles n'essaient pas de montrer pourquoi lattente déçue ou l'effort désappointé pour mettre une présentation sous une idée, doivent nous faire rire, plutôt, par exemple, que de nous faire tousser ou soupirer. Lotze n'était pas seulement psychologue, mais physiologiste aussi ; et le lecteur de son ouvrage, s'il a eu la bonne fortune d'en connaître l'auteur, reverra encore, derrière les mots^ sa petite moue ironique et le joyeux scintillement de son œil noir.

Nous avons reconnu que celui qui traite du comique, quelque gravité philosophique qu'il désire garder, doit embrasser dans une étude aussi délicate qu'étendue les expériences communes du genre humain. Pourtant nous pouvons croire, éclairés sur ce point par les tentatives antérieures, que ce serait lui demander trop. Le goût pour les choses qui alimentent notre rire est, nous le savons, fort inégalement partagé. Ainsi que l'a dit le Maître, « la fortune d'une plaisanterie dépend de l'oreille qui la reçoit plus que de la langue d'où elle part ». Les plaisanteries des siècles passés rendent pour nos oreilles modernes un son aussi sourd que celui d'un tambour détendu. II se peut fort bien que les personnes qui passent dans des réflexions abstruses une part considérable de leur temps deviennent incapables de goûter un grand nombre des variétés communes du rire. Leur capacité de se laisser aller à l'humeur joyeuse subit une diminution considérable, et peut prendre des directions qui semblent singulières à ceux à qui le rire est plus habituel. Schopenhauer, dans sa bizarre petite tentative pour tirer une plaisanterie de la rencontre de la tangente et du cercle, parait nous offrir un cas de ce genre. En lisant quelques-unes des définitions du comique enfantées par la fertilité de l'esprit allemand, on est forcé de conclure que leurs auteurs avaient des façons de rire toutes particulières et d'un genre ésotérique. Écoutez, par exemple, Herr St. Schûtze, dont r « Essai d'une théorie du Comique » est qualilîé d'excellent (vorzûglich) par le célèbre Th. Wischer. Voici comment il définit son sujet : « Le comique est une perception ou idée qui,

1. Gescliichle der Aeslhelik in Deutschland. p. 343. James Sully. — Le Rhe. 2

après quelques instants, excite le sentiment obscur que la nature s"amuse à jouer avec l'homme tandis qu'il se croit libre d'agir; et dans ce jeu la liberté bornée de l'homme est raillée (verspotlet) par rapport à une plus haute liberté. » C'en est assez, semble-t-il, pour reconnaître dans quelle mesure le digne écrivain possède le sens du comique. Que l'ironie des choses dans leurs rapports avec nos désirs et nos projets ait son aspect amusant, c'est chose certaine ; mais qui donc, parmi ceux qui connaissent tant soit peu la diversité des formes de la gaité humaine, aurait jamais eu l'idée de les enfermer toutes dans une formule si étroite ?

Un sentiment net et vif de la variabilité du sens du risible chez l'homme, des limites, changeantes suivant les individus eL les races, du champ oîi il s'exerce, et des courants qu'il suit sous mille influences inconnues du tempérament ou de l'habitude, pourrait bien décourager non seulement le philosophe solitaire, à qui l'on ne peut guère demander d'avoir suivi bien loin les évolutions sans règle et sans nombre de l'instinct du rire, mais d'autres aussi bien que lui. Ne A'oyons-nous pas, demandera-t-on peut-être, dans la faculté qui saisit le plaisant ouïe risible, un mode de sensibilité essentiellement capricieux, qui ne connaît aucune loi et qui, par conséquent, repousse toute étude*méthodique'? Les tentatives plutôt grotesques auxquelles on s'est livré pour construire des théories sur ce sujet ne semblent-elles pas railler d'avance la recherche d'une loi là où aucune loi n'existe?

