‹ Essai sur le salaireChapitre 1 sur 23 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

L'étude du salaire nous a souvent préoccupé. Examinée à fond, elle permet de juger sainement la situation de ceux qui travaillent et les mesures qu'il y a lieu de prendre pour faire cesser l'état de choses déplorable dans lequel nous vivons.

Le travail que nous présentons au public est loin d'être* complet ou parfait.

Il a paru d'abord, sous forme d'articles, en partie dans la Sentinelle de Verviers, le Métallurgiste de Lille et le Précurseur de Genève. On se ressent, à la lecture, de la forme première et hâtive avec laquelle ce petit livre a été écrit.

Nous prions donc le lecteur d'être indulgent, si certaines parties de ce travail laissent à désirer au point de vue du style ou de la clarté.

Notre seul but, en écrivant, c'est de propager les idées qui nous semblent justes et de faire des adeptes nouveaux pour la grande armée du prolétariat qui marche à la conquête de ses droits.

La question de la répartition des richesses a été trop négligée jusqu'ici par les économistes. C'est elle pourtant qui mérite le plus sérieux examen. Qu'importe, en effet, que les richesses grandissent sans cesse, que la production se fasse de plus en plus facilement, si la répartition de ces richesses . et de ces produits reste confinée dans un cercle de plus en plus restreint? Il faut arriver à ce que tous aient, des produits du travail, la part qui leur revient.

C'est là tout le problème qu'il s'agit de résoudre : c'est l'œuvre de la science sociale.

En suivant, il y a deux ans, le cours d'économie politique, que M. Hector Denis donne, chaque hiver, à l'Université de Bruxelles, nous avons emprunté quelques renseignements statistiques à Téminent professeur. Les chapitres II à VI ont été faits, en grande partie, à l'aide de ces notes. Nous rendons donc à César ce qui appartient à César.

Nous devons des remerciements à notre savant ami Benoît Malon, l'auteur de la belle Histoire du Socialisme^ pour la préface qu'il a écrite plus loin et qui a pour but de présenter notre petit livre au public français.

Nous devons également des remerciements à notre ami Edouard Anseele, le vaillant socialiste flamand, qui a traduit notre travail, en partie, pour les lecteurs de la Toekomsty de Gand.

Bruxelles, le 10 janvier 1885.

PRÉFACK

Ne me jugeant pas assez autorisé pour présenter au public l'œuvre d'un coreligionnaire, j'avais d'abord refusé à mon ami Bertrand les quelques lignes d'introduction qui vont suivre. Mais une considération que j'appellerai une considération de classe l'a emporté sur mes scrupules.

Louis Bertrand est parmi les plus méritants de ces travailleurs à esprit large, à cœur chaud, à volonté forte, qui sont entrés dans la cité de la pensée par la brèche, à force d'efforts et de courage, et tout meurtris encore des chocs douloureux de la lutte pour la vie.

J'ai donc estimé à grand honneur d'être appelé à donner l'accolade à un tel compagnon de travail et de combat, regrettant seulement de n'être pas assez titré pour cela.

Le public belge connaît déjà et apprécie L. Bertrand ; mais, pour le public français, auquel VEssai sur le Salaire s'adresse également, je devrai d'abord dire quelques mots de l'auteur. Je le ferai avec toute la discrétion de quelqu'un qui a horreur des sociétés d'admiration mutuelle.

L'ancien ouvrier marbrier, Louis Bertrand, n'est pas un nouveau venu dans le socialisme européen. Dès 1875, il organisait déjà — notamment avec Flahaut, l'un des condamnés de V Internationale parisienne, en 1870 — sa corporation d'abord et le prolétariat militant de Bruxelles ensuite. De ces groupements sortit rapidement la Chambre du Travail de Bruxelles^ noyau du Parti socialiste brabançon, devenu.

à son tour, depuis sa fédération avec les autres organisations wallonnes et flamandes, partie intégrante du Parti ouvrier socialiste belge, dont Bertrand est maintenant un des leaders les plus, écoutés.

Dès son entrée dans la vie politique, le jeune socialiste ne se confina pas dans le rôle d'organisateur. Comme conférencier très écouté, il répandit la bonne parole socialiste dans tous les centres industriels belges et particulièrement dans le Borinage. Il ne tarda pas, en outre, à se révéler un écrivain socialiste aux connaissances variées, à la plume abondante et facile, — trop facile même, qu'il me permette ce léger reproche.

Ses progrès furent étonnamment rapides .

