CHAPITRE VIII Lie salaire et le problème de la monnaie
Nous avons vu, dans un chapitre précédent, qu'il ne faut pas confondre le salaire en argent avec le salaire en nature, ou, pour être plu3 clair, avec les subsistances que Ton peut, se procurer avec le salaire-argent. Celui-ci peut augmenter sans donner pour cela en échange autant de nourriture qu'auparavant, alors que le salaire était moins élevé.
Un autre aspect de la question, c'est ce qu'on a appelé le problème de la monnaie.
La monnaie est un objet que la loi ou l'usage fait employer comme moyen de paiement, comme instrument d'échange ou comme mesure dès valeurs.
< La monnaie, dit M. de Laveleye, est une commune mesure ou étalon des valeurs.
» Il est difficile de comparer directement la valeur relative des objets. Combien de blé vaut
ce mouton ? L'évaluation comparée devient plus facile par l'emploi d'un évaluateui* commun, la monnaie. C'est ainsi que l'on compare la longueur des objets au moyen du mètre,étalon des mesures, et leur poids, au moyen du kilogramme^ étalon des poids. Seulement, l'objet au moyen duquel on mesure la valeur comparée des marchandises étant lui-même une marchandise, équivalent universel, sa valeur varie comme celle de tous les biens (1). *
La monnaie, or, argent ou cuivre, est ellemême une marchandise dont on se sert pour différents usages. Elle a donc un prix comme toutes les autres marchandises.
La valeur de la monnaie se mesure par la quantité d'objets qu'elle permet de se procurer. . Au moyen-âge, on • achetait un hectolitre de blé avec l'argent fin contenu dans cinq de nos francs. Aujourd'hui, on n'en obtient plus que le quart. Cela fait dire, à l'auteur que nous venons de citer, et qui est très fort en cette matière, que Targent ne vaut plus, par conséquent, que le quart de ce qu'il valait avant la découverte de TAmérique.
En 1500, on estimait la masse d'or et d'argent
(i) £. BE Laveleye, Etéments d'Economie politique.
existant en Europe à 2 milliards, et leur production ' annuelle à environ- 25 millions. Aujourd'hui, cette masse doit être de 50 à 60 milliards dans le monde entier et la production annuelle de 900 millions environ.
Quand la monnaie est abondante, sa valeur diminue et le prix des choses augmente. Si, au contraire, la monnaie devient rare, sa valeur augmente et le prix des produits diminue.
Il n'y a donc aucun avantage pour l'humanité, ou pour un pays, à posséder beaucoup de monnaie. Ce qui fait la richesse,* ce sont les produits et non pas Targent ou Tor. Si, du jour au lendemain, la quantité dé monnaie doublait,nous n'en serions pas plus riches. Seulement, la masse de produits restant en quantité égale, les prix auront doublé : on paierait 2 francs ce qui, la veille, n'en aurait coûté qu'un. Mais, si la situation reste la même,ces changements dans la valeur de la monnaie n'en apporteraient pas moins des troubles dans les relations économiques.
Un cultivateur doit, par exemple, 20 francs d'impôts à l'Etat : si l'hectolitre de blé vaut 20 francs,il pourra s'acquitter avec un hectolitre. Mais si la monnaie, ou plutôt la valeur de la monnaie, diminue de moitié et, par conséquent, les prix aussi, un hectolitre de blé ne vaudra plus
que 10 francs et notre cultivateur, pour acquitter ses 20 francs d'impôts, devra fournir 2 hectolitres de blé au lieu d'un.
Une diminution absolue de la valeur de la monnaie, en abaissant les prix, a donc pour conséquence momentanée d'accabler les débiteurs, autrement dit les gens qui ont des paiements à faire, parce que les dettes et les contrats sont basés sur des prix qui changent.
Le taux des salaires subit, lui aussi, les mêmes fluctuations que le prix des marchandises.
Ce siècle a eu trois révolutions dans le système monétaire.
De 1813 à 1850, la valeur de la monnaie a été toujours en augmentant; de 1850 à 1872, la valeur a considérablement diininué; enfin, de 1872 jusqu'à présent, la valeur remonte sensiblement.
Le mouvement de cette révolution monétaire peut donc se traduire ainsi :
Chose curieuse, si Ton prend la statistique des salaires de plusieut*s grandes hranches d'industrie, on remarque que le taux des salaires a suivi, à peu de chose prës, la même marche, la même révolution.
Dans l'industrie houillère, par exemple, le taux des salaires a augmenté de 1813 jusqu'en 1850. De 1850 jusqu'en 1872, il y a eu diminution.
Enfin, depuis 1872,1a hausse a encore commencé ; mais, au lieu de continuer jusqu'à ce jour, elle s'est arrêtée en 1875, et depuis lors, à part ces trois dernières années, elle est restée, en quelque sorte, stationnaire [1).
Le journalier cultivateur des polders, qui, jusqu'en 1872, n'avait reçu qu'un salaire de 90 centimes par jour, a vu tout à coup ce salaire s'élever à 1 fr. 25 par jour, depuis cette époque.
Deux systèmes monétaires se trouvent en présence l'un de l'autre : le système monométallique ou celui qui n'accorde la frappe libre et le cours légal qu'aux monnaies d'un seul métal, soit or, comme en Angleterre, soit argent, comme en
(1) L*ouvrier bouilleur, en Belgique du moins, est payé à la tâche. Si le prix du charbon est élevé, le prix qu'il reçoit par tonne de charbon extraite augmente. Si le prix de vente du charbon diminue, le salaire par tonne diminue aussi. Le salaire du bouilleur est réglé par le prix de vente du charbon et non par la coutume.
Autriche, et le système appelé bimétallique^ ou celui qui permet la frappe libre et le cours légal aux monnaies or et argent, en fixant le rapport de Tune à Tautre, Le rapport proposé est le suivant : un kilogramme d'or fin vaudra 15 kilogrammes et demi d'argent fin.
Les bimétallistes prétendent que leur système esta la fois plus simple et plus stable, c'est-àdire qu'il se prête aux troubles qui affectent le marché en particulier et les rapports économiques en général.
. Qui a tort? Qui a raison? Nous .n'osons pas nous prononcer, n'ayant pas fait une étude suffisamment complète de la question.
Ce qui nous importait le plus, c'est de voir le taux des salaires, dans l'industrie charbonnière et l'industrie agricole (les seules dont nous avon« des renseignements oflîciels), suivre les mêmes oscillations .que la valeur de la monnaie, et cela pour une période de soixante-dix années.