CHAPITRE IX La situation des salariés s'est-elle
améliorée P
Il est fort difficile de répondre à cette question. Les documents font défaut, en grande partie, pour examiner ce problème comme il devrait l'être. • Nous avons déjà vu que les besoins diffèrent selon le climat. Il y a d'autres causes qui influent sur les besoins de l'homme : les habitudes nationales, par exemple. •
Le laboureur mène une vie plus simple que l'artisan. Ce dernier vit dans la ville, où il est plus facile de se procurer • des superfluités ; il s'accoutume aîn^i à un genre de vie plus raffiné.
En Angleterre, le simple ouvrier ne saurait vivre sans rostbeef et sans bières fortes. En Russie, le repas du marchand aisé est à peu près aussi frugal que celui du laboureur.
S'il est difficile de se faire une idée exacte au sujet de la situation du travailleur, et surtout de
la comparer à ce qu'elle était dans le passe, il j a pourtant des gens qui af&rment que la situation de l'ouvrier, à la fin du xix* siècle, est de beaucoup préférable à ce qu'elle était jadis :
Quand Auguste avait bu, la Pologue était ivre !
Il existe un grand nombre de livres spécialement faits pour prouver cela. Mais, hélas ! 'les preuves font absolument défaut (1).
Partout on fait grand, étalage d'un passage célèbre de Vauban (2), où cet écrivain montre la moitié de la population faisant l'aumône à l'autre. C'est là prendre plaisir à l'exagération et à la
(1) Un modèle du genre, c'est le petit livre d*un M. Dauby : Les Classes ouvrières en Belgique. Parallèle : M. Dauby ,de simple ouvrier typographe, est devenu chef d'atelier au Moniteur Belge. Cela dit tout.
(8) Voici ce qu'écrivait Vauban en 1698 : « Tl est certain que le. mal (le mal de l'indigence) est poussé à l'excès, et que, si l'on n'y remédie, le menu peuple tombera dans une extrémité dont il ne se relèvera jamais. Les grands chemins de la campagne et les rues des villes et des bourgs sont pleins de mendiants, que la faim
et la nudité chassent de chez eux Près de la dLdème parité du
peuple est réduite à la mendicité et mendie effectivement. Des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire raum6ne à celle-là, parce qu'elles-mêmes sont très près d'être réduites à la même condition ; et des quatre qui restent, trois sont fort mal aisées. » Il y avait donc un dixième de mendiants. Mais, en Belgique, il y a 500,000 pauvres secourus par les bureaux de bienfiiîsance d'une façon permanente et 300,000 d'une façon tem poraire. Il y a, au maximum, 40 p. c. d'ouvriers ayant les moyens de se nourrir convenablement ; les neuf antres dixièmes ne le peuvent pas. Où est la différence?
confusion. Ne dirait-on pas que, dans la France d'autrefois, le peuple a toujours vécu comme il vivait après trente ans de guerre contre TEarope et dix ans de défaites consécutives?
€ Que Ton exalte le sort actuel des classes infimes, dit Dupont- White, comparé à leur sort d'il y a 90 ans, soit; car elles sont délivrées de ce qui les. ravalait et les opprimait jadis : redevances, dîmes, corvées, impôts exclusifs.— Qu'on préfère la condition politique de l'ouvrier de nos jours à celle de l'ouvrier d'autrefoid, rien de mieux ; car, aujourd'hui, l'ouvrier n'est plus sous le poids d^ mêmes incapacités et indignités* -^ Mais la question n'est pas là : il s'agit, non pio des classes inférieures, mais de la classe ouvrière^ et spécialement, uniquement même, de cette dasaô qui peuple les manufactu^^; il s'a^t de la cornpaarer à celle d'autrefois, non pas dans son ré^me politique, mais dàdas son régime matériel, ^éooaoifiiqae, pour ainsi 4ire. > {1}
Nous ne crôjÉ^a paa no» plus, quSkBiit à noa^, à la supériorité de notre époque^ pour ce qui concerne le bien^tre matériel des'masses. Le moyenâge fut frappé souvent par la famine et la peste. Mais si, aujourd'hui, il n'y a plus de famines^ ee
(I) Dopomt-White, Relatiom du travail et du capital.
n'est pas à une meilleure répartition des produits que nous en sommes redevables, mais à déplus grandes facilités commerciales et à Tindustrie de transport qui porte, vers les endroits où ils sont nécessaires, les produits de toutes sortes. Mais si nous n'avons plus de famines, on n'en meurt pas moins de faim, non pas au coin d'une borne, quoique cela arrive quelquefois, mais à la longue. Oublie-t-on les ravages causés en 1846-1847?