Nous pouvons admettre hi difficulté tout en rejetant la conclusion pratique qu'on en tire. Certainement aucun penseur ne réussira à jeter la lumière sur ce problème obscur sans lutter éncrgiquement contre l'influence restrictive de sa propre « subjectivité », sans faire un effort sérieux pour franchir les bornes de ses préférences personnelles et pour embrasser d'une large vue, dans toute son étendue, le champ où se joue l'esprit de gaîté, ainsi que la diversité infinie de ses manifestations. Mais si un homme parvient à remplir ces conditions sans perdre la tète sur cette scène un peu folle, il n'y a rien qui doive nécessairement le détourner de cette tâche ; car la raison nous assure qu'ici encore, comme en d'autres domaines

INTUODUCTION 1-9

de Texpérience humaine, où les choses paraissaienl au début capricieuses et sans loi, polit à petit l'ordre et la loi se révéleront.

Une enquête sérieuse sur ce sujet, telle que nous nous proposons de la faire, doit évidemment partir de cette présupposition scientifique. A nos yeux le langage de tous les jours affirme implicitement que le rire humain, quelque diversité qu'il présente, quelque capricieux qu'il paraisse, est soumis à des lois. Ne parlons-nous pas d'une région objective du « risible », c'est-à-dire d'objets ou de rapports enlre des objets qui sont propres et qui tendent à exciter le rire chez tous également? Un de nos principaux problèmes sera de déterminer les caractéristiques de ce domaine du risible et d'en préciser les limites.

Mais une recherche sérieuse nous mènera plus loin. Si nous soutenons, et avec raison, que les mouvements légers et capricieux, les allées et venues rapides et déconcertantes, sont de l'essence du rire, un objet essentiel de notre recherche sera de montrer comment nos explosions de gaîté, les railleries qui nous amusent, sont attachées par leurs racines même à nos intérêts sérieux. Le rire, envisagé à ce point de vue, a sa signilîcation comme fonction de l'organisme humain, et comme étendant ses bienfaits sur tous les sentiers de la vie. Il nous faudra mesurer cette valeur des moments donnés au rire, si nous voulons traiter complètement notre sujet.

En se proposant ainsi d'assigner au rire un objet sérieux dans le plan de la vie, il faut braver le risque de mécontenter encore plus gravement ceux qui l'aiment. A leurs yeux le rire est en lui-même un bien si précieux, qui se suffit si complètement, qu'en se proposant de le lier à quelque intérêt extrinsèque et sérieux, on a l'air de lui dérober sa délicieuse liberté et de l'asservir à son ennemi traditionnel, l'excès de gravité. A ceuxquiferontcette objection il sulfitpeut-être de répondre, pour le moment, que leur crainte me parait dépourvue de fondement. Le rire continuera d'être pour ceux qui l'aiment un passetemps aussi délicieux dans leurs moments de loisir, alors même que nous réussirions à prouver qu'il amène à sa suite d'autres bienfaits. D'autre part ces bienfaits, une fois prouvés, fourniront

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peut-être un argument ad hominem assez commode pour répondre aux attaques de l'ennemi du rire. Il lui deviendrait difficile, j'imagine, de continuer à se donner des airs de vertu offensée, si nous pouvions le convaincre que le rire, quand une parfaite liberté lui sera garantie sur son territoire légitime, versera, sans qu'on le lui demande, sans même s'en douter, une rosée rafraîchissante et bienfaisante sur les champs desséchés de la vie. Peut-être ces bienfaits du rire étaient-ils présents à l'esprit du philosophe grec (ce même philosophe qui voulait bannir Homère et les autres poètes de sa république idéalej, quand il émettait cette jolie pensée, que les Grâces, cherchant un temple qui jamais ne serait détruit, trouvèrent l'âme d'Aristophane.

Notre sujel est vaste, et nous devrons faire nos efforts pour n'en jamais perdre de vue une seule partie. Et tout d'abord nous essaierons d'éviter l'erreur de ceux qui, dans leurs subtiles dissertations sur le comique, ont oublié que le rire est un acte corporel; et nous ne craindrons pas de faire allusion à des objets aussi peu métaphysiques que les poumons et le diaphragme, quand ils nous paraîtront jouer un rùle capital dans les faits. Un examen attentif du fonctionnement très particulier de nos organes respiratoires et autres quand le sentiment du comique s'empare de nous, semble faire partie d'une étude scientifique du sujet. Oui, je suis convaincu que pour essayer d'arriver à la signification de ces douces et agréables secousses de l'esprit, nous ferons bien de commencer par les secousses physiques qui sont, pour ne rien dire de plus, beaucoup plus accessibles à l'étude.