Il est vrai qu'il était à bonne école. A la Chambre du Travail, il avait entendu De Paepe, ce prolétaire éminent devenu un des maîtres de la science sociale contemporaine, professer le magistral Cours d'économie

sociale (publié bientôt dans l'Économie sociale de Sellier). Bertrand avait pu, en plus, profiter à toute heure des instructives conversations de ce savant prodigue qui jette à pleines mains le trésor de ses acquisitions à qui veut les ramasser, en vrai Diderot du socialisme.

Les dissertations de l'éminent Hector Denis, qui diminue presque son savoir à force de probité scientifique et de méthodiques scrupules; celles de Guillaume De Greef, l'avocat-philosophe, etc., ne peuvent aussi qu'avoir été infiniment précieuses pour les ouvriers studieux qui fréquentèrent ces hommes recommandables. Je ne saurais dire si Bertrand leur doit aussi beaucoup, mais je sais qu'il ne tarda pas à être le plus en vue des a jeunes », surtout depuis la fondation, en 1878, de la Voix de l'Ouvrier, dont il est encore le rédacteur en chef.

Depuis cette époque, il a mené de front

la propagande parlée et la propagande écrite, aussi ses productions sont-elles déjà nombreuses.

Citons : Aux Ouvriers mineurs belges. — Les Accidents dans les mines. — 1830-1880, Cinquante années de prospérité. — Le Projet Arnould et la représentation des intérêts. — La Réforme électorale, — Propriété cléricale et Propriété bourgeoise. — '- Les Hommes du Jour (publication illustrée, en collaboration avecCh. Delfosse).

Voilà qui est un bon commencement ; mais Louis Bertrand donnera mieux et plus,je n'en veux pour preuve que l'excellent Essai sur le Salaire, que j'ai le difficile honneur de présenter au public .

Certes, cette question des salaires a été bien souvent traitée, depuis Turgbt et Adam Smith ; mais c'est la première fois qu'elle est présentée aux socialistes sous une forme à la fois si instructive et si simple. Par la largeur des vues.par la profusion

des faits et des chiffres, par la sériation historique des commentaires, V Essai sur le Salaire forme un véritable cours élémentaire d'économie socialiste.

Ce n'est pas le seul mérite de l'œuvre.

Aucune des questions si complexes se rattachant aux salaires n'y est esquivée.

Par exemple, la différence fondamentale entre le salaire réel et le salaire nominal, le caractère insaisissable du premier, sont fort bien indiqués. La tendance des prix à l'universalisation, l'influence sur les salaires du travail des femmes et des enfants, les rapports du taux des salaires avec les grèves, sont aussi fort bien compris et amplement expliqués. De même encore les mauvais côtés du marchandage, le développement du paupérisme en régime capitaliste, l'antagonisme entre le salaire et le profit sous toutes ses formes, etc. Louis Bertrand insiste aussi fort sagement sur la difféirence existant entre la ration d'entretien et

la 7'aHon d'activité, que les économistes vulgaires confondent, les uns par ignorance, les autres pour ne pas donner trop de poids aux revendications ouvrières.

A côté de cela, de saisissants et navrants tableaux de misère, suivis d'intéressants développements sur les rapports du paupérisme avec la moralité, développements basés sur les meilleures statistiques publiées sur la matière.

En voilà assez pour faire prévoir que ce petit Essai, de mon camarade de la Revue socialiste, est bourré d'excellentes et instructives choses; mais nous ne pouvons nous dispenser de signaler la réfutation de la théorie de Lassalle et de ses continuateurs, théorie que son rigorisme absolu — par conséquent anti-scientifique — n'empêche pas d'être, au fond, bien plus optimiste que ne le comporte les conditions économiques par nous subies.

Non, il n'est pas vrai que le minimum

nécessaire au travailleur, dans son milieu social donné, pour subsister et se reproduire, soit le niveau naturel du salaire, le point central autour duquel il oscille.

Pour qu'il en fût ainsi, il faudrait qu'il y eût une sorte d'équilibre durable entre l'offre et la demande du travail ou, pour parler plus clairement, entre le nombre des travailleurs et la quantité du travail.

Or, cet équilibre n'existe nullement. Tout le monde sait que les progrès du machinisme et des procédés de production, en décuplant, en centuplant quelquefois l'efficacité de l'effort humain, diminuent la quantité de travail demandé dans une proportion considérable — tout compte tenu de l'agrandissement des débouchés résultant du meilleur marché de certains produits manufacturés.

CoroUairement, l'accroissement constant de la population grossit de son côté

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