La peste était remplacée alors par une autre maladie : Le typhus de la faim !
On parle de la féodalité. Mais ne sait-on pas que la tyrannie féodale avait des limites? Les communes, les métiers constitués en corporations, avaient non seulement leur indépendance, mais Touvrierne connaissait pas les avanies de tout genre qu'il subit aujourd'hui.
Puisque l'on cite avec tant de plaisir le passage de Vauban, qu'on nous permette de citer, nous aussi, quelques &its qui, certainement, sont exceptionnels, mais qui ont existé, et pendant longtemps encore.
L'organisation du travail, au xiv* siècle, était certainement supérieure, meilleure pour l'ouvrier que celle de nos jours.
Voici quelques détails à ce sujet etrelatife aux Flandres belges :
Pour être reçu apprenti, il fallait être âgé de 20 ans. Aujourd'hui, les enfants sont admis dans les manufactures et les mines à Tâge de 10 ans et même avant.
^Le travail de nuit, si préjudiciable à la santé,n'existait jpas. Il n'en est plus de même aiyourd'hui. Les ouvriers se reposaient le samedi et la veille des fêtes. Aujourd'hui, dans nos pays d'Europe, à l'exception, peut-être, de l'Angleterre, il n'en est plus ainsi.
L'artisan des Flandres, au xiv* siècle, recevait par jour un .salaire de 3 sous parisis. Avec le salaire d'un jour, il pouvait acheter 3 poulets, 120 œufs ou 150 harengs.
Voici maintenant, pour le xiii^ siècle, quelques renseignements sur les salaires et les prix dans la ville d'Ypres :
En 1300, le salaire annuel d'un ouvrier maçon était de 400 sous.
Un mouton valait 9 sous ; un pain, 3 deniers au le quart d'un sou; 172 litres de froment, 36 sous; 172 litres de seigle, 28 sous.
Avec un salaire de 3 sous par jour, l'ouvrier, à Ypres, en 1300, pouvait donc se procurer, à son choix ; 12 pains; 1/3 de mouton, ou près de : .
15 litres de froment (1).
Et qu'on ne croie pas que cette aisance des ouvriers aux xiii* et xiv* siècles n'existait que pour les aliments. Le même auteur, auquel nous avons emprunté les détails ci-dessus, cite l'inventaire qui a été fait du mobilier d'un ouvrier tis&erand de Gand vers cette époque, et nous y avons trouvé la description d'objets mobiliers qu'aucun ouvrier ne possède aiyourd'hui. On y comptait des meutïles de toutes sortes et en grande quantité.
Si nous voulions faire comme ceux qui citent le passage de Vauban, et dire : voilà quelle était la situation des ouvriers il y a cinq et six siècles, et voici ce quelle est avijourd'hui, quelle déception ne nous attendrait pas! Mais nous n'en ferons rien. Nous ne nous occuperons point de cette période de prosjpérité inouïe, et nous ne partirons, dans nos calculs comparatifs, que de la an du siècle dernier au du commencement de celui-ci.
Mais puisque notre siècle a tant de panégyristes, donnons encore l'opinion de quelques écrivains qui se sont occupés, d'une façon plus' que sommaire, et en passant, de la situation. matérielle du peuple à différentes époques.
(t) Voir,poar toute cette ëpoqoe,le beaa livre de M. Ë, Validerkinderen : Le siècle des À nevelde.