De plus il semble désirable d'étudier les manifestations de l'esprit comique dans toute la gamme de ses expressions. Le gros rire, avec ses ha! ha! discordants, ne doit pas nous paraître trop vulgaire pour figurer ici. Les essais tentés jusqu'à présent pour construire une théorie du comique ont presque toujours échoué, parce qu'on a, par une fausse délicatesse et d'une façon tout artificielle, réservé l'attribut du risible aux manifestations de cet esprit et de cet humour raffinés qui font d'ordinaire le plaisir des intelligences cultivées.

Et ce n'est pas tout. On reconnaîtra peut-être qu'il est im-

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possible de trouver une explication satisfaisante de la jouissance que nous cause le risible sans jeter un coup d'œil sur les formesde gaîté qui l'ont précédé. Une des choses étranges qu'on a dites sur le rire est certainement cette phrase de Bacon : a Dans le rire il y a toujours au préalable l'idée de quelque chose de ridicule, et c'est pourquoi il est propre à l'homme. » Que le père de la philosophie inductive ait abordé la sujet de cette façon, c'est là une des ironies que nous rencontrons dans les discussions; car même en admettant qu'il ait raison d'afhrmer ce fait que l'homme seul connaît le rire, nous devons certainement reconnaître que la raison qu'il en donne est d'une faiblesse déplorable. L'idée dont parle ici Bacon n'est pas du tout, nous le savons tous, un accompagnement nécessaire du rire ; et qui plus est, alors même qu'elle intervient, elle devient d'ordinaire distincte, plutôt sous la forme d'une réflexion faite après coup que sous celle d'une pensée antérieure. De toutes les choses humaines, le rire devrait assurément être la dernière à craindre de reconnaître son humble parenté.

Combien il importe de recueillir ainsi dans notre filet scientifique des spécimens du rire à tous ses degrés, on le verra quand on reconnaîtra que la seule méthode qui promette le succès dans l'étude de ce sujet, c'est d'en suivre le développement depuis les formes les plus primitives et les plus élémentaires. Si nous commençons par les formes supérieures de l'évolution, sans tenir compte des degrés les plus bas, probablement nous ne réussirons pas plus que la plupart de nos devanciers à pénétrer au cœur même du risible. Mais ne dédaignons pas de considérer les manifestations du rire au niveau le plus bas oîi nous puissions les découvrir; bornons-nous ensuite à l'examen de ce problème relativement modeste : comment le rire primitif, quelque faible part que l'intelligence y paraisse avoir, estil arrivé, en se développant et en se différenciant, à la variété de formes que nous présente chez l'homme civilisé le domaine du plaisant '? Nous pourrons alors obtenir un modeste succès.

On devra évidemment, si l'on essaie d'appliquer cette méthode de recherche, noter non seulement les faits relatifs au rire primitif représenté aujourd'hui par celui de l'enfant et du sauvage, mais aussi ces forces sociales qui ont eu tant à faire

pour façonner au cours des siècles les manifestations de la gaîté. Les directions ordinaires de notre rire en attestent le caractère social et nous expliquent comment il s'est insinué dans tous les mouvements de la vie sociale.

Pour une raison semblable nous devrons, dans une discussion assez étendue, examiner quelle place tient le rire dans l'art et comment la comédie exploite les sources de la gaîté.

En dernier lieu, nous reconnaîtrons probablement que cette façon large d'envisager le sujet nous amène à l'examen de certaines questions morales ou pratiques, par exemple à chercher quelle valeur on doit assigner au penchant au rire, et dans quelles justes limites il est bon de s'y livrer.

Le sujet ainsi compris est vaste et complexe, et il sera malaisé de le traiter d'une façon à la fois sérieuse et familière, en ayant toujours présent à l'oreille le son franc et naturel du rire. L'auteur de cet ouvrage s'estimera heureux si, dans un ordre de recherches où Ton est si souvent resté loin du succès, il l'oblient dans une certaine mesure.

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