M. Henné, auteur de V Histoire du règne de Charles-Quint^ décrit l'état social de la Belgique à cette époque et s'exprime en ces termes :
« Partout (au xvi* siècle) apparaissaient la misère et son fiinèbre cortège, engendrant de hideuses maladies, qui frappaient les riches après avoir décimé les pauvres, poussant les hommes au vol, les jeunes femmes à la prostitution, les vieilles au métier infâme d'entremetteuses, voire même d'empoisonneuses, laissant l'enfance croupir dans le vice, menaçant la société des plus effroyables révolutions. A Bruxelles et à Malines même, villes de cour, affluaient les mendiants des campagnes et des provinces voisines , mais c'était en Flandre, dans cette Flandre, autrefois si riche et si prospère^ que le fléau du paupérisme étendait surtout ses ravages. »
M. Henné cite alors une série de chiffres relatant le prix des denrées alimentaires et le taux des salaires aux différentes époques du xvi* siècle,puis il en fait la comparaison avec notre époque, et continue :
« En tenant compte de la valeur actuelle des monnaies, on remarquera que pour beaucou|) d'objets les prix n'ont guère varié; mais, fait trisjte à signaler, le salaire de l'ouvrier était bien plus élevé alors quHl ne l'est de nos jours ^ et
cette anomalie nous semble l'une des causes les plus réelles et les plus graves des perturbations sociales dont notre époque est menacée. >
Dans son livre : VEurojpe au moyen âge^ M. Henri Hallam confirme, une fois de plus, le dire de Técrivain du siècle de Charles-Quint :
« C'est une remarque pénible, dit-il, que feront tous ceux qui s'occupent de l'examen des variations dans les prix, que les classes ouvrières, surtout celles qui sont employées aux travaux de l'agriculture, ont aujourd'hui moins de moyens de subsistance qu'elles n'en avaient sous le règne d'Edouard III ou de Henri VI. Au xiv' siècle, un moissonneur recevait 4 pence par jour, ce qui le mettait en état d'acheter en une semaine un comb de blé; tandis quil lui faut maintenant (1784), pour acheter un comb de blé, dix à douze journées de travail. Ainsi, sous Henri YI, si la viande valait un faithing et demi la livre (c'était, je crois, à peu près le prix), un ouvrier, gagnant 3 pence par jour, ou 18 pence par semaine, pouvait acheter pour sa famille ua boisseau de blé à 10 shellings le quarter^ et 24 livres de viande. A présent,un ouvrier, qui gagne 12 shellings par semaine, ne peut acheter qu'un
demi-boisseau de blé et 12 livres de viande
Il me parsdt difficile de ne pas arriver à cette oob-
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clusion que, bien que le bon marché des objets de fabrique et le grand nombre des inventions d'utilité commune aient été une source d'avantages pour le journalier, il est pourtant bien moins en état d'entretenir une famille que ses ancêtres ne Vêtaient il y a trois ou quatre siècles. >
Nous pourrions faire encore un grand nombre de citations pour prouver que la situation des travailleurs, en ce qui concerne la nourriture, n'est pas comparable aujourd'hui à ce qu'elle était il y a plusieurs siècles ; mais cela nous entraînerait trop loin. Qu'il nous suffise d'ajouter, cependant, qu'en 1855, M. de Brouckere, alors bourgmestre de Bruxelles, dans un rapport présenté au Conseil communal, disait que « depuis un temps dont il serait difficile d'assigner l'origine, les maçons, les charpentiers, les menuisiers, les couvreurs, etc., recevaient un salaire Invariable, salaire insujlsantj et qui les force à recourir à la charité publique t.
Cela date de trente ans. Or,depuis cette époque, les salaires n'ont pas augmenté en proportion du prix des denrées alimentaires; cela n'est pas contestable (1).
(i) En 4i90, le tisserand, en Belgique, pouvait acheter avec son salaire 5t hectolitres de froment. En 1830, 43 hectolitres
Dans les lignes qui vont suivre, nous allons examiner la question du paupérisme telle que nous la révèlent les statistiques officielles. Puis, nous envisagerons la condition des travailleurs sous le triple aspect de la nourriture ^àxx vêtement et du logeTmnt.